Une affaire en cours – Chapitre 6

Chloé arriva en début d’après-midi à l’entreprise Bruneau. Pelletier avait déjà établi ses quartiers depuis le matin. Quand elle poussa la porte du grand bâtiment qui se situait en périphérie de Saint-Farrot, elle fut happée par un hall immense et lumineux. Posés côté baie vitrée, une banquette et des fauteuils tout de cuir, une table basse design pourvue de presse politique et spécialisée ainsi que des plantes vertes foisonnantes et parfaitement entretenues apportaient à l’ensemble du hall un aspect chic et haut de gamme, à la fois pour impressionner le client et le conforter dans le sérieux de l’entreprise.  Elle se dirigea vers l’accueil où se tenait une très jeune femme assise droite dans un tailleur strict qui jonglait avec les appels téléphoniques incessants. « Lieutenant Beaulieu, se présenta-t-elle, je viens seconder mon collègue. » Lui avait-on réservé une salle ? La jeune femme répondant au nom de Stella l’invita à la suivre. Toutes deux longèrent un long couloir dont toutes les portes des bureaux étaient fermées. Seule était ouverte celle d’un grand espace paysager duquel s’échappa un sifflement admiratif quand les deux jeunes femmes passèrent devant.

– Eh ! Stella ! l’interpella une voix, tu nous présentes ?

Le visage de Stella se contracta. Gênée, elle regarda, avec un air navré, la lieutenant qui fit demi-tour et passa la porte du bureau en pleine activité. Une large imprimante sortait en cadence des plans sur des feuilles immenses, des planches de travail inclinées étaient recouvertes de croquis et de maquettes, des ordinateurs aux écrans XXL présentaient des schémas complexes, il était facile d’en déduire qu’il s’agissait du bureau d’études de l’entreprise Bruneau. Quatre hommes et une femme y travaillaient, affairés à élaborer les projets et à les finaliser. Elle repéra tout de suite l’admirateur qui la regardait avec un grand sourire. Elle s’approcha, de sa silhouette longiligne qui aurait sans doute fait le bonheur d’une agence de mannequins.

– C’est quoi votre petit nom ? demanda-t-elle d’un ton léger.

L’homme la dévisagea avec un sourire enjôleur tout en parcourant la silhouette de Chloé d’un air appréciateur. Son regard s’arrêta sur la taille fine de la jeune femme que sa veste mettait en valeur et glissa sur les jambes bien galbées dans un jean serré.

– Justin ma belle, lui répondit-il, et toi ?
– Lieutenant Beaulieu, de la police judiciaire, répondit-elle en lui mettant son porte-carte sur le nez.

Le jeune homme devint cramoisi.

– Pourquoi tant d’impatience ? ajouta-t-elle sur le ton faussement enjoué de la bonne copine, nous allons nous revoir, vous savez…

En repartant, Chloé entendit des rires étouffés. Elle adressa un clin d’oeil à Stella dont le visage était éclairé d’un large sourire. Ce n’était pas très réglo. On les avait suffisamment briefés là-dessus durant sa formation. La police se devait de montrer un visage rigoureux. Elle était là pour asseoir son autorité, rassurer le citoyen de sa sériosité et de son efficacité, ce n’était certainement pas en présentant une image débonnaire que cela arrangerait les affaires diverses qu’ils auraient à traiter. Mais Chloé était une rebelle. Et selon elle, les règles étaient faites pour être parfois transgressées, sinon elles n’auraient plus de raison d’être.

Les deux jeunes femmes montèrent au premier étage. Les murs et la moquette au sol amortissant leurs talons étaient soigneusement entretenus, une odeur ambrée flottait dans l’air, sans doute un diffuseur d’ambiance. Tout était silencieux, chacun étant respectivement dans son bureau, concentré dans son travail. Le bruit d’une imprimante se faisait entendre par intermittence.

– C’est ici, lieutenant, dit Stella en s’arrêtant devant une petite pièce. Puis montrant du doigt une porte au bout du couloir : votre collègue est là-bas, je crois qu’il est déjà occupé.

Elle précéda Chloé, éclaira la pièce munie d’une table, d’un téléphone et de deux chaises.

– Si vous avez besoin de quelque chose, poursuivit Stella.
– Un thé ? si vous avez… dit Chloé
– Je vous apporte ça tout de suite, dit Stella en rebroussant chemin.

