
Saint-Farrot comptait quelques vingt-cinq mille habitants. Le vieux Saint-Farrot, situé en plein centre de la ville, avait gardé le charme de ses vieilles pierres. Les rues pavées y avaient été aménagées, qui se fermaient aux voitures durant les périodes de vacances estivales afin d’apporter un regain touristique. Il faisait bon se promener dans les allées devenues alors piétonnières quand les soirées étaient douces. Les cafés restaient ouverts un peu plus tard pour que les passants, flânant, s’y installent et profitent paisiblement des longues journées s’étirant encore tout l’été. Mais si les commerçants s’étaient, avec l’urbanisation du vieux centre, peu à peu réappropriés les lieux, ils s’en sortaient pour la plupart tant bien que mal face à la désastreuse crise économique des dernières années. Et l’on voyait avec tristesse certains commerces refermer leur porte, étranglés par l’infâme qui poursuivait son œuvre.
C’est pourquoi le projet du parc d’attractions qui se murmurait de bouche à oreille était-il fortement espéré par les petits commerçants, comme par les plus gros, espérant que cela redynamiserait leur activité. Pourtant, comble de l’ironie, ce projet était aussi contesté par beaucoup d’habitants qui tenaient avant tout à leur tranquillité. Et qu’est-ce que ça allait apporter tout ça ? Des zones commerciales qui n’arrêteraient pas de s’agrandir ? Des touristes à n’en plus finir qui viendraient se garer n’importe où ? Du bruit incessant, des routes qui s’étendraient jusque dans les champs, amenuisant encore un peu plus les cultures déjà en péril ? Non, on n’en voulait pas. Qu’ils aillent le construire ailleurs ce parc. Après tout, ce n’était pas la place qui manquait. Ici, à Saint-Farrot, on voulait être tranquille, chez soi, et pouvoir profiter des soirées dans les rues tièdes sans avoir à se marcher sur les pieds.
Evidemment, cela créait des tensions entre les partisans du fameux parc et ses détracteurs, des discussions animées dans les cafés, sur le bord des rues, dans les grands commerces lorsqu’on se rencontrait, poussant un chariot débordant de fruits et de légumes, de journaux et de revues, de jouets exigés par les enfants à grands coups de cris, d’ustensiles de cuisine, de babioles décoratives aussi diverses qu’inutiles. La crise était là, certes mais enfin, on avait quand même bien le droit de vivre.
La « cave de Saint-Farrot » se trouvait dans une toute petite ruelle. Le bar était tapi tout au fond, là où les rayons du soleil ne se faufilaient jamais. L’enseigne, en forme de bouteille, était accrochée au linteau de pierre en arcane au-dessus de la porte. En se baissant, Chloé pénétra dans une salle fraîche et sombre, et cligna des yeux pour s’habituer à la pénombre. Face à elle, il y avait le bar. Derrière celui-ci, un nombre impressionnant de bouteilles. Quelques tables et chaises permettaient aux visiteurs de s’attarder tranquillement devant un verre de bon vin. Sur la droite, il y avait également un petit comptoir ambulant présentant des produits sur lesquelles une jeune femme s’affairait. Il était dix heures, encore tôt pour la clientèle. Chloé se dirigea vers le comptoir.
– Bonjour, dit-elle
La jeune femme releva la tête en souriant.
– Bonjour, répondit-elle. Vous venez pour le fromage ? C’est que nous venons à peine d’ouvrir…
– Non, dit Chloé en sortant sa carte de police. Je me présente, lieutenant Beaulieu. Vous êtes ?
– Je m’appelle Anita.
– Vous travaillez ici ?
– Enfin, je viens une ou deux fois par semaine présenter ma petite production, dit-elle en faisant un geste de la main vers les fromages. Je les fabrique moi-même et je viens ici, de temps à autre. Vins et fromages font très bon ménage. Quand ce n’est pas moi, c’est Emmanuel qui vient parfois proposer ses spécialités de charcuteries et de pâtés en croûte.
