
Après être passée aux aurores à l’entreprise Bruneau pour interroger le personnel de ménage, ce qui fut vite fait et pas du tout productif, mais enfin la mission était remplie, Chloé arriva au commissariat de bonne heure. Elle alla à la machine à boissons en optant pour un café afin de se réveiller. Puis elle alla s’asseoir à son bureau, encore seule dans l’espace qui leur était réservé à Pelletier, à elle, à Aurore Duchemin et Loïc Morvan. Elle ouvrit la chemise récupérée en passant à l’accueil que Eudes Michon lui remit avec un grand sourire. A l’intérieur se trouvaient les informations qu’elle avait demandées. Tout d’abord, l’enregistrement de la plainte effectuée par Ghislaine Lucas. Chloé survola les premières lignes pour en venir à ce qui l’intéressait. Il était fait état d’une « voiture venant à toute allure, de couleur noire, semblant neuve, assez grosse, à priori type berline ». Et un peu plus loin « La voiture s’est arrêtée un instant après avoir percuté la mienne. J’ai été aveuglée par une sorte d’éclair furtif puis la voiture a redémarré en trombe sans prendre le temps de s’arrêter pour faire un constat » Tout le reste n’apportait rien de plus qui permettait d’identifier quoi que ce soit. On sentait effectivement dans le rapport un désir de boucler l’incident au plus vite, sans doute, comme l’avait souligné Ghislaine Lucas, pour perdre le moins possible du match qui se déroulait au même moment.
« Une voiture noire et apparemment neuve, se dit Chloé se posant contre le dossier de sa chaise, c’est assez vague ». Elle attrapa le gobelet du café refroidi, bu une gorgée, fit la grimace. C’était infect. « Un éclair furtif ». Et pourquoi « furtif » ? Y avait-il eu un orage le soir du meurtre ? Chloé ne s’en souvenait pas. Il faisait chaud, lui semblait-il, chaud et lourd. Peut-être la soirée avait-elle tournée à l’orage, sans qu’elle s’en rappelle, perturbée par la scène morbide à laquelle elle avait assistée. Elle composa un numéro sur le téléphone.
– Brigadier Michon, dit-elle. Vous vous souvenez du temps qu’il faisait, avant-hier, le soir où Bruneau a été tué ? Beau ? Pas de nuages ? Pas d’orage ? Vous êtes sûr ? Bon, je vous remercie.
Elle resta un moment dans ses pensées, les doigts martelant le bord du bureau. Elle nota de retourner voir cette madame Lucas.
Elle passa ensuite aux informations concernant l’entourage proche de la victime, apprenant ainsi que François Bruneau aurait eu 59 ans. Il était par ailleurs fils unique, seul héritier de l’entreprise familiale que son propre père avait créée, et qu’il avait reprise et développée pour en faire une entreprise générale tous corps d’états. L’affaire semblait prospère à en croire la notoriété qu’elle avait acquise durant ces dernières années. Bruneau avait été marié à Elena, Aguilera de son nom de jeune fille, de neuf ans son ainée. Espagnole, arrivée en France avec ses parents à l’âge de 19 ans. Morte en 2012. Cause : accident de la route. Elena avait eu deux enfants avec François Bruneau : une fille : Léa morte à 7 ans – décidément, pas de chance dans cette famille, pensa Chloé – un fils, Stéphane, 31 ans, situation professionnelle relativement changeante, actuellement gérant d’un bar à vins « la cave de Saint-Farrot » se situant au 6, impasse du Chasselas, cela ne s’inventait pas, dans le centre-ville. Deux oncles du côté maternel, une tante du côté paternel, cinq cousins ou cousines habitant tous à plusieurs centaines de kilomètres ou partis vivre à l’étranger. Ce qui devrait mettre déjà hors de cause pas mal de monde, se dit Chloé. Enfin, à voir. Un voyage aller-retour est vite fait de nos jours.
La porte du bureau s’ouvrit soudain. La tête de Pelletier apparut.
– Réunion ! dit-il d’une voix froide. Le chef nous attend dans son bureau.
Le commissaire Champlain étudiait un dossier dans l’attente que tout le monde soit présent. Il flottait dans le bureau un silence monacal, hormis le bruit des feuilles que le commissaire consultait. Après avoir salué à la ronde, Chloé s’assit sur la dernière chaise libre pendant que Champlain refermait d’un geste sec le dossier et le rangeait dans un des tiroirs de son bureau. Plus rien ne trainait sur la surface polie hormis un bloc et un crayon dont il se saisit. Puis relevant la tête :
– Où en êtes-vous ? s’enquit-il, le regard vers ses deux lieutenants.
– Honneur au lieutenant Beaulieu, dit Pelletier d’un ton faussement déférent.
Jouant l’indifférence, Chloé se tourna vers le commissaire pour rapporter son entrevue avec Ghislaine Lucas.
