
– Asseyez-vous, monsieur Grémond, dit Champlain. Maître Tardieu, si vous voulez bien vous donner la peine…
Grémond et l’avocat s’assirent, muets, tandis que Chloé et Champlain s’installaient face à eux. Le commissaire tripota quelques papiers, avant de se tourner vers Chloé.
– Allez-y, lieutenant, dit-il.
Chloé remercia de la tête le commissaire Champlain. Elle lui était reconnaissante de la laisser commencer l’audition.
– Monsieur Grémond, dit-elle, se concentrant sur le suspect. Il semble que de nouveaux éléments soient apparus. Je vous le redemande une nouvelle fois : où étiez-vous mercredi dernier, entre dix-huit et vingt heures ?
Grémond jeta un œil vers son avocat, qui hocha imperceptiblement la tête.
– J’étais chez moi. Je voulais tondre ma pelouse mais je me suis ouvert la tempe sur le coin d’une étagère, dans mon abri de jardin, répondit-il. C’est la raison pour laquelle je me suis rendu aux urgences, il devait être dix-huit ou dix-neuf heures.
Chloé se saisit d’un sac en papier à ses côtés, l’ouvrit, en sortit un verre à pied qu’elle posa délicatement au-milieu de la table.
– Qu’est-ce que c’est !? demanda l’avocat.
– Un verre, répondit le commissaire Champlain.
– Oui, je le vois ! Mais quel est le rapport avec mon client !?
– Ce verre, maître, dit Chloé, fait partie d’un service qui appartenait à François Bruneau. Il a la particularité, poursuivit-elle, d’être en cristal de Baccarat, c’est-à-dire qu’il est composé d’un certain pourcentage d’oxyde de plomb, entre autres. Saviez-vous que la fabrication de certaines pièces peut prendre des mois ? C’est dire que ces objets ont un certain coût.
– Je ne vois toujours pas le rapport avec notre affaire, s’impatienta l’avocat.
– Nous y venons, maître, nous y venons, dit Champlain. Il faut savoir, dit-il en feuilletant les papiers qu’il tenait à la main, que lors de soins dus à des circonstances pas tout à fait claires, les services médicaux conservent les éléments recueillis, s’il en est, au cas où ceux-ci leur seraient ensuite demandés. Dans le cadre d’une enquête judiciaire, par exemple. Or, lorsque monsieur Grémond est allé aux urgences, mercredi soir, il a été retiré de sa blessure plusieurs éclats de ce même verre, éclats qui nous ont été remis et que nous avons envoyés à notre laboratoire. Les analyses le confirment sans aucun doute possible : même composition, au pourcentage près…
Maître Tardieu lança un regard furtif vers son client, dont la face se décomposait, puis il se redressa :
– Cela ne prouve rien ! rétorqua-t-il avec aplomb. On en trouve partout des verres comme celui-ci.
– Partout, je ne sais pas, poursuivit à son tour Chloé. En tout cas, avec la même gravure, cela m’étonnerait.
– La gravure ? Quelle gravure !?
– Celle que Bruneau avait fait faire dessus lors de l’acquisition de son service, sans doute pour son mariage. Un cadeau qu’il aura offert à sa femme, probablement… Voyez ? Là…
Chloé indiqua du doigt l’inscription translucide discrète gravée dans le pied du verre, tout en le rapprochant de l’avocat, qui se pencha dessus.
– Comment expliquez-vous qu’un début de gravure, exactement similaire, ait été retrouvé sur les morceaux de verre prélevés par les urgences. Oh, bien sûr, la trace est infime mais suffisante cependant pour que le laboratoire soit formel.
– Et donc, vous sous-entendez que de simples morceaux de verre seraient capables de faire accuser mon client ! C’est grotesque !
– C’est votre insistance qui devient grotesque, maître, souligna Champlain. Cet élément peut paraitre mince, je vous l’accorde, mais je vous assure que c’est largement suffisant pour nous permettre d’inculper votre client d’homicide. Sauf si monsieur Grémond a une nouvelle explication ? demanda Champlain en se tournant vers le suspect qui, mal à l’aise, ne cessait de s’agiter sur sa chaise.
– C’est-à-dire… bégaya-t-il, appelant du regard l’aide de son avocat.
– Monsieur Grémond ne répondra pas à cette question, dit celui-ci. Puis se tournant vers Champlain : pourquoi n’ai-je pas eu ce rapport avant ?
– Nous venons tout juste d’en être informés, maître, répondit Champlain. Le voici, vous pouvez en prendre connaissance et faire un point avec votre client. Nous vous laissons en tête à tête un moment.
Il fit signe à Chloé. Celle-ci se leva et sortit de la pièce à la suite du commissaire.
