Une affaire en cours – Chapitre 5

Ghislaine Lucas habitait une petite maison à cinquante mètres à peine de la propriété du maire. Chloé sonna à la porte, attendant une bonne poignée de secondes avant que la porte ne s’ouvre sur une vieille dame un peu voûtée, qui se déplaçait à l’aide d’une canne. Un aboiement sec, suivi d’un bruit de griffes sur le sol, lui parvint. Elle vit débouler un petit roquet, un caniche selon elle, qui stoppa net devant l’intruse, tout en continuant d’aboyer et de remuer furieusement la queue.

– Tais-toi, Albert ! sermonna Ghislaine Lucas en agitant sa canne vers le clébard. C’est pour quoi ? demanda-t-elle d’une voix peu chaleureuse en fixant ses yeux perçants sur la jeune femme un peu maigrelette qui lui faisait face.
– Bonjour. Madame Lucas ? dit Chloé

Celle-ci se retourna lentement, comme pour voir si quelqu’un d’autre se tenait derrière elle.

– Ben, faut croire ! dit-elle sans sourire. Y a que moi dans cette maison, il me semble.
– Lieutenant Beaulieu, dit Chloé en présentant sa carte de police qu’elle rapprocha des yeux de la vieille dame. Je viens au sujet de la mort de monsieur Bruneau, ajouta-t-elle en rangeant la carte.
– Quelle tragédie ! s’écria la mère Lucas. Mon Dieu ! Quelle histoire ! Ce pauvre homme. Il a pas eu de chance, déjà la mort de sa fille, puis celle de sa femme, y a quelques années et maintenant, voilà-t-il pas que c’est son tour ! Mais… c’est pourquoi votre visite ?
– Puis-je entrer, madame Lucas ? demanda Chloé
– Entrez ! Entrez ! Mais faites point attention au désordre. C’est que j’attendais personne moi !
– Ne vous en faîtes pas, dit Chloé, j’ai juste quelques questions, je ne serai pas longue.

La vieille dame mena Chloé jusqu’au salon où elle lui fit signe de s’asseoir sur le canapé pendant qu’elle-même se laissait tomber dans un vieux fauteuil au tissu de velours élimé. Question désordre, Chloé nota que tout était parfaitement rangé, sans poussière apparente, ni sur le petit guéridon à l’entrée, ni sur le vieux vaisselier en chêne dont les étagères sculptées offraient à  la vue une collection impressionnante d’assiettes en porcelaine ornées de motifs à fleurs, ni sur les étagères fixées aux murs, surencombrées de babioles et d’objets divers, statuette ethnique, pot en terre cuite décoré, clochette en bronze… souvenirs rapportés sans doute par les proches de voyages divers. Des photos encadrées, en noir et blanc ou en couleurs, de gros plans ou de silhouettes d’enfants et de petits-enfants, étaient réunies sur le vaisselier, ainsi que celle d’un visage d’homme au sourire édenté et aux traits fatigués, réminiscence d’un passé qui n’était visiblement plus.

Albert sautillait de droite à gauche tout en poussant des jappements frénétiques.

– Mais tu vas te taire, dis ! cria la mère Lucas en levant sa canne.

Cela eut le don de stopper sur le champ les aboiements. Albert poussa un petit gémissement puis décida d’aller se coucher dans le panier posé un peu plus loin. Il tourna en rond quatre fois dans un sens, puis trois fois dans l’autre, adressa à Chloé un regard triste et s’affala sur le coussin en soupirant.

– On va être tranquille à présent, dit la vieille dame en jetant un regard d’avertissement vers le caniche. Alors, qu’est-ce que je peux faire pour vous ?
– Je voudrais revenir sur le soir de l’incendie. Vous avez dit avoir vu de la fumée sortir de la maison du maire.
– Oui, je revenais de l’association « laines et pelotes sans frontière » ce jour-là, dit-elle en lissant de ses mains la blouse de ménage enfilée par-dessus une robe bon marché. Vous connaissez ?

Chloé secoua la tête.

– Une fois par semaine, expliqua la vieille dame, on se réunit pour tricoter, vous savez, des écharpes, des bonnets, des gants, de la layette aussi pour offrir à ceux qu’en ont besoin. Bon, on en fait aussi chez nous mais là ça nous permet de bavarder. C’est vrai quoi ! poursuivit-elle en s’exaltant soudain comme si elle trouvait aberrant d’avoir à se justifier, c’est pas parce qu’on est vieille qu’on sert plus à rien, quand même !
– C’est très noble de votre part, dit Chloé d’un ton apaisant.
– Oui ! Donc, reprit la mère Lucas en baissant la voix, j’allais tout juste ouvrir la porte de mon garage, qui coince comm’ pas possible, que mon défunt, ce bon à rien, ce fainéant, a jamais eu l’idée de changer…
– Albert ? dit Chloé.

La vieille s’interrompit et scruta la jeune femme.