– Je compte retourner la voir. Il y a quelque chose là-dedans qui me chiffonne. Mais sans plaque d’immatriculation, cela ne va pas être facile. On peut toujours lancer une recherche pour essayer de cibler les achats récents, la voiture semblait neuve d’après elle.
– Bonne idée, approuva Champlain. Vous vous en occupez.
– Concernant les interrogatoires, continua Chloé, rien de bien intéressant pour ma part. Pour l’instant, je n’ai appris qu’une chose : Bruneau était soit respecté, soit détesté. Pas de demi-mesure mais je n’ai interrogé finalement que des personnes ayant eu un lien plus ou moins direct. Dont pas mal de bruits de couloirs.
– Et vous Pelletier ? dit Champlain
Le lieutenant qui semblait perdu dans ses rêveries, bonnes ou mauvaises, se redressa sur sa chaise
– Pas grand-chose non plus pour le moment. C’est la panique à bord. Le bateau prend l’eau, crut-il bon de préciser avec un petit rire comme pour détendre l’atmosphère.
Devant les yeux noirs du commissaire, Pelletier se racla la gorge et poursuivit :
– Bruneau était apparemment très secret. Malgré les réunions de direction périodiques, il gérait seul l’entreprise, depuis un ordinateur qu’il avait, parait-il, dans sa tête. D’après le directeur général… Pelletier consulta ses notes : Patrick Ferreira, Bruneau avait une mémoire extraordinaire. Il était capable d’enregistrer n’importe quel dossier, depuis l’embauche des salariés jusqu’à la signature des contrats de l’entreprise, en passant par les comptes qu’il consultait tous les matins aux aurores, dès qu’il arrivait. Un vrai phénomène, continuait Pelletier. Aussi doué dans les négociations que dans les histoires d’argent. Certainement la raison de la forte ascension de son entreprise depuis qu’il avait repris les rênes. En l’espace de dix ans, le chiffre d’affaires est passé – il dut consulter ses notes – de trois cent mille à plus de vingt millions. D’Euros, précisa-t-il au cas où l’on se serait perdu en route.
– Nous allons mettre la financière sur le coup, décida Champlain. Ils ont plus l’habitude que nous. Il va falloir se pencher sur le carnet des commandes et la concurrence. Jalousies, fondées ou non, certains pourraient lui en vouloir.
Le commissaire recula sur sa chaise pour réfléchir quelques secondes, ses doigts tripotant distraitement un stylo.
– D’ailleurs, à propos de jalousies et de concurrence, on a peut-être aussi le cas côté Mairie. N’oublions pas que Bruneau était en pleine négociation sur ce fameux parc d’attractions. C’est un marché qui ouvre beaucoup de perspectives et Dieu seul sait combien de personnes pourraient être intéressés par les retombées économiques. De là à envisager la disparition de Bruneau, il n’y a qu’un pas que certains ont peut-être franchi.
– On continue toujours les interrogatoires de l’entreprise ? demanda Pelletier
– Continuez, continuez… confirma Champlain d’une voix plate. Faites défiler tout le personnel. Je veux connaître la version de chacun. Notez tout Pelletier. Peut-être un détail a-t-il une importance particulière, qui peut nous faire avancer dans cette affaire.
Adélard Pelletier lança un regard en coin vers Chloé, regard qui en disait long sur sa satisfaction d’avoir été reconnu par le commissaire comme étant un élément essentiel pour l’enquête. Chloé ne releva pas, elle se disait que les interrogatoires étaient déjà bien avancés. Pourquoi le commissaire demandait-il à Pelletier de poursuivre ? Surtout que la brigade financière allait faire son job, elle-aussi.
– Bon, Morvan, Duchemin, continuez de fouiller du côté de la famille Bruneau. Vérifiez si oncle, tante, cousins ou autres auraient pu être présents ou en déplacement proche le jour du meurtre, pour n’importe quelle raison. Essayez d’en savoir plus sur tous ceux qui côtoyaient Bruneau, proches, amis, voisins… L’avaient-ils vu récemment, s’est-il passé quelque chose, n’importe quoi, ne négligez-rien. Quant à vous, lieutenant Beaulieu… – Champlain resta songeur un instant – j’aimerais que vous alliez interroger le fils Bruneau. Inutile de le convoquer. Allez le voir à sa boutique, on gagnera du temps. La paperasserie… soupira-t-il avec un geste las. Et… j’aimerais également que vous retourniez sur le lieu de l’incendie. Les gars de la technique ont normalement terminé. Tout est bouclé côté prélèvements et photos. Vous avez le champ libre. Ne me décevez-pas, ajouta-t-il avec un bref regard, qui fit le tour du bureau. Des questions ? demanda-t-il à la ronde.
Une fois dehors, Pelletier saisit Chloé par le bras.
– Qu’est-ce que le commissaire a voulu dire par « ne me décevez pas » ? demanda-t-il l’œil sombre.
Chloé haussa les épaules.
– Je ne sais pas, lieutenant, répondit-elle sur un ton détaché. Je ne pense pas que cette remarque m’était particulièrement adressée.
… suite
