Une affaire en cours – Chapitre 29

Juillet s’était terminé en beauté. L’affaire Bruneau avait fait le tour de Saint-Farrot et dans les rues, on parlait de cette nouvelle recrue qui avait, parait-il, été un élément décisif dans la résolution de l’enquête. Ghislaine Lucas n’en finissait pas d’expliquer comment elle avait aidé la lieutenant qui, affirmait-elle à qui voulait l’entendre, était une jeune femme absolument charmante, et polie avec tout ça ! Mon dieu ! Même Albert lui faisait la fête quand elle venait boire sa tasse de thé. Dame ! C’est qu’elle vient à la maison maintenant, tiens ! Elle fait pas sa fière, elle ! Elle a pas l’oubli facile, elle ! Elle se rappelle que la vieille Ghislaine, elle est bien seule parfois, même si je vais toujours tricoter mes petites affaires à Laines et pelotes sans frontière, attention ! Il manquerait plus que j’arrête ! C’est qu’on a besoin de nous, là-bas ! Quand on voit tous ces pauvres gosses qu’ont même pas un paletot à se mettre sur le dos. Quelle misère ! Mon dieu, quelle misère !

Chloé était allée diner plusieurs fois chez Anou et Charles, en compagnie de Stéphane, également invité puisqu’il faisait partie désormais de sa vie. Leur relation avait pris une tournure telle qu’ils parlaient de vivre ensemble. Mais Chloé attendait le retour de Sophia, elle ne voulait pas précipiter les choses. Et puis, il y avait Charles. Quand trouverait-elle véritablement un moment pour lui parler ? A vrai dire, elle ne savait pas, surtout, par où commencer. Anou lui lançait parfois des œillades complices, emplies de tendresse. Elle savait que le moment viendrait, il fallait qu’il vienne de lui-même, tout simplement.

Ce moment arriva la veille du jour où Chloé devait partir récupérer Sophia. Il fallait bien qu’enfin tout soit définitivement dit. L’ex-commissaire faisait un dernier tour de jardin. Le soleil, d’une rougeur flamboyante ce soir-là, avait commencé sa lente déclinaison, faisant profiter encore un peu de sa douceur. Charles resta un long moment, assis sur son banc, regardant le ciel et les quelques filaments nuageux s’étirant çà et là se teinter de couleurs ocres.

Chloé apparut dans son champ d’observation. Elle se dirigea vers le portillon et vint s’installer à ses côtés, n’osant troubler la quiétude du commissaire.

– Alors, demanda-t-il au bout d’un moment, vous ne regrettez toujours pas d’être arrivée jusqu’ici ? Il jeta vers elle un regard mi-sérieux, mi-rieur. Le hasard fait parfois de ces choses curieuses, dit-il.
– Et si le hasard n’y était pour rien ? fit Chloé, qui saisit la perche tendue sans le savoir par le commissaire.

Charles se tourna légèrement de côté.

– Comment ça ? dit-il.
– Si ma présence ici n’était pas fortuite ? Peut-être ai-je voulu me rapprocher de vous ?
– J’ai déjà entendu que ma réputation avait dépassé les limites de notre belle région, remarqua Charles, en souriant, mais de là à vous attirer dans un endroit bien loin de l’ambiance des grandes villes… Vous auriez dû venir plus tôt. Nous aurions travaillé ensemble. Cela m’aurait plu.
– Mais peut-être voulais-je tout simplement vous connaître mieux… connaître l’homme qui, un jour, est allé à une réception organisée en l’honneur des policiers les plus émérites…

Charles resta un moment silencieux, se remémorant cette fête à laquelle, c’est vrai, il avait accepté finalement de se rendre, bien que l’envie ne fût pas là. On l’avait poussé, on l’avait incité, et il avait fini par céder. Les fêtes, ce n’était pas du tout sa tasse de thé. Il préférait la douceur des vents tièdes à l’agitation incohérente et aux félicitations dithyrambiques.

– Je m’en souviens, finit-il par dire, rêveur. Mais pourquoi me parlez-vous de ça ? C’était il y a longtemps et vous n’étiez probablement pas encore née…
– Effectivement, dit Chloé, je suis née quelques mois après.

Surpris, Charles observa la jeune femme. Que voulait-elle lui dire ?