Chloé contempla les murs nus, la table et les chaises puis ressortit et alla toquer à la porte où se trouvait Pelletier. Sans attendre la réponse, elle l’entrouvrit légèrement pour signaler sa présence. Celui-ci la dévisagea avec des yeux noirs, visiblement mécontent d’être interrompu. L’ignorant avec superbe, il reprit sa conversation avec l’homme assis face à lui. Chloé repartit, un petit sourire aux lèvres. C’était plus fort qu’elle, quand les choses ou les rapports étaient compliqués, elle avait tendance à enfoncer le clou. Quelques minutes plus tard, son téléphone portable vibra pour lui annoncer l’arrivée d’un message :  « Vous pouvez venir. »

Chloé fut à deux doigts de pianoter : « Bougez donc votre derrière, Pelletier, cela ne vous fera pas de mal » tout en sentant que l’idée était quand même périlleuse. Après tout, c’était elle la nouvelle au commissariat. Il ne fallait pas abuser.

– Tenez, dit Pelletier qui lui tendit une feuille de papier quand elle entra, l’organigramme de la société.

Chloé se saisit du document pour l’étudier. C’était un organigramme classique mentionnant de haut en bas les ramifications de l’entreprise avec les noms de chacun ainsi que leur numéro de poste respectif. Tout en haut : le président-directeur-général, François Bruneau. Puis en-dessous, le directeur général : Patrick Ferreira. Ensuite, répartis, les différents services de l’entreprise : chargés d’affaires, conducteurs de travaux, bureau d’études, achats, employés de chantier, trésorerie, comptabilité, ressources humaines. La gestion des payes était, quant à elle, externalisée, tout comme celle de l’entretien, technique et ménager, des locaux. Cela faisait quand même beaucoup de monde à voir. Elle se demanda si tous ces interrogatoires étaient bien nécessaires. Champlain était très tatillon et souhaitait sans doute que rien ne leur échappe, mais tout de même. Elle imaginait mal un employé de ménage trucider le grand patron. Quoique… que savait-on des gens finalement ?

– Où en êtes-vous ? demanda-t-elle
– J’ai avancé, répondit Pelletier sans entrer dans les détails. Occupez-vous donc des services que j’ai surlignés, poursuivit-il en tapotant de ses gros doigts l’organigramme, moi, je vais finir avec ceux-là.

Agacée par l’approche peu coopérative de son collègue qui, décidément, ne faisait aucun effort pour être un tant soit peu agréable, Chloé repartit avec la vision de Pelletier qu’elle éclatait contre le mur. Parfois, revenait en elle une violence qui lui faisait peur. Elle exécrait les types comme lui, sûrs d’un bon droit qu’ils s’octroyaient sans chercher à se remettre en question. Cela avait le don de l’irriter au plus haut point.

Prenant sur elle, elle retourna vers le petit bureau, s’installa puis se saisit du téléphone pour débuter les interrogatoires.

Durant tout l’après-midi, ce fut un défilement de témoignages divers. François Bruneau était un homme compétent, intelligent, aimable, sérieux, autoritaire, méprisant, fier, hautain, exécrable.

La fin de la journée s’annonça enfin pour Chloé qui en avait entendu suffisamment pour se faire une idée de Bruneau. Il était dix-huit heures et elle n’avait qu’une envie : penser à autre chose. Elle alla jeter un œil chez Pelletier, en pleine conversation avec un homme au costard très élégant, sûrement un haut-placé dans l’entreprise, pensa-t-elle. Chloé lui fit signe qu’elle s’en allait, signe auquel, restant de marbre, il ne daigna pas répondre. Chloé haussa les épaules.

La sonnerie de son téléphone résonna alors qu’elle sortait du bâtiment.

– Allo maman ?

C’était Sophia. Son cœur devint léger.

– Ma puce ! Comment ça va ?
– Super ! On a fait du bateau aujourd’hui. C’était génial. J’ai cru que j’allais vomir. Théo et moi, on a passé l’après-midi sur la plage. Avec le vent, il y avait des vagues énormes. C’était super chouette.
– Tant mieux, je suis heureuse que tu t’amuses si bien, répondit Chloé en imaginant le jeune Théo. Un nouvel amoureux ? se dit-elle en souriant.  Il est sympa alors, ce Théo…
– Oui, il est rigolo. Bon, je te laisse, dit soudain Sophia, le mono nous appelle. Bisous, bisous.

S’ensuivit le bruit d’un baiser réitéré distinctement trois fois dans le téléphone, puis la tonalité signifiant que la ligne avait été coupée. Chloé sourit. Son bébé se portait bien.  C’était l’essentiel.

Elle regagna son véhicule. Le ciel était d’un bleu intense et le soleil encore haut parsemait ses rayons lumineux sur les murs des maisons alentour. Les voitures sur la nationale que l’on voyait plus loin roulaient à une vitesse excessive. Décidément, pensa Chloé,  le monde, ici, est aussi fou qu’à Paris.

Elle se rappela de s’arrêter avant de rentrer pour acheter un dessert car elle était invitée à dîner chez Charles et Anou.

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