Une affaire en cours – Chapitre 7

– Alors, cette affaire ? demanda Charles.
– Compliquée, répondit Chloé.

Installée sur le canapé, elle observait Charles penché sur la cheminée crachotant quelques flammes, qu’il entretenait en tisonnant.  Outre le plaisir qu’il prenait à la présence de la jeune femme, Charles était curieux de connaitre l’avancement du dossier Bruneau. Une espèce de vieux réflexe qui le prenait encore parfois lorsqu’il lisait les journaux. Concernant l’affaire Bruneau, il l’était d’autant plus que cela se passait dans sa ville et qu’il avait un hôte de choix, impliqué jour après jour dans le déroulement de l’enquête.

Des verres étaient disposés sur la table basse. Anou avançait un tableau dans son atelier pendant que le repas mijotait doucement, embaumant le salon. Charles avait ouvert une bouteille de champagne et ils savouraient le pétillant breuvage que, fervent adepte, il offrait dès que l’occasion se présentait. Chloé se sentait parfaitement bien au creux des coussins, Malika ronronnant doucement à ses côtés.

– Homicide… continua-t-elle. Etant donné l’identité de la victime, inutile de vous dire qu’on nous a aimablement demandé en haut lieu de nous activer. Pour l’instant, nous n’avons pas beaucoup d’éléments. Mais quand même une piste, une voiture qui a percuté la voisine, cette madame Lucas qui a donné l’alerte en appelant les pompiers. Figurez-vous qu’elle est allée déposer plainte aussitôt. On l’a, selon ses dires, envoyée « paître » en lui demandant de revenir le lendemain mais elle a insisté, tant et si bien qu’on l’a finalement entendue. Elle dit que l’agent enregistrant sa déclaration n’écoutait qu’à moitié ses propos tant il était obnubilé par le match de football qu’il regardait « en douce » sur son portable.
– Michon, dit Charles sans hésitation. Un fanatique de football. Avec cette coupe qui débute, cela ne m’étonne guère de sa part. Tel que je le connais, il doit être sur des charbons ardents. Ce sport – si tant est que cela soit du sport, et non du business, souligna-t-il – est la seule chose pour laquelle il se passionne véritablement.

Charles ne put s’empêcher de sourire. Ce bon Michon. Pas méchant au fond. Mais côté travail, c’est vrai que ce n’était pas une lumière. Chloé décroisa ses jambes pour attraper son verre et picorer dans les amuse-gueules.

– Et cette voiture, demanda Charles, vous avez trouvé quelque chose ?
– Pas encore eu le temps, dit-elle, une main devant sa bouche à moitié pleine. Excusez-moi. Dites, cette madame Lucas, elle est fiable ?
– Fiable comment ?
– Je veux dire, on peut lui faire confiance ? Elle n’est pas du genre à affabuler ?
– Je ne crois pas, dit Charles en secouant la tête. Beaucoup la traitent de vieille emmerdeuse. Il est vrai qu’elle est bien connue au commissariat. Il doit y avoir un dossier épais comme un dictionnaire rien qu’avec ses plaintes. Pourtant, elle est très perspicace, j’en suis intimement convaincu. L’œil partout. Parfois un peu trop d’ailleurs. Pourquoi cette question ?

Chloé secoua la tête.

 – Je ne sais pas, dit-elle. Quelque chose qui me trotte dans la tête, impossible de savoir quoi. C’est peut-être lié à la conversation que j’ai eue avec elle mais je n’en suis pas sûre.

La porte s’ouvrit, Anou apparut, resplendissante, le cheveu libre et le regard brillant.  Charles se leva pour lui servir une coupe puis s’en alla dresser la table. Anou pendant ce temps tombait dans le fauteuil, comme éreintée.

– L’art épuise, dit-elle en riant.

Le diner s’acheva dans une ambiance détendue. Chloé était repue par la cuisine d’Anou qui savait si bien créer des saveurs simples et délicieuses. L’habitude des boîtes et du rapide lui avait peu à peu ôté le goût du bien manger, qu’elle retrouvait là avec une sensation de satiété beaucoup moins lourde que lorsque qu’elle se gavait d’un plat tout prêt à peine réchauffé. La facilité. Elle se promit de se mettre sérieusement aux fourneaux. Le manque de temps, c’est souvent un faux problème, avait dit Anou. Le vin que Charles avait versé dans les verres à plusieurs reprises au cours du repas leur était monté joyeusement à la tête. C’est donc dans un esprit léger et familier qu’ils avaient regagné le salon. Anou apporta des infusions et du thé, « en provenance de chez Martine, une amie qui tient une petite boutique dans le centre, dit-elle, la théière magique. »

– Est-ce que les potions sont magiques, elles aussi ? demanda Chloé avec un petit sourire.
– Presque, répondit Anou. Martine a le don de créer toutes sortes de saveurs originales. Fruitées, exotiques, épicées, un dépaysement assuré.