– Comment vous savez ? dit-elle. Et de continuer : bref, voilà t-y pas que je vois de la fumée sortant de chez monsieur le maire et ça, c’était pas normal. Oh, que je me suis dit, c’est bizarre. Ni une, ni deux, je suis rentrée chez moi et j’ai foncé sur le téléphone pour appeler les pompiers.
– Et vous avez très bien fait, dit Chloé, le feu a pu être rapidement maîtrisé.
– Sauf que le maire, il était déjà mort, hein ? Si j’étais rentrée plus tôt, ou tiens si j’étais point partie, peut-être bien qu’il serait toujours vivant.
– Ce n’est pas votre faute, madame Lucas, lui assura Chloé. Auriez-vous remarqué quoi que ce soit d’autre d’étrange ?
– Etrange comme quoi ?
– Comme quelque chose d’inhabituel.
– Comme celui qu’est rentré dans ma voiture avant que j’ai eu le temps de la rentrer au garage par exemple ?

Le cœur de Chloé fit un bond.

– Une voiture a percuté la vôtre ? Il y a eu constat ? demanda-t-elle, n’osant croire à ce témoignage qui lui tombait tout cuit dans la main.
– Ce malotru s’est enfui sans demander son reste, à croire qu’il avait le feu au cul. En tout cas, il m’a pas loupée. J’ai toute mon aile arrière droite à refaire. Celle de ma voiture, hein !  crut bon de préciser Ghislaine Lucas dont la voix commençait à remonter dans les aigus.
– Mais vous avez vu de qui il s’agissait ? demanda Chloé
– Non ! dit la mère Lucas, mais si je tenais ce margoulin, croyez bien qu’y passerait un sale quart-d’heure !
– Vous vous souvenez de la marque de la voiture ?
– Faut pas trop m’en demander, dit-elle en regardant la policière. Décidément bien jeune, se disait-elle, et une femme en plus, je pensais pas que les femmes étaient lieutenant à présent. Mais vous pourrez demander à vos collègues, ajouta-t-elle.
– Vous avez déposé plainte ?
– Je veux croire ! réagit la vieille dame. Enfin, on m’a écoutée en tout cas, maintenant vous dire si la plainte a été enregistrée, ça c’est autre chose. J’ai pas eu l’impression que le gros Michon m’avait prise au sérieux. Celui-là, il a pas fait l’ENA, marmonna-t-elle. C’est que je le connais bien le Michon. D’abord, s’il est entré dans la police, c’est pas grâce à ses capacités. C’est grâce à Gertrude, sa mère qu’était mariée avec un capitaine de la Gendarmerie. Pas d’ici hein. Alors le Michon, il a été pistonné, c’est sûr. Même pas fichu de noter convenablement à coup sûr, tellement il était pris par le match qui se déroulait en dessous. Sous le bureau, précisa-t-elle, dans son téléphone qu’il prenait bien soin de me cacher. Je suis peut-être vieille mais pas encore tout à fait sénile et ça se voyait comme le nez au milieu de la figure. Il avait beau taper sur son clavier… Enfin, soupira-t-elle, vous irez voir par vous-même. Peut-être que vous trouverez votre bonheur. J’ai la mémoire qui flanche un peu, je me rappelle plus trop de la voiture au moment où je vous parle mais sur le coup, ça oui, j’ai dû la décrire tellement ça m’avait mis dans tous mes états. Je me souviens que de cette histoire d’éclair mais le gros Michon m’a regardée de travers. J’ai bien compris comment il me considérait, vous savez.
– Je vais vérifier, madame Lucas, dit Chloé en lui adressant un grand sourire. En tous cas, si jamais quelque chose vous revenait, n’importe quoi, même si cela vous semble sans intérêt, surtout n’hésitez pas, appelez-moi aussitôt.

Elle lui tendit une carte sur laquelle elle avait notée son nom et son numéro de téléphone. Ghislaine Lucas la saisit, charmée d’un coup par cette agréable policière qui n’était pas comme les autres, ceux du commissariat qui la prenaient pour une cinglée, elle n’était pas aveugle.

– Mais, dites voir, dit-elle soudain, c’est pour quoi que vous me demandez tout ça ? Est-ce que, par hasard, le maire serait pas mort tout seul ? Enfin, est-ce qu’il y aurait pas une autre histoire là-dessous ?

Chloé se pencha vers elle. Ce n’était pas encore officiel mais cela n’allait pas tarder, le commissaire Champlain avait déjà fait son affaire des médias. La nouvelle serait annoncée sous peu.

– Si, madame Lucas, dit-elle sur le ton de la confidence, nous avons bien peur qu’il ne s’agisse d’un meurtre.

La vieille recula brusquement, les deux mains jointes sur sa poitrine

– Un meurtre ! Quelle horreur ! Ici, à côté de chez moi ! Mais… qui a pu commettre une telle ignominie ?
– C’est bien ce que nous comptons découvrir, répondit Chloé. Et votre aide nous sera très précieuse.

Ghislaine Lucas offrit à Chloé son plus beau sourire. Vraiment charmante cette policière, sans doute trop maigre mais jolie comme un cœur, comment s’appelait-elle déjà ? Pendant que Chloé s’éloignait, elle approcha la carte tout près de ses yeux pour lire le nom inscrit dessus.

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