
En arrivant sur les coups de neuf heures, Chloé aperçut le commissaire Champlain devant la machine à café. Il attendait que le breuvage termine de couler.
– Commissaire, le salua-t-elle en le rejoignant.
– Ah ! Lieutenant… dit Champlain. Puis, attrapant le gobelet chaud : mon expresso est en panne. Me voilà condamné à goûter le café du commissariat. Il porta la boisson à ses lèvres et grimaça : Bon, ça ne vaut pas mes expressos. Il reporta son attention sur Chloé : Du nouveau ? demanda-t-il, l’espoir au bord des yeux.
– Je ne sais pas encore, dit Chloé en insérant une pièce dans la machine. Elle appuya sur la fonction thé. Quelque chose me chiffonne, il faut que je vérifie. Mais j’ai besoin d’un document officiel.
– Venez dans mon bureau, dit Champlain. Nous allons voir ça.
– Hier, j’ai fait la connaissance de Jean Grémond, dit Chloé, qui s’était assise face à Champlain. Suite à son appel à Bruneau quelques jours avant sa mort, et malgré qu’il s’en était déjà expliqué, j’avais envie… de voir à quoi il ressemblait. Saviez-vous qu’il s’était blessé ?
– Cela arrive, répondit Champlain.
– Effectivement. Il m’a affirmé s’être pris une étagère dans son abri de jardin.
– Cela arrive aussi, dit Champlain, curieux de savoir où la lieutenant voulait l’amener.
Chloé expliqua ce qui la travaillait. Pour appuyer sa théorie, elle sortit son téléphone et présenta sous les yeux de Champlain l’une des photos prises le soir de la mort de Bruneau, avant de reprendre :
– Regardez la main de la victime, dit-elle. Ces morceaux de verre… le rapport dit que le verre que tenait Bruneau s’est brisé dans sa main quand il est tombé. Mais je trouve bizarre qu’on n’ait pas retrouvé d’autres éclats disséminés sur le corps… Et si Grémond m’avait menti ? Si son histoire d’abri de jardin était bidon ? Si, en réalité, il avait eu une altercation avec Bruneau et que sa blessure n’était pas celle qu’il affirme ?
– Mais pour quel motif se serait-il querellé avec la victime ? demanda Champlain.
– Ça, je l’ignore mais je suis sûre qu’il faut creuser de ce côté-là.
Champlain observa la jeune femme, pensif.
– Qu’est-ce qui vous permet d’en être si sûre ? demanda-t-il.
– Cet homme est flou. Je jurerais qu’il cache quelque chose ! Je vous concède que ce n’est pas rationnel et que vous avez besoin de quelque chose de plus concret, mais… sa façon d’être, de me répondre et d’éviter mon regard quand il m’a affirmé avoir eu cet accident, soit-disant domestique… Pour tout vous dire, je n’y crois pas une seule seconde. Je peux vérifier mais, à ce stade, il me faut une réquisition.
Champlain observa un moment de silence, perplexe, mais intéressé cependant par le raisonnement de la jeune lieutenant. Il hésita, reprit la théorie de la jeune femme, la soupesa puis se décida.
– D’accord, dit-il, je vais appeler le procureur. Et je vais tenter d’être le plus persuasif possible… Mais je vous avoue que ce n’est pas gagné, ajouta-t-il, dubitatif.
Il fallut à peine la matinée pour que le procureur délivre la réquisition, que Champlain remit avec satisfaction à Chloé. Le commissaire s’était visiblement bien débrouillé. Il était suffisamment modeste pour ne pas se vanter que la persuasion était l’un de ses points forts.