Il fit signe à Chloé. Celle-ci se leva et sortit de la pièce à la suite du commissaire. Tous deux poursuivirent la conversation dans le bureau de Champlain.
– Je viens d’avoir le procureur, dit-il. Il prolonge évidemment la garde à vue, et nous félicite par la même occasion.
– C’est sûr que pour Grémond, dit Chloé, c’est cuit, et même bien cuit.
– Effectivement, approuva Champlain, un demi-sourire étirant ses lèvres devant l’expression. Sa thèse initiale s’est effondrée. Son alibi aussi. Sa femme a attesté qu’il n’avait pas quitté la maison de la soirée. Son passage aux urgences prouve le contraire. Il a tenté de rattraper le coup mais il était visiblement mal préparé. Et son avocat a eu l’air de tomber des nues. Celui-ci va présenter une nouvelle défense, celle de l’accident, ou de la légitime défense…
Une heure plus tard, tous deux regagnaient la salle d’audition. Grémond n’en menait pas large. Depuis qu’il avait été interpellé, sa superbe s’était rétrécie comme peau de chagrin. Seul, son avocat semblait encore maitriser les choses. Comme tout avocat qui se respecte, songea Chloé. Celui-ci prit la parole.
– Mon client a décidé de vous relater les faits tels qu’ils se sont réellement passés, dit-il. Il lança un regard vers Grémond, lui laissant à présent la parole.
– Avant tout, dit celui-ci, il faut que je remonte dans le passé afin de vous expliquer pourquoi j’en suis… arrivé là. Je vous assure que je n’avais pas l’intention de tuer François. Même si j’avoue que l’idée m’était passée par la tête il y a de cela des années…
– Monsieur Grémond, le coupa son avocat. Tenez-vous en aux faits.
– Oui, oui, s’excusa Grémond, hochant la tête. Il regarda Chloé. Lieutenant, dit-il, lorsque vous êtes venue me voir avec cette photo de groupe, je vous ai dit que je ne me souvenais pas pourquoi je regardais François d’une façon si peu… aimable. Mais je m’en souvenais en réalité très bien. Ce n’était un secret pour personne, Bruneau était un coureur de jupons. Dès qu’une jolie fille passait sous son regard, il fallait qu’il se l’approprie, même si elle était attirée par quelqu’un d’autre et non par lui. Cela ne le freinait pas. Je dirais même que ça l’excitait. Paul Morin en a particulièrement fait les frais, mais il n’était pas le seul. J’y ai eu droit, moi aussi. A l’époque, j’avais rencontré une jeune fille, elle s’appelait Margaux. Elle était dans un autre lycée alors souvent, elle venait m’attendre à la sortie des cours. Nous allions ensuite dans un café, nous nous entraidions mais surtout, nous nous aimions. Bruneau l’a très vite repérée. Il faut dire que Margaux avait un charme particulier. Il a tenté de la séduire, parfois même sous mon nez. Je bouillais intérieurement mais Margaux m’incitait à ne pas répliquer. Elle disait que ça allait lui passer. C’était sans compter l’orgueil de Bruneau. Un soir… – Grémond s’interrompit un moment, bouleversé par le passé qui remontait ainsi –, un soir, il l’a suivie, et comme elle lui résistait… il… il l’a violée.
Chloé et Champlain, ainsi que l’avocat, écoutaient, attentifs et silencieux. Grémond passa une main sur son visage, peut-être pour essuyer une larme qu’il n’avait pu retenir. Margaux reprenait vie dans ses souvenirs. Sans doute, quelque part, l’aimait-il encore.
– Quand je l’ai appris, continua Grémond, je suis devenu fou. Mais Margaux m’a fait jurer de n’en parler à personne. Elle refusait catégoriquement de porter plainte. Je pense qu’elle n’a tout simplement pas osé. Sa famille était extrêmement puritaine. Margaux disait que si ses parents l’apprenaient, ils ne lui pardonneraient jamais, même si elle n’était en rien responsable de ce qui lui était arrivé. L’époque n’était pas aussi propice à la parole qu’aujourd’hui… J’ai beaucoup souffert, vous savez, pas autant que Margaux évidemment mais… A la suite de cela, elle a voulu prendre du recul sur notre relation. C’était quelques semaines avant la photo, précisa-t-il. Vous comprenez à présent pourquoi je regardais Bruneau ainsi. Si j’avais pu, je me serais jeté sur lui. Mais je me suis retenu. Pour Margaux. Je pensais que plus tard, nous partirions ensemble et que peut-être, elle pourrait oublier. Grâce à l’amour que je lui portais.