Pendant qu’Anita parlait, Chloé s’était penchée sur les différentes formes toutes plus appétissantes les unes que les autres : palets, buchettes, pyramides recouvertes de croûte cendrée gris-bleuâtre ou blanche.
– C’est quoi, de la vache ou du chèvre ? demanda-t-elle
– Chèvre, dit Anita. Vous voulez goûter ?
– Non merci, dit Chloé en se redressant. Pas pour l’instant. Mais je reviendrai vous voir . Je cherche Stéphane Bruneau. Il est ici ?
– Oui, en bas, dans sa cave. Je vais l’appeler.
– Non, dit Chloé. Dites-moi plutôt où c’est.
– Vous allez tout droit, dit Anita en étendant sa main vers le fond de la salle. Au fond à gauche, une petite porte donne sur un escalier. Attention, il est un peu raide.
L’escalier était effectivement très raide et aussi très sombre. Chloé descendit prudemment les marches qui l’amenèrent dans une pièce basse, voûtée, et plutôt fraîche. Elle avisa un homme, accroupi devant des casiers emplis de bouteilles.
– Monsieur Bruneau ? dit-elle
L’homme sursauta et se releva.
– Qui êtes-vous ? demanda-t-il sèchement. Qui vous a donné l’autorisation de venir ici ?
L’homme n’était pas spécialement beau, en tout cas pas d’une beauté classique. Pourtant, il aurait tout aussi bien pu être l’égérie d’une grande marque cosmétique. Il y avait en lui quelque chose de particulier, dans son profil, ses yeux, sa façon de se tenir. Chloé ne se décidait pas. L’homme possédait un quelque chose qu’elle ne parvenait pas à définir. C’était peut-être ce qui la troublait car, en général, elle parvenait à cerner au premier coup d’œil le type de personne à qui elle avait à faire, en observant simplement les lignes d’un visage et celles d’un corps. Sa formation de graphologue l’avait conduite à aborder le domaine de la morphologie, indispensable pour une étude sérieuse. Elle plongea son regard dans celui de Stéphane Bruneau, histoire de lui faire comprendre – et de s’assurer, ce qui l’irrita encore plus – qu’elle était porteuse d’autorité.
– C’est Anita qui m’a indiqué l’endroit, répondit Chloé en sortant sa carte.
– La police ? dit Stéphane. Vous venez pour mon père ?
– Affirmatif.
– Je m’attendais à être convoqué, pas à vous voir débarquer dans ma cave.
– Et bien, disons que j’aime connaître les goûts et les passions de mes…
– Suspects ? coupa Stéphane.
Chloé l’observa un petit moment. Le ton de Bruneau était légèrement ironique. Une ironie qui se lisait jusque dans ses yeux, teintée d’une espèce de fragilité qui agita en elle des ondes indéfinissables, insaisissables. Cela, plus que tout, la mit en alerte.
– Disons plutôt témoin. dit-elle d’une voix qu’elle tenta la plus neutre possible.
– Mais je n’étais pas là le soir du meurtre de mon père.
– Vous êtes son fils et j’ai besoin d’en connaitre un peu plus sur vous et sur vos relations avec lui.
Stéphane Bruneau tira une bouteille d’un casier puis en apprécia la couleur à la lumière de l’ampoule suspendue au plafond.
– Vous vous y connaissez en vin, lieutenant ? demanda Stéphane Bruneau.
– Non, cela ne fait pas partie de mes spécialités.
– Et quelles sont-elles ? avança Bruneau, le regard intéressé.
Tous les voyants internes de Chloé clignotèrent, tandis que son cœur s’accéléra. Les rapports n’avaient pas lieu d’être ceux qui étaient sur le point de se dessiner. Elle se raidit instinctivement, bien décidée à les renverser.
– En ce moment, dit-elle froidement, il me semble que l’objet de cette discussion, c’est vous, pas moi.