Chloé appela aussitôt l’hôpital de Saint-Farrot pour annoncer qu’elle avait besoin d’informations auprès du service des urgences. Un responsable la rappela une heure plus tard pour l’informer que ce serait possible mais un formalisme était nécessaire pour ce type d’intervention. « Bon, vous avez de la chance, ajouta-t-il, j’ai quelqu’un sous la main. Le temps de faire valider tout ça… disons à quinze heures trente ? »
Chloé se saisit de sa veste, de son téléphone et des clés de sa voiture. Elle avait largement le temps d’aller faire un tour du côté de la Cave de Saint-Farrot et déjeuner avec Stéphane. En passant devant l’accueil, elle adressa un petit signe de la main vers Eudes, qui la regarda sortir, un sourire aux lèvres. Il soupira un grand coup. Ah ! Quelle chouette fille, cette lieutenant ! se dit-il avec un petit goût d’amertume. Eudes était célibataire. Il n’avait toujours pas rencontré la femme de sa vie. A vrai dire, jusqu’à présent, il avait connu peu de filles. La dernière, c’était Elodie. Eudes avait été très prévenant avec elle. A son anniversaire, il n’avait pas oublié de lui acheter un cadeau, tout comme à la Saint-Valentin. Eudes était aussi quelqu’un de très serviable, pour peu qu’il se sente revalorisé. Il s’était plié en quatre pour satisfaire sa dulcinée. Mais un jour, Elodie avait fini par lui dire qu’elle n’en pouvait plus de tant de sollicitudes. Eudes était quelqu’un de bien, avait-elle assuré, mais c’était trop pour elle. Elle était sûre qu’il rencontrerait un jour celle qu’il lui fallait. Elle le lui souhaitait. Un baiser rapide sur sa joue, et la voilà disparue de sa vie.
Après cet épisode, Eudes s’était plus ou moins fait une raison. Heureusement, le football, fidèle lui, avait refait surface plus que jamais. La coupe qui se jouait actuellement mettait en compétition de belles équipes, occultant toutes ses pensées. Bien qu’il enregistrât tous les matchs, Eudes préférait nettement les directs, qu’il regardait avec ferveur, discrètement, sur son téléphone. Il faisait bien attention à ne pas se faire repérer lorsque quelqu’un était dans les parages. A part Pelletier, qui l’avait grillé et qui en profitait dès que l’occasion se présentait, personne d’autres pour le moment ne semblait au courant. Sauf le commissaire Meunier, qui avait compris l’autre jour, Eudes en était persuadé. Mais il ne faisait plus partie de la maison. Ça ne comptait pas. Depuis que la lieutenant avait rejoint le commissariat cependant, Eudes se reprenait à rêver. Il était assez réaliste pour se dire qu’une fille comme elle ne s’intéresserait probablement jamais à lui autrement qu’au-travers de ses sourires amicaux. Eudes soupira à nouveau. Peut-être qu’il était temps de revoir la question d’une nouvelle rencontre. Malgré le foot, il lui manquait tout de même une présence pour embellir son quotidien. Une clameur s’éleva soudain de son portable. Flûte ! Il venait de louper un but ! Il se concentra à nouveau sur le match, oubliant pour un moment la grisaille de sa vie solitaire.
L’hôpital principal se situait juste à la sortie de Saint-Farrot. Récemment rénové, il s’était agrandi de deux ailes supplémentaires, permettant d’accueillir en plus grand nombre. Le service des urgences était annexé à celui-ci. Chloé se gara sur l’une des rares places libres et entra dans un hall où attendait déjà une bonne vingtaine de patients, assis sur des chaises en plastique, prenant plus ou moins leur mal en patience. Passant devant, Chloé s’engagea dans l’allée qui menait vers les bureaux et les salles de soin, sous les regards consternés ou scandalisés de ceux qui poireautaient là depuis des heures. Une personne vêtue d’une tenue médicale l’intercepta.
– Où allez-vous ? demanda-t-elle d’un ton ferme, barrant le chemin.
– Bonjour, dit Chloé sortant sa carte de police. Lieutenant Beaulieu, de la criminelle. Je viens voir le docteur Borgoff. Il m’attend.
La femme, une infirmière probablement, jeta un œil sur la carte.
– Suivez-moi, fit-elle. Elle entraina Chloé tout au bout du couloir, s’arrêta devant un bureau fermé et tapa à la porte.
– Docteur Borgoff, dit-elle après avoir entrouvert la porte, c’est la police.
– Oui, faites entrer, je vous remercie, répondit une voix masculine.
L’infirmière laissa passer Chloé qui pénétra dans le bureau. Deux hommes l’attendaient.
– Bonjour Lieutenant, dit l’un des deux hommes en lui tendant la main. Je suis le docteur Borgoff, c’est moi qui vous ai appelé, et voici le docteur Chauvin, délégué par le conseil national de l’ordre des médecins ajouta-t-il en désignant l’autre homme qui la salua.
Chloé hocha la tête et présenta, s’il en était besoin à nouveau, la réquisition. Le docteur Borgoff l’invita à s’asseoir.
– On m’a demandé de me mettre à votre disposition pour votre enquête, je vous écoute…
Chloé le remercia.