Brémond se saisit du gobelet d’eau mis à sa disposition, avala une gorgée puis reprit, le regard lointain :
– Seulement, après la fin de l’année scolaire, sa famille a déménagé. Margaux m’a laissé une lettre, sans vraiment expliquer. Je ne l’ai jamais revue. A compter de cet incident, j’ai haï François de toutes mes forces. Je me disais que l’occasion se présenterait un jour où je pourrai me venger. Les années ont passé. J’ai fini par me marier de mon côté et Bruneau en a fait de même lorsqu’il a rencontré Elena. J’étais persuadé que leur mariage ne tiendrait pas longtemps. Je connaissais l’homme, avide, imbu de lui-même, possessif, violent. Je me disais qu’Elena comprendrait rapidement et je pense sincèrement que c’est ce qui s’est passé. Malheureusement, Elena était fragile. Je crois qu’elle n’a pas su, qu’elle n’a pas pu faire autrement que subir celui qui était désormais son mari. Ce sont des accusations pour lesquelles je n’ai aucune preuve, je le sais. Et ça remonte à si loin…
Jean Grémond se redressa un peu sur sa chaise. Depuis qu’il avait commencé à parler, il semblait ne plus pouvoir s’arrêter.
– Un jour, dit-il, j’ai été témoin d’une scène dont je me rappelle chaque détail. C’était une semaine après la Saint-Sylvestre, on était en 2012. Une soirée avait été organisée par la ville, dont Bruneau était maire depuis peu. J’y étais invité. François a paradé comme un paon, Elena à ses côtés. Elle a fait plus ou moins bonne figure une partie de la soirée. Mais, en les observant, je voyais bien que si elle l’avait pu, Elena ne serait pas venue. Vers les onze heures, Elena et moi nous sommes retrouvés face à face. Oh ! Pas longtemps. François est vite arrivé quand il s’est aperçu que sa femme n’était plus à ses côtés. Mais nous avons tout de même eu le temps d’échanger quelques mots. Elle n’en était visiblement pas à son premier verre. Elle avait du mal à se tenir correctement debout, elle vacillait, s’appuyant parfois sur le bord d’une table, le regard flou. J’ai eu pitié d’elle. Je ne sais pas ce qui m’a pris… je lui ai demandé pourquoi elle ne divorçait pas. Vous savez ce qu’elle a fait ? demanda Grémond, elle a éclaté de rire, puis elle a dit, avec une lueur d’espoir qui brillait au fond de ses yeux, je m’en souviens très bien : « Qu’importe, de toute façon, bientôt je serai loin ». Il regarda tour à tour Chloé puis Champlain, et répéta : Bientôt, je serai loin… C’est à ce moment que son mari est venu, poursuivit-il, il l’a entrainée vivement par le bras, à sa manière, autoritaire. Aux alentours des minuit, j’ai pris congé. J’ai regagné ma voiture garée dans une rue presque déserte, un peu en retrait. J’étais sur le point de m’installer au volant quand soudain, une silhouette est apparue au coin de la rue. C’était une femme, elle courait. Je me suis relevé, tentant de distinguer un peu mieux dans la pénombre de la ruelle mal éclairée. J’ai alors vu un homme la rejoindre. Il l’a prise brutalement par le bras, l’a secouée violemment. La femme se débattait. Tous deux ont soudain disparu de ma vue. J’ai remonté la rue en courant aussi vite que je l’ai pu. Arrivé au tournant, je n’ai eu que le temps de voir l’homme pousser sans ménagement la femme dans la voiture, qui a démarré en trombe, a fait demi-tour, et est repassée devant moi. Au travers de la vitre, j’ai pu apercevoir un visage. C’était Elena, en larmes, terrifiée. Elle m’a aperçu et m’a jeté du regard un appel désespéré…
Grémond fit à nouveau une halte, comme cherchant son propre souffle. Puis, avec peine, il reprit :
– Deux jours plus tard, Elena était retrouvée morte dans un accident de voiture. Accident !… fit-il, ironique en secouant la tête. Croyez ce que vous voulez. Tout ce que je sais, c’est qu’Elena comptait bien partir, mais certainement pas là où elle est allée finalement. Lorsqu’elle m’a dit qu’elle serait bientôt loin, j’ai vu ses yeux briller d’un éclat qui ne souffrait aucune incertitude. Malgré les apparences, tout au fond d’elle, Elena était de nouveau heureuse. Mais pas avec François. Elle avait retrouvé quelqu’un, quelqu’un qu’elle connaissait déjà, et c’est avec lui qu’elle comptait partir.
Grémond leva les deux mains, comme pour calmer l’impatience qu’il sentait monter chez les deux policiers.
