Une affaire en cours – Chapitre 28

– Pour une première enquête, on peut dire que tu t’es bigrement débrouillée, dit Stéphane levant son verre de vin en guise de toast. Tu m’épates, vraiment.
– Merci, dit Chloé en souriant, venant tendrement coller ses lèvres sur celles de Stéphane, heureuse comme jamais.

Ils s’étaient retrouvés le soir même. Chloé avait pris un long bain pour se débarrasser des tensions liées à cette éprouvante journée, qui avaient aussi laissé en elle des interrogations.

– Il faut tout de même que je te parle de quelque chose, dit-elle, le visage plus grave.

Stéphane but une nouvelle gorgée et la regarda, attentif.

– Savais-tu… commença-t-elle, que ta mère avait eu… une liaison ?

Le visage de Stéphane s’obscurcit.

– Une liaison !? répéta-t-il.
– Oui. Elena avait rencontré quelqu’un, mais tu étais encore jeune. Tu n’en as jamais entendu parler, après ?

Stéphane secoua la tête, abasourdi.

– Avec qui ? demanda-t-il.
– Paul Morin.
– Paul Morin ! s’exclama Stéphane. C’est le maire de Soulaizes !

Chloé hocha la tête.

– Oui, dit-il. Ils se sont rencontrés peu de temps après le mariage de tes parents. Il semble qu’Elena n’était pas… si heureuse que ça.
– Ça, je veux bien le croire, dit Stéphane, sarcastique. Ma mère était souvent triste à en pleurer. C’est sans doute la raison pour laquelle elle ne semblait pas nous porter beaucoup d’intérêt. Elle en était tout simplement incapable.
– En réalité, ils ont eu cette liaison… environ trois ans après leur mariage. Un peu avant la naissance de ta sœur. Chloé observa un silence, puis reprit : Est-ce que tu comprends ce que j’essaie de te dire ?

Stéphane s’immobilisa, le regard dur tout à coup.

– Que Léa serait ma demi-sœur ? fit-il d’un ton sourd.
– C’est une éventualité… dit Chloé.

Elle regarda Stéphane, le cœur serré. Celui-ci semblait méditer l’information, ressassant des souvenirs.

– J’ai toujours senti quelque chose… dit-il enfin. Léa était si différente de mon père. Je pense que je n’ai jamais voulu le voir.
– Comment l’aurais-tu pu ? Tu n’étais qu’un enfant. Les enfants ressentent beaucoup de choses mais ils sont bien souvent dans l’incapacité de mettre des mots dessus.
– Et mon père, il était au courant, lui aussi ?
– Nous ne le savons pas. D’après Jean Grémond, il semblerait que oui.
– Je comprends à présent pourquoi il était si dur avec Léa, s’il soupçonnait… Pauvre Léa… Elle aurait dû connaître son vrai père, si c’était le sien. La colère envahit Stéphane : Pourquoi Morin n’a-t-il rien dit !? Léa serait peut-être encore vivante aujourd’hui ! S’il avait eu assez de….
– Je crois sincèrement qu’il n’était pas au courant, coupa doucement Chloé. En tout cas, il semble qu’Elena ne lui avait jamais rien dit. Elle avait rompu avec lui, juste après avoir appris sa grossesse. Je pense qu’elle a eu peur… Et puis Morin et ton père se ressemblaient pas mal physiquement, elle a sans doute pensé que si Paul était le vrai père, cela ne se saurait pas. Cependant… elle a repris sa liaison quelques années plus tard, un peu avant l’accident qui lui a couté la vie. Stéphane… elle avait l’intention de quitter ton père.

Stéphane releva des yeux surpris.

– Quitter mon père ? Orgueilleux comme il l’était, il ne l’aurait jamais accepté !
– C’est également ce que soutient Grémond, répondit Chloé, d’une voix volontairement prudente.

Un silence s’installa, durant lequel Stéphane revivait probablement des pans de son passé, tout en portant machinalement de temps à autre son verre à ses lèvres. Soudain, son visage changea d’expression. Une question avait fait jour dans son esprit, qu’il se refusait visiblement à formuler, sous les yeux de Chloé qui l’observait, silencieuse. Puis, n’y tenant plus :

– Tu crois… tu crois que mon père… aurait pu…

Chloé eut l’envie soudaine de le prendre dans ses bras, de le cajoler, de lui dire « tout va bien », de bercer l’enfant qui avait refait surface pour qu’il se rendorme paisiblement, dans un monde où les rêves occultaient la dure réalité. Mais elle savait que ce n’était pas la solution, et elle l’aimait trop pour ne pas vouloir que certains éléments lui soient révélés. Ceux-ci referaient peut-être surface lors du procès. Stéphane avait le droit de savoir avant.

– C’est également ce que sous-entend Grémond, dit-elle prudemment, répondant à la question que Stéphane n’avait pas oser entièrement formuler.

Stéphane se leva brusquement. Il était bouleversé mais il refusait de se laisser aller à ses émotions. Alors qu’il était parti vivre à Paris, loin d’elle, son père avait peut-être mis fin à la vie de sa mère ! Allant et venant entre la cuisine et le salon, il bouillait à l’intérieur.

– Comment n’ai-je rien vu ! dit-il, la rage au ventre.
– Si tel est bien le cas, comment aurais-tu pu ? dit Chloé.
– Mais j’aurais dû savoir ! Après ! J’aurais dû sentir que sous ses airs de grand seigneur, mon père était en réalité un monstre !