– J’ai besoin de savoir, dit-elle, si vous auriez effectué une intervention mercredi dernier, demanda Chloé, disons entre dix-huit heures et vingt-heures, pour être large.
– Quel est le nom de la personne ? demanda le docteur Borgoff.
– Grémond, Jean, répondit Chloé.
Le médecin tapota sur un clavier, ouvrit des fichiers, déroula des listes, s’arrêta à la date du dix juillet.
– Voyons… dit-il. Grémond… Grémond… Oui, effectivement, c’est le cas.
Chloé hocha la tête, presque étonnée, malgré son intuition.
– A quelle heure a-t-il été pris en charge ?
L’homme cliqua sur une fiche.
– Il était… dix-neuf heures quinze.
– D’accord… J’ai besoin du dossier médical et des éléments qui auraient pu être prélevés et conservés au cours de l’intervention.
Borgoff consulta le docteur Chauvin du regard. Celui-ci acquiesça de la tête.
– Très bien, dit-il. Je vous prépare tout ça. Si vous voulez bien patienter…
Trente minutes plus tard, Chloé ressortait du service des urgences, un dossier et un sachet scellé en main.
Dans son véhicule, Chloé consulta les documents médicaux décrivant l’identité du patient ainsi que l’intervention détaillant, entre autres, une entaille profonde à la tempe, des saignements importants, cinq points de suture.
« Ainsi donc, se dit-elle, Grémond m’a bien menti. Sa visite aux urgences le soir et à l’heure du meurtre n’arrange pas son cas. Mensonge dans le cadre d’une enquête, des éléments peut-être à charge… voilà de quoi envisager une garde à vue. »
De retour au commissariat, Chloé transmit les pièces à Champlain, qui confirma prendre l’affaire en main, et faire expédier le sachet scellé en urgence au laboratoire. Puis, il fit appeler Voisenon, afin que celui-ci assiste Chloé dans l’interpellation.
– Allez me chercher Grémond, dit-il.
*
L’hôtesse d’accueil de la mairie de Bourmalon accueillit les policiers, dont elle reconnut la lieutenant, avec un sourire. Elle s’apprêtait à appeler le maire quand Chloé la devança.
– Non, dit-elle, lui demandant de raccrocher. Je connais le chemin. Tu peux m’attendre, Loïc, s’il te plait ? demanda-t-elle au brigadier qui comprit l’allusion.
L’hôtesse ouvrit des yeux ronds. « Non mais, il ne faut pas se gêner ! », se dit-elle, jetant des coups d’œil en biais vers le policier resté à l’accueil. Elle aurait bien prévenu le maire en douce mais le policier, de son regard neutre, semblait l’observer. « Que veulent-ils à Jean ? » se demanda-t-elle. Ce n’était pas un voleur tout de même ! Cinq minutes plus tard, la porte de l’ascenseur s’ouvrit, la lieutenant en sortit, accompagnée du maire, le visage fermé. Celui-ci passa devant l’accueil, se contentant d’un : « Ne vous inquiétez-pas, Mireille » laconique. Et pourquoi devrait-elle s’inquiéter ? Mireille commençait sérieusement à se poser des questions.
A peine les policiers et le maire sortis, elle appuya sur une touche du standard.
– Martine ? dit-elle. Des policiers sont venus chercher Jean. Tu es au courant ?
La voix lui répondit que non. Que lui voulaient-ils ?
– Mais je n’en sais rien ! s’exclama Mireille.
– Attends, dit la voix, je vais demander à Chantal.
Cinq nouvelles minutes plus tard, toute la mairie était au courant qu’on avait embarqué le maire.
*
De retour au commissariat, Grémond fut installé en salle d’audition. Champlain avait tenu à assister Chloé qui observait l’homme leur faisant face. Ce dernier avait l’air un peu déstabilisé, mais maintenait cependant la tête haute.
– Alors, monsieur Grémond, dit la lieutenant que l’homme regardait avec méfiance, vous nous expliquez ?
– Que je vous explique quoi ? demanda Grémond, ouvrant des yeux étonnés.
– Votre blessure, là… dit Chloé en indiquant du doigt sa tempe.
– Mais je vous ai dit… c’est un accident domestique…
– Me prendriez-vous pour une cruche ? demanda Chloé, d’un ton ferme. Champlain retint un sourire.