– Vous vous souvenez de cette fin de soirée où vous vous ennuyiez à mourir, poursuivit Chloé, la voix tremblante d’émotion. Cette fin de soirée bruyante où tout à coup, quelqu’un vous a proposé de vous échapper ?
– Christine ? murmura Charles, stupéfait.
– C’était ma mère, répondit Chloé. Celle qui m’a conçue, celle que j’ai voulu ensuite retrouver.
– Votre mère !? s’exclama Charles. Comme ce monde est petit ! Oui, je me souviens bien de Christine, dit-il, souriant, perdu dans un souvenir vieux de presque trente ans. C’était… c’était une bêtise, une jolie bêtise, mais elle était déjà mariée. Je crois qu’elle s’ennuyait auprès de son mari, un policier lui-aussi, qui n’était peut-être pas assez présent pour elle… Enfin, je vous avoue que nous n’avons pas vraiment parlé de lui mais c’est ce que j’ai supposé en tout cas. Nous avions mieux à faire…

Charles observa, songeur, le ciel devenir de plus en plus rouge.

– Je suis désolé si cette incartade a pu troubler son ménage mais ni elle ni moi ne l’avions programmée. C’est arrivé, comme les choses simples peuvent arriver. Mon mariage était en train de s’effilocher. Nous avions tous deux envie d’autre chose, ce soir-là, et nous nous sommes retrouvés elle et moi, sans doute dans une solitude similaire. Je me souviens qu’elle était très belle

Charles se tourna vers Chloé,

– Vous ne lui ressemblez pas tellement, je trouve. En tout cas, dans mon souvenir…
– C’est vrai, il parait que je tiens de mes grands-parents, ceux que je n’ai jamais connus.
– Et votre père ? demanda Charles, je veux dire : le vrai. Vous avez pu le connaitre, lui aussi  ?
– Au début de loin… ensuite de beaucoup plus prêt, lorsque j’ai été mutée ici.

Charles s’immobilisa, pris soudain dans des mots qui dansaient devant lui mais dont il avait du mal à saisir le sens. Les mots tournoyèrent un moment, avant de s’organiser d’une façon plus précise. Il se tourna à nouveau vers la jeune femme à ses côtés.

– Vous voulez dire…

Chloé hocha la tête, les larmes se retenant au bord de ses yeux.

– Que mon véritable père… c’est vous.

Une onde sismique s’empara de Charles, son cœur lui sembla exploser dans sa poitrine. Il ne savait pas quoi dire, se bornant à dévorer des yeux le visage qui lui faisait face. Au bout d’un long, long moment, il murmura :

– Comment est-ce possible ? Et votre mère dans tout ça ? J’imagine à présent que sa vie était… compliquée pour vous avoir… ajouta-t-il, hésitant.
– Oui, dit Chloé. Elle m’a avoué avoir subi un grand choc lorsqu’elle a appris pour sa grossesse, parce que son mari, lui, ne pouvait pas donner la vie. Ils avaient longtemps essayé pourtant, sans résultat. Alors ils ont fini par faire des examens, et le verdict a été sans appel. C’est peut-être aussi la raison pour laquelle son mari s’absentait de plus en plus de la maison. Votre… rencontre avait été une erreur de parcours, ainsi me l’a-t-elle dit. Pourtant, elle ne la regrettait pas. Sans doute cela l’avait-elle confortée dans son désir de rester plus que tout auprès de celui qu’elle avait épousé et qu’elle aimait profondément. Il faut dire qu’elle n’a su que très tard qu’elle était enceinte, trop tard pour envisager un avortement. Alors… – Chloé changea sa position devenue inconfortable – alors, après la découverte qu’elle attendait cet enfant, elle a décidé de faire une pause dans son couple, ce fut en tout cas la version officielle. Elle s’est éloignée quelques mois, refusant de voir son mari, l’assurant qu’elle l’aimait encore mais qu’elle avait besoin de faire le point sur sa vie. Il l’a respecté. Lui aussi, il l’aimait toujours. Il s’en est rendu compte. Lorsque Christine a accouché, elle a préféré abandonner son bébé, la mort dans l’âme, à une famille qui saurait sans doute bien s’en occuper. Elle savait que son mari ne l’aurait pas accepté, lui qui ne pouvait pas en avoir. Cela aurait été la fin de leur histoire et elle ne le voulait pour rien au monde. Elle m’a dit que son choix avait été très dur mais que cela leur avait permis de reprendre leur vie d’une toute nouvelle façon. Quelques années plus tard, son mari est mort brutalement. Elle a alors décidé de lever le secret de son identité concernant l’enfant qu’elle avait délaissé, au cas où celui-ci, un jour, souhaiterait la retrouver.
– Je comprends à présent, dit Charles, je comprends pourquoi votre fille me semblait si familière…
– Sophia ressemble beaucoup à Christine.

Charles poussa un grand soupir, ne sachant plus où il était, partagé entre stupéfaction et ce sentiment qu’il n’avait encore jamais connu, celui d’être père, et grand-père.