– Il faudra quand même que je vous fasse découvrir nos vignobles, répondit Bruneau en débouchant délicatement la bouteille et versant un fond de vin dans un verre. Voyez celui-ci, comme sa robe est foncée, pourpre. Il fit tourner le liquide puis approcha le verre des narines de Chloé. Sentez, lieutenant, notre terroir, cet odorat subtil de cerise et de mûre. En bouche, c’est une explosion de douceur, sucrée, épicée. Des tanins délicats, surtout celui-ci.
Stéphane Bruneau porta le verre à ses lèvres, absorba une gorgée du vin rouge et sombre, puis se mit à le pétrir dans sa bouche, les yeux mi-clos. Chloé vit les joues de Bruneau se gonfler légèrement sous l’impulsion du vin qu’il fit tourner avant de l’avaler. Il resta quelques secondes comme perdu dans un autre univers, puis, ouvrant les yeux, il reposa le verre.
– Chateaumeillant 2005, dit-il. Une année exceptionnelle. J’ai dû ouvrir une bouteille pour vérifier sa qualité car nous avons eu un petit souci de température il y a quelques jours et je craignais que cela ait affecté mon stock. Mais tout va bien ! Je vous sers un verre ?
– Non merci, dit Chloé. Vous oubliez que je suis en service.
– C’est vrai, reconnut Bruneau. Venez, installons-nous sur ces rondins de bois. Si cela vous convient.
Chloé s’installa sur le tabouret de fortune et tira de sa poche un carnet et un crayon. Stéphane Beaulieu, pendant ce temps, avait rincé le verre puis l’avait posé sur un égouttoir. Il plaça un autre rondin face à Chloé, s’assit et croisa les jambes.
– Je suis à vous, lieutenant. Que voulez-vous savoir ?
– Vous et votre père, vous vous entendiez bien ?
– Bien… répondit Bruneau avec un petit rire. Enfin, comme deux adultes qui se disent poliment bonjour lorsqu’ils se voient.
– C’est-à-dire ?
– C’est-à-dire, lieutenant, que mon père et moi ne nous voyions pas beaucoup, nous étions en froid, si vous préférez. Un froid courtois. On se croisait parfois, comme on rencontre une vague connaissance, on se serrait la main, on se prenait mutuellement de nos nouvelles, histoire de rester « politiquement » correct. Voilà, lieutenant.
– Je vois, dit Chloé. Mais pourquoi cette distance ?
– Oh, soupira Bruneau, des broutilles, sûrement. Je ne m’en souviens plus vraiment. Je suppose que mon père était quelqu’un de plutôt… autoritaire et que cela a gâché une bonne partie de ma vie. Alors, j’ai pris mes cliques et mes claques et je suis parti de la maison.
– Vous aviez quel âge ?
– J’avais dix-huit ans. Je suis monté à Paris où j’ai vécu de petits boulots, squatté çà et là puis quelques années plus tard, je suis finalement revenu à Saint-Farrot. Il faut croire que mes racines sont toujours là.
– Et votre patrimoine ? Vous êtes fils unique, seul héritier de la fortune de votre père.
– C’est ce que vous pensez ? Que j’ai tué mon père pour hériter de son argent ?
– Pour l’instant, je ne pense rien, monsieur Bruneau. Je constate. Où étiez-vous le dix juillet au soir ?
Stéphane Bruneau réfléchit un instant, levant les yeux vers la voûte de pierre.
– C’était mercredi, j’avais une soirée poker chez des amis. Comme tous les mercredis. Je suis arrivé à 19 h et je n’en suis reparti qu’à deux heures au matin. Ils pourront en témoigner, ajouta-t-il. Je vous donnerai les noms. Vous pourrez vérifier.
– Je le ferai. A propos d’héritage, pensez-vous que vous êtes le seul sur la liste ? Votre père aurait-il pu désigner une tierce personne, par exemple… Chloé pensa au terme « maîtresse » et laissa le silence évoquer cette idée.