Chloé se pencha vers les sachets avec curiosité, qu’elle détailla avant d’en choisir un dont l’odeur, un parfum riche et boisé, comblait les sens simplement en le humant.

– Je voudrais vous emmener visiter un endroit de la ville qui m’est particulièrement cher, dit Charles. Est-ce que demain, vous auriez un créneau ?
– Demain matin tôt, je dois retourner à l’entreprise Bruneau, répondit Chloé mais je pense en terminer rapidement. Je peux me libérer à l’heure du déjeuner.
– Parfait, nous en profiterons pour manger un morceau. Midi, cela vous va ? Je vous donne rendez-vous sur le parvis de l’église.
– J’y serai, dit Chloé. C’est quoi cet endroit ?

Les lèvres de Charles s’étirèrent dans un sourire mystérieux.

– Vous verrez, c’est une surprise. Disons que c’est un endroit aussi un peu… magique, ajouta-t-il, en glissant un œil vers Anou.

Celle-ci hocha la tête.

– Je pense que tu ne seras pas déçue, confirma-t-elle. Et ta puce, quand arrive-t-elle ?
– Début Août.
– Elle a quel âge déjà ?  
– Neuf ans.
– Tu étais bien jeune, constata Anou, sans une once de jugement cependant.

Chloé resta un moment silencieuse, ne sachant véritablement si elle avait envie de parler, là maintenant, de ce passé qui se présentait chaque jour à elle sous l’apparence de Sophia. Malika, la chatte, la regardait de ses yeux sages.

– J’avais seize ans, dit-elle.
– Tu sais, tu n’es pas obligée d’en parler… dit doucement Anou qui avait senti la résistance de la jeune femme.

Chloé secoua la tête. Elle pouvait bien déjà commencer. Un peu…

– J’étais encore au lycée, dit-elle. Sophia est le fruit d’un accident. Il n’empêche que je ne l’ai pourtant jamais regrettée, poursuivit-elle vivement comme pour se défendre d’avoir été prise dans un piège.

Elle s’arrêta un moment sous les images qui remontaient à la surface, comme un navire englouti se remettant subitement à flot.

– J’ai rencontré ce garçon qui était souvent là, à la sortie du lycée. Il semblait attendre je ne sais quoi. C’est après que j’ai compris. Il était beau. Nos yeux se croisaient. Et il avait ce sourire si… innocent.  Pourquoi me serais-je méfiée ? Et puis, à l’époque, j’étais dans une passe… délicate. Nous avions pris l’habitude de nous voir, après les cours. Je m’esquivais de la maison sous le prétexte d’aller faire mes devoirs chez une copine. J’étais encore mineure. Pas lui.  J’ai deviné, peu à peu, que ses journées n’étaient pas occupées par un travail… disons légal. Il refourguait de la dope ? Oui et alors, juste quelques barrettes de shit, rien de bien méchant. Ce qu’il m’a dit. Ce que j’ai voulu croire. Sans me rendre bien compte que le trafic était un peu plus sérieux. Et puis un jour, continua-t-elle, j’ai réalisé l’impensable. J’étais enceinte. Je n’ai rien dit, craignant la réaction de mon père et j’ai attendu. Trop. Bêtise… Comme si le temps pouvait arranger les choses. Après c’était trop tard. J’ai dû garder Sophia.

Chloé but une gorgée de son thé, voguant sur le passé, sous les yeux verts de Malika.

– Ce fut terrible. Jamais je n’avais vu mon père ainsi. Et pourtant… Chloé eut un geste évasif.
– Pas facile pour un père, sans doute, dit Anou, d’accepter que sa fille, encore une enfant, est devenue une femme si vite.
– Non seulement il ne l’a pas accepté, répondit Chloé mais il nous a quittées, ma mère et moi avant même de connaître Sophia. De toute façon, cela lui importait peu puisqu’elle n’aurait jamais pu être sa petite-fille.

Elle se pencha pour poser sa tasse vide sur la table basse tandis que Malika la contemplait de ses yeux mi-clos. Cette dernière avança doucement les coussinets de sa patte vers le bras de Chloé avec, dans le regard, l’assurance de son amour quoi qu’il arrive.