– Je sais… dit-il. Cette histoire n’a apparemment rien à voir avec votre affaire. Et pourtant… c’est le véritable début… Celui qui m’a poussé à commettre… mais permettez-moi de poursuivre car l’histoire n’est pas finie. Et pour comprendre ce qui s’est passé, c’est important. Les années qui ont suivi ce terrible accident, celui d’Elena, précisa-t-il, je n’ai rien dit. J’avais un doute, c’est vrai, mais aucune preuve. La police m’aurait-elle pris au sérieux ? Et puis, je l’avoue… j’ai été lâche. De toute façon Elena était morte. Cela ne l’aurait pas fait revenir. Et je me disais qu’un jour cette histoire ressortirait, d’une façon ou d’une autre…
– Et c’est ce qui s’est passé mercredi… dit Chloé.
Grémond baissa la tête.
– Oui, dit-il. Quelques jours avant, j’avais appelé François. J’étais dans une passe… délicate. Ma femme avait hérité d’un membre de sa famille et l’argent, une petite somme , avait été transféré sur un compte dont j’avais la procuration. Il faut vous avouer que j’aime le jeu. Je vais souvent au Casino. Ma femme ne me le reproche pas trop car en général j’ai de la chance et il m’est arrivé plus d’une fois d’embellir considérablement notre quotidien. Avec cet héritage à portée de main, j’ai eu comme on dit « les yeux plus gros que le ventre ». J’ai voulu le doubler, le tripler, voire même plus encore si c’était possible. Sauf que là, l’argent n’était pas tout à fait le mien. Alors, je n’ai rien dit, et je suis allé tenter le diable. Grémond, soudain, s’effondra : Malheureusement j’ai perdu ! dit-il. Tout. Comme il était hors de question que j’en parle à ma femme…
– Vous vous êtes dit que l’occasion s’était enfin présentée, continua Chloé, et vous êtes allé trouver Bruneau. Vous vouliez le faire chanter ?
Grémond hocha la tête.
– C’était l’idée, effectivement. Suite à mon appel, François m’a dit de passer chez lui, mercredi, en fin d’après-midi. Je lui ai fait part de mon besoin d’argent. Il a refusé tout net. Je lui ai reparlé du passé, d’Elena, de ce dont j’avais été témoin, je lui ai dit que je savais qu’Elena était sur le point de le quitter, que je l’avais vu la molester violemment, j’ai menacé de révéler tout ce que je savais à la police. Et si celle-ci rouvrait l’enquête à propos de l’accident ? l’ai-je nargué. En réalité, je ne savais même plus si je lui disais tout ça pour qu’il accepte de me donner de l’argent, ou pour le blesser. Je crois que mon passé avait complètement pris le dessus. Je me vengeais de Margaux.
– Et il ne l’a pas supporté, continua Chloé.
– C’est peu de le dire, répondit Grémond. Il m’a fracassé le crâne avec le verre qu’il tenait à la main. Je suis tombé en arrière, étourdi quelques secondes. Quand j’ai repris mes esprits, François me tournait le dos. J’ai saisi la première chose à ma portée…
– Le cendrier, dit Champlain.
Grémond approuva de la tête.
– Oui, dit-il, et je l’ai frappé à mon tour. Mais je n’avais pas prévu que le cendrier était aussi compact et lourd. François s’est effondré au premier coup. J’ai pensé que je l’avais simplement assommé, qu’il reprendrait conscience… Alors, je me suis enfui avant qu’il ne me fasse du mal. Il en était capable, je crois. Ce n’est que le lendemain que j’ai appris sa mort. Je vous jure que ce n’était pas mon intention…
Grémond continua de s’excuser, bafouillant, bégayant, avant de se taire, épuisé.
Maître Tardieux, jusque-là silencieux, se redressa sur sa chaise.
– Monsieur Grémond plaidera coupable, sans intention d’entrainer la mort, dit-il.
Champlain et Chloé, de concert, hochèrent lentement, encore plongés dans le récit du maire de Bourmalon.
– Une dernière question, dit encore Chloé.
Grémond releva la tête. Sa dignité s’était totalement envolée. Il reniflait, s’essuyant le nez de sa manche.
– Saviez-vous avec qui Elena comptait partir ?
Jean Grémond hocha la tête.
– Paul… Paul Morin. Je savais déjà à leur sujet, dit-il. D’ailleurs, ça se savait plus ou moins. Saint-Farrot n’est pas une si grande ville. Et puis… – Grémond s’arrêta quelques secondes avant de reprendre –, j’avais compris aussi, pour l’enfant.
– L’enfant ? demanda Chloé.
– Oui, Léa. Elle n’était pas de François. C’était la fille de Paul.
– Comment le savez-vous ?
– Facile à déduire, ricana Grémond. Neuf mois après leur liaison, Elena accouchait d’une petite fille. Et Léa, ça se voyait que François ne l’aimait pas. On comprend pourquoi…
… suite
