
La maison avait été partiellement ravagée par les flammes. Quand Chloé arriva, les pompiers finissaient de maîtriser le feu. Deux agents barricadaient à l’aide de rubalises l’accès aux curieux déjà présents sur le lieu. A croire qu’ils avaient des antennes branchées sur la radio des flics. Elle se dirigea vers l’agent en faction, un grand gars mince au regard clair.
– Lieutenant Beaulieu, se présenta-t-elle en le saluant et lui montrant sa carte. Où se trouve le corps ?
– Dans le salon, lieutenant, répondit l’agent en souriant doucement.
En général, les hommes avaient ce sourire quand ils s’adressaient à elle, Chloé l’avait souvent constaté bien qu’elle en ignorât la raison, bercée dans l’idée de son insignifiance. Sauf Pelletier. Lui, il ne la regardait pas du tout. Et ce n’était pas plus mal. Cet homme la mettait mal à l’aise avec ses petits yeux qu’il tenait toujours mi-clos, comme s’il était à l’étude philosophique du monde. C’était en tout cas, de l’avis de Chloé, l’impression qu’il voulait donner. Elle doutait fort qu’il y eût quoique ce soit de philosophique dans les pensées du gros lieutenant.
– Enfin ce qu’il en reste, poursuivait l’agent. Le commissaire Champlin est sur place, il vous attend. Loïc va vous conduire.
L’agent leva le bras vers un homme qui donnait des directives. « Loïc ! » héla-t-il. L’homme interpellé s’avança.
– Loïc, reprit-il, peux-tu mener la lieutenant Beaulieu à l’intérieur ?
Loïc Morvan se tourna vers Chloé, un sourire doux flotta sur ses lèvres.
– Lieutenant, dit celui-ci avec un petit mouvement de tête. Suivez-moi, je vous en prie.
– Que s’est-il passé ? demanda Chloé en allongeant ses jambes sur les pas du brigadier. A-t-on une idée ?
– A priori, il s’agirait d’un accident. Le départ du feu a eu lieu, semble-t-il, à l’endroit même où François Bruneau – le maire, précisa le brigadier – a été retrouvé, gisant dans l’un des fauteuils du salon. Apparemment, tout s’est embrasé très vite.
Chloé, suivant Loïc Morvan, avait traversé l’entrée qui n’avait plus de porte, celle-ci ayant été démolie par les pompiers pour permettre l’accès à la maison. Les murs du salon étaient noirs, couverts de suie, une odeur de cuir et de plastique brûlés envahissait les narines dès les premiers pas, mais plus atroce encore, fut l’odeur du corps calciné qui semblait se fondre au fauteuil dont il ne restait plus qu’une structure informe.
Chloé sortit un mouchoir qu’elle plaqua sur son nez. Elle avisa le commissaire Champlin, au fond de la pièce. Celui-ci était au téléphone, agitant les bras dans une conversation qui semblait animée.
Chloé s’approcha du corps. Ce n’était pas la première fois qu’elle contemplait la mort de près. Bien que son précédent poste l’ait menée plus vers les vivants, elle avait eu parfois à intervenir sur des accidents mortels de la circulation ou dans des intrusions forcées d’appartements quand le locataire ne répondait plus. Les corps n’étaient pas toujours beaux à voir mais celui-ci dépassait de loin tout ce qu’elle avait déjà pu observer. Il s’offrait dans un spectacle impudique, comme l’œuvre sournoise de la grande faucheuse. Le corps du maire était presque entièrement brûlé, la peau tombait en lambeaux par endroits, les os saillaient sous les muscles rongés par le feu. Le visage était particulièrement touché. La bouche tordue, comme ironique, s’affaissait sur une dentition visible jusqu’aux racines noires et semblait défier les vivants.
Un bref instant, Chloé pensa à cet au-delà dont il est dit que les âmes survivent, sans doute dans un monde tout blanc et tout léger, loin des vicissitudes dont la vie fait joyeusement cadeau dès que l’on pousse son premier cri. Une bien belle histoire racontée aux enfants comme aux plus grands, que l’on continue de croire, pour se rassurer.
Elle haussa les épaules, se secoua puis s’avança avec précaution, même si elle avait revêtu les protections obligatoires, vers le corps qu’elle contempla un long moment, songeuse. Les fumées avaient dû l’intoxiquer avant qu’il ne réalise vraiment le drame car visiblement rien n’indiquait qu’il avait essayé de s’échapper de la pièce en flammes. Le corps semblait cloué au fauteuil comme s’il n’avait pas du tout eu conscience de ce qui se passait.
Quelque chose de brillant attira son attention. Elle contourna le corps calciné pour s’approcher de ce qui ressemblait à des éclats de verre. Sans doute un verre qui se serait brisé, et dont l’alcool qui s’y trouvait peut-être encore avait pu attiser l’incendie. Il y avait également un cendrier rond en acier, d’apparence lourde et légèrement déformée, peut-être par le feu. Elle s’approcha à nouveau du cadavre, examina attentivement la main droite de la victime pendant au-dessus de l’accoudoir, arrêta son regard sur l’intérieur de la paume noircie dans laquelle des éclats de verre étaient incrustés. Elle se releva, sortit son téléphone portable et prit quelques clichés sous différents angles : les morceaux de verre épars, la main, ainsi que la paume. La scientifique ferait son travail mais Chloé jugeait bon d’avoir les faits en permanence avec elle.