– Je devais avoir douze ans, reprit Chloé, comme encouragée. Un soir, j’ai eu soif et je suis descendue à la cuisine pour boire un verre d’eau. Des voix étouffées me sont parvenues du salon. Je me suis approchée sur la pointe des pieds vers la porte qui n’était pas complètement fermée. Mon père faisait les cent pas, il était très nerveux et parlait avec une voix sourde que je ne lui connaissais pas, reprochant à ma mère une vie devenue monotone. Il réprouvait la femme qu’elle était devenue mais aussi, Chloé déglutit, l’enfant qu’elle lui avait fait adopter, jamais il n’avait pu la considérer comme sa fille. J’avais accepté pour toi, continuait-il d’un ton amer, parce que tu voulais absolument combler ton désir d’enfant, celui que tu ne pourrais jamais avoir. Je croyais être capable d’assumer ce choix. Mais je ne peux pas. Je ne peux plus… De l’ouverture par laquelle mon regard se glissait, je voyais des larmes couler sur les joues de ma mère. Elle ne disait rien. Elle ne tentait même pas de se défendre. Je ne comprenais plus rien. En une fraction de seconde, je me suis retrouvée dans un monde qui n’était plus le mien, un monde où mon père et ma mère n’étaient plus. Et personne ne m’avait rien dit. Le sentiment d’une immense trahison a pris le dessus. Et puis la colère, terrible. Contre mon père que je me suis mise à haïr, contre cette distance que j’avais toujours ressentie entre lui et moi, dont je comprenais à présent le pourquoi, contre les mots qu’il lançait à ma mère et qui s’incrustaient en moi comme autant de coups de poignard.
– Et le père de Sophia ? demanda Anou.
– Il n’a jamais rien su. Lorsque j’ai appris à mes parents de qui il s’agissait car j’ai dû tout avouer, mon père est entré dans une rage folle. Il m’a interdit de le revoir sinon il le dénoncerait à la police. J’ai eu peur, je l’aimais. J’étais si jeune…

Chloé s’arrêta sous le poids des souvenirs qui étaient remontés d’un coup. Anou, attentive, suivait chacun de ses mots. Charles caressait du bout des doigts sa tasse, jetant de temps à autre des regards vers la chatte qui continuait de fixer Chloé de ses yeux d’océan.

– Je ne savais plus du tout qui j’étais. Je suis passée par des moments difficiles. Et quatre ans plus tard, je tombais enceinte. Ça a été le coup de trop pour mon père, qui s’absentait déjà souvent de la maison, et qui est définitivement parti. Oh, il a continué à subvenir à nos besoins. L’argent balaye beaucoup de choses. Y compris la culpabilité… Mais tout ça, c’est du passé, dit brusquement Chloé comme si elle prenait soudain conscience que le navire s’était éloigné depuis un long moment déjà.

Anou hocha la tête, tandis que Malika s’était allongée, comme quand elle était fatiguée après une longue sortie nocturne.

– Les souffrances sont toujours puissantes en chacun de nous, dit Anou. Nous souhaitons les reléguer tout au fond dans l’espoir qu’elles finissent par disparaître mais… rien ne disparait vraiment. Et parfois, elles remontent alors que rien ne le laissait présager. Il ne sert à rien de vouloir oublier. On ne peut effacer le passé. Mais on peut vivre avec.
– Tu crois, murmura Chloé, sceptique.
– Oui, j’en suis persuadée. Réaliser qu’on n’y peut rien est déjà un grand pas. Les souffrances d’hier sont et seront toujours là. Mais faire en sorte qu’elles ne soient pas une entrave nous permet de  poursuivre notre chemin. Laisse-les t’accompagner, regarde-les, dis-toi que c’est une partie de toi, qui t’ont fait devenir ce que tu es aujourd’hui. Peut-être ont-elles une raison d’être. Peut-être te confrontent-elles à un choix.
– Un choix ?
– Oui, dit Anou. Tu peux tenter de les faire disparaitre coûte que coûte, à grands coups d’oublis, d’essayer de te convaincre que tu n’y penses plus, mais elles se manifesteront ailleurs, d’une façon ou d’une autre. Ou alors tu les laisses simplement t’accompagner sur ton chemin.

Tous trois restèrent un long moment silencieux, laissant les mots forger l’instant. Anou s’était reculée dans son fauteuil, le regard perdu au loin tandis que Charles était encore sous le coup des agissements de Malika qui, lui semblait-il, avait amené Chloé à se délivrer de mots enfouis au plus profond. Il avait toujours senti que Malika était spéciale, sa façon d’observer le monde et les humains. Peut-être avait-elle réellement un don, peut-être savait-elle faire parler les âmes.

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