Stéphane Bruneau resta un instant silencieux, comme ressassant quelques vieux souvenirs.
– J’ai une sœur, dit-il enfin.
Chloé fixa le fils Bruneau, surprise. Elle avait lu qu’une sœur était décédée alors qu’elle était jeune. Nulle part, elle n’avait vu qu’il y avait une autre sœur.
– Où est-elle ? demanda-t-elle, observant les yeux troubles de Stéphane Bruneau, comme perdu dans un autre lieu.
– Léa ? répondit celui-ci après un long moment de flottement. Elle est morte. Elle avait sept ans.
– Vous parlez d’elle au présent.
– Pour moi, elle est toujours là. Et pas dans cette boîte dans laquelle mon père a voulu qu’elle pourrisse.
Stéphane Bruneau se tourna vers Chloé, sans vraiment la voir, le regard brûlant. « Je ne voulais pas que ma sœur soit enfermée, murmura-t-il d’un ton sourd. Jamais ! Elle détestait ça. C’est pourquoi elle est toujours là. Tout près de moi. Et parfois, je l’entends qui chante doucement. Vous ne me croyez pas ? poursuivit-il d’une voix plus forte en regardant intensément cette fois la jeune femme. Vous aussi, vous pensez que je suis fou ? »
Stéphane Bruneau s’était levé. Il alla saisir le verre sur l’égouttoir, se servit une grande rasade de vin qu’il ingurgita d’un trait. Puis il se planta devant Chloé qu’il domina de ses yeux devenus sombres.
– Pensez ce que vous voulez, lieutenant. Ce n’est pas moi qui ai tué mon père, c’est tout ce que j’ai à dire.
– Mais, selon vous, qui aurait pu avoir intérêt à le tuer ?
– Aucune idée. Sincèrement. Je n’ai jamais versé dans ses affaires, bien qu’il m’ait plusieurs fois proposé de le rejoindre dans son entreprise. Cela ne m’intéressait pas. Je ne voulais pas être à ses côtés. Il faudra aller voir du côté de ses collaborateurs.
– Il avait des amis ?
– Sans doute, je ne sais pas.
– Mais quand vous étiez plus jeune et que vous viviez encore avec lui, il devait bien recevoir de temps à autre, à diner peut-être ?
– A mon souvenir, lieutenant, il n’y a jamais eu à la maison d’autres diners que ceux nous réunissant, mon père, ma mère, ma sœur quand elle était en vie et moi. S’il avait des amis, alors il devait les voir au-dehors.
– Et votre mère, elle n’avait pas d’amies, de famille ?
– Ma mère aimait vivre recluse, lieutenant. C’était une femme très réservée. Elle était espagnole. Ses parents, mes grands-parents, je les ai très peu vus. Je me rappelle être allé quelques fois chez eux quand ils vivaient encore par ici mais j’étais petit. Mon père disait qu’ils ne s’étaient jamais acclimatés à notre pays, alors ils sont repartis en Espagne. Je ne les ai jamais revus.
– Votre mère a dû en souffrir.
– Elle ne l’a jamais montré. Ma mère était une femme intériorisée, je vous l’ai dit. Elle ne semblait préoccupée de personne, pas même de ses enfants, ajouta Stéphane Bruneau d’une voix amère.
Chloé resta silencieuse, ressentant la douleur qui stagnait au fond de l’homme lui faisant face, cette douleur qui se prolongeait en cet instant en elle, comme un écho lointain. Son regard croisa celui de Stéphane Bruneau et elle sut soudain qu’il n’était en rien impliqué dans la mort de ce père détesté. Il y avait des choses qu’elle ne pouvait s’expliquer, qui s’installaient en elle comme des évidences. Les rancœurs n’avaient pas toujours, au bout de leur chemin, besoin d’exutoire.
… suite