Le commissaire Champlin avait terminé sa conversation. Il fit signe à Chloé, Morvan ainsi qu’Aurore Duchemin qui les avait rejoints.
– Lieutenant, dit-il. On peut dire que vous n’avez pas de chance. A peine arrivée, vous voilà déjà plongée dans l’immonde. Et là, c’est du costaud. Désolé d’avoir dû vous faire appeler à cette heure tardive. Pelletier était aux abonnés absents. Et le capitaine Morel est toujours en convalescence. Une vraie saloperie, cette balle qu’il a prise. Heureusement, aucun organe vital n’a été touché.
Le capitaine Morel avait été victime du « braqueur au comptoir ». Ainsi avait été nommé celui qui procédait, depuis plus de six mois, sans que l’on parvienne à mettre la main dessus, à des pillages incessants, ciblant essentiellement les petits commerces de Saint-Farrot et des alentours : bars, presses, pharmacies, bijouteries… Beaucoup en avaient déjà subi les assauts et l’on ne jurait plus que par son arrestation. D’ailleurs, si on pouvait au passage lui loger une balle dans le crâne, cela ne serait pas plus mal. On en avait plus que marre de toutes ces sangsues qui vivaient sur le dos des honnêtes contribuables. Et si c’était pour les arrêter, les houspiller de quelques questions molles et sans consistance et, faute de preuves ou de places dans les prisons, les relâcher tout bonnement dans la nature où elles reprenaient vite leurs habitudes, il valait peut-être mieux s’en débarrasser une fois pour toutes.
Concernant cette sangsue-là précisément, son arrestation, après des semaines de surveillance acharnée, avait enfin eu lieu mais elle avait entrainé une balle de l’arme du braqueur dans l’épaule gauche de Morel, non loin du cœur. Celui-ci était encore au repos forcé.
– Aucun souci, dit Chloé d’une voix ferme. Qui a donné l’alerte ? Apparemment les secours sont arrivés vite. Le feu n’a pas eu le temps de se propager à toute la maison.
– C’est la mère Lucas, sa voisine proche. Elle venait de rentrer quand elle a été interpellée par la fumée et l’odeur en provenance de la maison de Bruneau.
– Ce maire, il était bien connu ?
– Il est connu de beaucoup de monde, intervint Loïc Morvan. Monsieur Bruneau n’était pas que maire, il possédait aussi une entreprise dans le bâtiment qui employait pas mal de monde. Au moins une centaine de salariés, sans compter les nombreux sous-traitants auxquels il faisait appel pour les gros chantiers. Je le sais, mon beau-frère est électricien à son compte, il a souvent travaillé pour lui.
– Quel homme était-il ? demanda Chloé
– Cordial, par devant, répondit Morvan. Mais dur en affaires, d’après mon beau-frère. D’ailleurs, son entreprise est plutôt florissante et ce n’est pas pour rien. Monsieur Bruneau est… était un acharné du travail, toujours d’après mon beau-frère.
– Auriez-vous entendu parler d’un quelconque penchant que celui-ci aurait pu avoir pour l’alcool ?
Le brigadier réfléchit quelques instants.
– Je ne saurais vous dire, peut-être faudrait-il voir auprès de ses proches ?
– Je me posais la question, dit Chloé. Parce qu’il y a là au pied du fauteuil les restes d’une bouteille, et sa main est constellée de petits morceaux de verre. S’il avait bu plus que de raison, il pouvait être inconscient. Cela expliquerait pourquoi il n’a pas cherché à s’échapper quand la cigarette qui est probablement tombée de sa main est entrée en contact avec le liquide répandu à terre.
Le regard du commissaire se fixa un moment sur l’escalier, perdu dans une réflexion incertaine.
– Oui, dit-il au bout d’un moment. C’est l’idée générale. Il y a, à l’étage, des photographies de sa femme décédée, éparpillées sur le lit ainsi que des lettres, échangées au tout début de leur relation. Un moment d’abattement dans lequel il se sera laissé glisser. Un peu d’alcool pour surmonter tout ça. Et voilà le résultat.
*
Chloé engagea sa voiture sur l’allée cahoteuse menant à sa nouvelle demeure. Il était plus de neuf heures mais Charles avait insisté, lui disant de ne pas hésiter à passer, même tard.
Après s’être douchée et changée, l’odeur de brûlé s’étant incrustée jusque dans ses cheveux, elle alla toquer chez son voisin. Des arômes divins flottaient dans les airs, ravivant son appétit qu’elle avait cru disparu après le spectacle macabre qu’elle venait de quitter.
– Venez, entrez, dit Charles en ouvrant la porte. Nous avons fini par manger, ne sachant pas si vous alliez être retenue longtemps. Mais nous vous avons gardé une assiette. Anou est retournée dans son atelier, c’est une adepte de la nuit.