Stéphane se tourna vers la jeune femme, revint s’asseoir tout près d’elle, la serra dans ses bras puis s’écartant :

– Il faut mener une enquête ! C’est encore possible ! dit-il d’une voix rauque.
– Tout d’abord, tempéra Chloé, à ce stade, je te rappelle que rien n’est certain.  Ça ne reste pour l’instant qu’une supposition de la part d’un homme qui le haïssait, ne l’oublie pas.

Elle se rapprocha de Stéphane qui la serra tout contre lui. Il ferma les yeux, respirant la présence de celle qui comptait à présent plus que tout.

– Viens, dit Chloé en se levant et lui tendant les mains. Toute cette histoire nous a profondément secoués. Nous en reparlerons encore mais pour l’instant, allons nous reposer.

La nuit fut difficile, autant pour Chloé que pour Stéphane. Celui-ci fit de nombreux cauchemars, où apparaissaient son père, sa mère et Léa. Des images floues surgissaient du néant. Il était à nouveau un enfant, jouant à cache-cache avec sa sœur, puis soudain, il la tirait vers lui alors qu’une eau sombre semblait vouloir les ensevelir tous les deux. Il se réveilla au milieu de la nuit, en sursaut et en sueur. A demi plongé dans les brumes de son rêve, il se leva, ne tenant plus, tandis qu’un sentiment d’impuissance le pétrifiait encore et lui murmurait des choses effrayantes.

Ne sentant plus sa présence, Chloé se leva à son tour et le trouva dans le salon, prostré sur le canapé. En silence, elle prépara du café puis posa deux tasses sur la table basse, avant de s’asseoir à son tour.

– Tu as fait un cauchemar, dit-elle, sentant la confusion chez Stéphane, qui n’avait pas bougé.
– C’était… terrible, confirma-t-il. J’en faisais beaucoup enfant, mais jamais comme celui-ci.
– Es-tu sûr qu’il s’agissait bien d’un rêve ? dit Chloé. Tu sais, tu as subi un choc, hier. Et parfois, cela permet de libérer une certaine forme de… réalité…

Stéphane se saisit de la tasse, porta ses lèvres vers le breuvage brûlant, puis secoua la tête.

– C’était si bizarre, tout se mélangeait, j’avais dix ans puis j’étais soudain adolescent et à nouveau j’étais plus jeune. Et puis, il y avait Léa…
– T’a-t-elle dit quelque chose ? demanda Chloé.
– Non, répondit Stéphane, surpris, mais… je crois qu’elle essayait de m’emmener avec elle. Je tentais de la sauver et elle s’enfonçait de plus en plus dans ce noir… cette eau poisseuse, répugnante. Et puis… il y a eu ce moment où j’ai vu son regard, ses grands yeux terrorisés qui ne me regardaient plus, qui fixaient… autre chose, derrière moi. Je me suis retourné et j’ai vu… j’ai vu mon père qui nous observaient, derrière la fenêtre du premier étage de notre maison, avec cette expression dans son regard…

Stéphane reposa la tasse et se tourna vers Chloé.

– J’ai eu l’impression que Léa voulait me montrer quelque chose et je n’ai vu que le regard froid de mon père. J’ai cru… non ! j’étais sûr qu’il regardait Léa se noyer sans rien faire pour venir à son secours… C’était terrible ! Absolument terrible… murmura-t-il, plongé encore dans l’horreur de sa vision.
– Je pense que ton passé est en train de se libérer, dit Chloé.
– Tu crois vraiment ? Tu veux dire que j’ai revécu la noyade de Léa ? Mais cela semblait si… bizarre. J’avais l’impression de flotter, de ne pas être tout à fait moi, mais plutôt une sorte de… d’observateur.
– Les rêves se manifestent d’une façon différentes, les impressions ne sont jamais celles que nous avons l’habitude de vivre, de jour. Moi, je crois que Léa est venue te dire quelque chose d’important, qu’elle avait sans doute gardé pour elle.
– Ma petite sœur… murmura Stéphane, sentant une intense émotion l’envahir. Ma chère Léa… Crois-tu qu’il soit possible de… vérifier ? Je veux dire, pour ma mère… et pour Léa…

Chloé secoua la tête.

– Ça risque d’être compliqué, dit-elle. Et puis, il faudrait alors exhumer les corps. Te sentirais-tu prêt à vivre ça ?
– Je ne sais pas, gémit Stéphane. J’ai l’impression de ne plus rien savoir…
– Je pense qu’il faut que tu te laisses du temps. Tu viens de vivre des moments pénibles. Et même si tout cela était vrai, cela t’engagerait vers de nouveaux épisodes très douloureux. Tant de souffrance à nouveau remuée. Ta mère le mérite-t-elle ? Léa le mérite-t-elle ? Peut-être qu’en revenant cette nuit, peut-être qu’en te montrant ce qui s’est passé, elle s’est ainsi libérée d’un poids qui la hantait, qui te hantait également depuis longtemps. Et si ton père est coupable, ce n’est en rien ta faute. Tu n’es pas ton père. Parfois, il faut savoir lâcher prise sur des actes qui ne nous concernent pas, qui ne sont pas les nôtres. C’est à ce prix que la vie peut retrouver un chemin paisible.
– Tu as peut-être raison, fit Stéphane, hochant lentement la tête. Puis, il la releva, étonné. J’ai presque l’impression, très étrange, dit-il, que ce rêve a quelque peu… atténué une angoisse profonde que je trainais depuis des années. Comme si Léa me disait, qu’à présent, je pouvais la laisser partir en paix. Et que je pouvais l’être aussi désormais…

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