– Chloé, dit-il, ému, en la prenant dans ses bras. Chloé… répéta-t-il, comme pour se convaincre qu’il n’était pas en train de rêver. C’est… tu es ma fille. Et j’ai une petite-fille… Quels plus beaux cadeaux pouvais-je espérer !

La jeune femme poussa un long soupir de soulagement. Ces dernières semaines avaient été certes bien remplies mais la crainte surtout de la réaction de Charles l’avait poussée à reculer ce moment de vérité qu’elle se devait pourtant d’affronter. Et le visage de celui qu’elle admirait tant lui confirmait qu’elle avait bien fait. Bien fait de venir jusqu’ici.

– Anou va être si heureuse, dit Charles en souriant. Elle non plus, de son côté, n’a pas eu d’enfants.
– Elle est déjà au courant, répondit Chloé. Anou est magicienne, ne l’oublie pas. Elle sait les choses bien avant…

Charles hocha la tête. Après un mariage qui s’était soldé par un échec, il avait rencontré cette femme merveilleuse et voilà qu’à présent, la vie lui faisait don d’une fille qu’il chérissait déjà, et d’une magnifique petite fille.

Tous deux se turent, laissant les mots s’envoler. Ils observèrent, silencieux, le soleil finir sa course dans une explosion de teintes qui les menèrent loin, très loin.

*

Quand Sophia débarqua de la voiture, à peine celle-ci arrêtée, elle se dépêcha d’ouvrir la portière. Durant le trajet, Chloé lui avait révélé ce qu’elle avait dû, jusque-là, mettre partiellement de côté et qui touchait à son histoire. Sophia savait que Christine était sa véritable grand-mère, toutes les deux s’étaient entendues à merveille dès qu’elles s’étaient rencontrées. Mais il était vrai que Sophia s’entendait avec tout le monde. Elle était de ces êtres lumineux qu’on ne pouvait qu’aimer.

Entendant leur voiture crisser sur les graviers de l’allée, Anou et Charles étaient sortis et les attendaient devant leur porte, n’osant sans doute s’imposer. Sophia se précipita vers eux. Elle entoura Charles de ses deux bras potelés, posant sa tête à hauteur de son estomac, tandis que celui-ci retenait difficilement son émotion. Puis, Sophia releva la tête et son regard pétillant se posa sur celui de son grand-père.

– Je peux t’appeler Papy ? demanda-t-elle de sa voix encore fluette.

Charles se pencha pour déposer un baiser sur ses cheveux.

– C’est comme tu veux, dit-il, souriant tendrement.

Sophia alla ensuite enserrer Anou qui le lui rendit affectueusement.

– Et toi, je peux t’appeler Nanou ? lui dit-elle.
– Mais oui ! répondit Anou, en riant. C’est joli aussi Nanou.

Puis Sophia se détacha brusquement pour courir vers Malika qui venait de faire son apparition, trouvant qu’il se passait par là des choses bizarres, ce qui n’était pas pour lui déplaire. Sophia s’accroupit, passa ses deux mains sous l’abdomen soyeux puis souleva la chatte surprise, qu’elle serra tout contre elle. Malika en profita pour passer une langue râpeuse sur la joue de Sophia.

Après ces effusions, Sophia s’installa dans leur nouveau logement, s’appropria sa chambre comme si c’était la sienne depuis toujours. Spontanée, Sophia s’accommodait de tout, ne semblant jamais regretter quoi que ce soit. Elle vivait au jour le jour, sans s’embarrasser de toutes ces tracasseries qui faisaient trop souvent le quotidien des adultes. Chloé apprenait tous les jours avec elle.

Ils dinèrent tous ensemble dans un mélange de rires, de tendresse, d’émotions. Anou et Charles se lançaient de longs regards, repus de bonheur et de complicité.

Le lendemain soir, Chloé invita Stéphane à les retrouver, elle et Sophia, pour le repas, désirant y aller doucement, même si elle savait que sa fille serait tout à fait d’accord pour que sa maman ait un amoureux, comme elle le dirait certainement en rigolant. Chloé souhaitait prendre son temps et Stéphane comprenait parfaitement.

Puis, tandis que Sophia s’était réfugiée dans sa chambre pour une partie de jeux avec Malika, celle-ci s’étant décidée à passer le reste de la nuit avec la nouvelle humaine, tous deux restèrent un moment sur le pas de la porte, leurs regards ancrés.

– A bientôt, murmura Stéphane, en étreignant, puis embrassant passionnément Chloé. Tu sais que je t’aime.
– Je t’aime aussi, répondit Chloé, le cœur gonflé.

Elle referma ensuite doucement la porte sur la silhouette de Stéphane qui s’éloignait lentement dans la nuit.

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