– Merci, dit Chloé, soulagée de ne pas avoir à se préparer quelque chose, elle en aurait été parfaitement incapable et aurait fini par ouvrir une boîte piochée au hasard de son maigre placard.
– Vous souhaitez boire quelque chose ? demanda Charles qui installait un set et des couverts sur la table. Un peu de vin ?
– Oh oui, soupira Chloé en se posant, comme soulagée, sur une des chaises confortables.
Charles sortit un verre à pied qu’il emplit d’un breuvage foncé. Chloé le porta à ses lèvres et apprécia la première gorgée qui fit monter un peu de rouge à ses joues
– Et Bruneau ? demanda Charles en se servant lui-même un verre et en s’installant face à Chloé
– Mort, répondit Chloé. Anéanti. Brûlé. Carbonisé. Sans doute inconscient au moment où le feu s’est déclaré. Tant mieux pour lui. Enfin, je veux dire, tant mieux qu’il ait été inconscient. Le connaissiez-vous ?
– Bien sûr, répondit Charles. Il était maire depuis peu, il l’est devenu après mon départ. Il était également à la tête de Bruneau Construction, le grand bâtiment juste avant de rentrer dans Saint-Farrot, en venant de Chambrières. Vous êtes sûrement passée devant.
Un silence s’installa pendant lequel tous deux se laissèrent aller pensifs, sous la chaleur diffuse du vin.
– Quelle horrible fin, dit Charles en secouant la tête, cette nouvelle va perturber beaucoup de monde.
– Il vivait apparemment seul.
– Sa femme est morte, il y a quelques années, il ne s’en était jamais remis.
– Alors, il a noyé son chagrin dans l’alcool, poursuivit Chloé. Il a bu jusqu’à l’ivresse, jusqu’à l’inconscience pour ne plus penser. Il s’est effondré, sans réaliser que la cigarette était toujours allumée.
Un bip se fit entendre. Charles se dirigea vers le micro-ondes puis revint, posant une assiette fumante sur la table.
– Tenez, mangez, dit-il, paternaliste C’est un ragoût de légumes aux épices qu’a fait mijoter Anou. Il n’y a pas de viande. Anou est végétarienne.
– Et vous ? demanda Chloé en approchant le nez du magma coloré qui sentait étonnamment bon.
– Je m’y fais, dit Charles. Mais j’avoue que je ne dis pas non de temps en temps à une belle entrecôte.
– Ça a l’air délicieux, dit Chloé en se jetant sur son assiette, sous l’œil approbateur de son vis-à-vis.
Celui-ci ressentit soudain comme une tendresse, celle qu’il aurait pu offrir à ses enfants, s’il en avait eu. Cela le stupéfia. Sa vie de flic n’avait pas été de tout repos. Pas vraiment le temps pour des enfants, ni même l’envie à vrai dire avec Cécile, qu’il avait connue bien avant Anou. Ce mariage ne lui avait pas apporté grand-chose, hormis une première année de bonheur vite reléguée sous les tensions dues à ses nombreuses absences. Mais Cécile n’avait pas fait beaucoup non plus pour essayer de consolider leur couple qui s’était étiolé au fil des ans sans que ni l’un ni l’autre ne tentent de le sauver. Au final, tout s’était terminé sur un papier clôturant dix-huit années de vie commune. L’ironie étant qu’elle avait aussi débuté de la même façon, mais le papier parlait alors d’amour, de fidélité dans les épreuves jusqu’à la mort. Aux yeux de Charles, c’était devenu ça maintenant le mariage. Deux signatures sur un bout de papier. Deux signatures qui n’engageaient que des promesses. Et deux signatures pour conclure que les promesses pouvaient finalement être balayées, par un simple coup de vent.
Et puis, quand bien même aurait-il eu envie d’avoir des enfants ? A quoi cela aurait-il servi ? Ne pas les voir grandir, ne pas être suffisamment présent à leurs côtés, en se trouvant constamment ailleurs, perdus dans les horreurs que l’âme humaine sait si bien inventer, cadenassé dans un cocon de paperasseries, d’interrogatoires, de surveillances incessantes, de réunions impromptues, d’appels urgents au beau milieu de la nuit, au moment où les paupières se sont enfin fermées, lourdes d’insomnies, de questions taraudant l’esprit ?
Non, tout était comme cela le devait. A présent, Charles ne regrettait rien. Il avait trouvé Anou. C’était sans doute son destin. Anou lui avait ouvert l’âme et il croyait maintenant aux chemins que la vie tissait devant lui. Aujourd’hui, il se sentait un peu plus en paix avec lui-même. Et maintenant qu’il n’avait plus à courir derrière les hommes, il pouvait arpenter son jardin d’un pas plus tranquille, s’asseoir sur son banc. Il n’était plus obligé de combattre le mal. Ce n’était plus de son ressort. C’était maintenant celui de Chloé. Charles en ressentit comme un pincement de tristesse, sans trop vraiment savoir pourquoi.
… suite