– Loin de moi, lieutenant ! affirma le maire. Je ne comprends pas !
– Vous m’avez affirmé vous être blessé samedi en voulant tondre votre pelouse. Or, le service des urgences vous a vu pour une plaie au même endroit, mercredi dernier. Je vous réitère donc ma question : vous nous expliquez ?
Grémond se mordit les lèvres, se tortillant comme pour mieux se caler dans la chaise.
– Mercredi… Samedi… je me suis peut-être emmêlé les pinceaux, balbutia-t-il. D’ailleurs, quel temps faisait-il mercredi ? Brémond leva les yeux en l’air, réfléchissant. Ah oui ! confirma-t-il. C’était bien mercredi. Je m’en souviens maintenant.
– Vous tondez votre pelouse à vingt heures ?
– Pourquoi ? Il y a une heure pour tondre sa pelouse ?
– Ne jouez pas avec nous, monsieur Grémond.
– Je fais ce que je veux. D’ailleurs, je veux un avocat, annonça Grémond, se redressant soudain sur sa chaise.
*
Champlain observait la jeune lieutenant qui l’avait rejoint dans son bureau, dans lequel, pour l’heure, ils débriefaient.
– Je me demande ce qui aurait poussé Grémond à tuer Bruneau… dit-il.
– Moi aussi, répondit Chloé. Apparemment, ils étaient proches. Et puis ils viennent du même endroit, ils ont donc les mêmes intérêts à ce que Bourmalon obtienne cette dénomination…
– Ah oui, cette histoire de centre, soupira Champlain.
– Si on l’envisage… hocha de la tête Chloé.
– Certes… certes, dit Champlain, pensif. Mais il va falloir trouver des preuves plus probantes cependant. Nous n’avons pour l’instant que vingt-quatre heures. Les éléments sont à-priori intéressants mais nous devons les appuyer, sinon le procureur n’acceptera pas de prolonger la garde à vue. J’ai transmis le sachet au labo en leur disant que c’était extrêmement urgent. Enfin… soupira-t-il à nouveau, chez eux, tout est urgent… Je vais les rappeler pour voir si je peux mettre un petit coup de pression.
L’avocat choisi par Grémond ne serait pas là avant la toute fin de l’après-midi. L’audition reprendrait dès que celui-ci aurait discuté avec son client. Chloé en profita pour retourner faire le point à son bureau, se réapproprier tous les éléments à sa disposition pour tenter de trouver autre chose, de porter un autre regard. Mais ce qu’elle avait était mince, elle en avait hélas bien conscience.
Après l’arrivée de maître Tardieu, la tension monta d’un cran dans la salle d’audition. L’avocat de Grémond fit bloc avec son client, affirmant qu’il avait tout à fait pu se tromper dans les dates et que son passage aux urgences ne prouvait rien. Il attesta que son client était innocent et exigea sa libération immédiate.. Chloé et Champlain se dépatouillèrent tant bien que mal pour tenter d’amener le suspect à se dévoiler un peu plus mais Grémond semblait pleinement confiant. Tout ça n’était plus qu’une question d’heures, affirmait son regard, bientôt il serait de retour chez lui. Force fut de suspendre l’interrogatoire. Grémond fut reconduit dans sa cellule. La garde à vue n’était pas encore arrivée à son terme.
*
Sept heures du matin. Le téléphone de Chloé retentit dans le silence de la chambre. Du lit où Stéphane et elle étaient blottis, elle allongea le bras, attrapa l’appareil.
– Allo ? chuchota-t-elle en se levant, tentant de faire le moins de bruit possible avant de s’isoler dans le salon.
– Chloé, c’est Champlain ! Le labo vient de nous envoyer les résultats. Il va falloir que vous veniez. Je crois que l’affaire prend une tournure intéressante.
– J’arrive ! dit-elle, le cœur bondissant dans sa poitrine.
Elle prit une douche ultra rapide, s’habilla, avala un café, retourna dans la chambre embrasser Stéphane qui s’était réveillé, sous l’agitation soudaine à laquelle il n’était pas habitué, puis fila et dévala les escaliers, pour regagner son véhicule.
Une demi-heure plus tard, elle arrivait au commissariat, la tête farcie de questions et de suppositions. Champlain l’accueillit un sourire aux lèvres.
– Bravo, dit-il, vous avez mis dans le mille !
– Quels sont les résultats du labo ? demanda Chloé, le regard brillant.
– Venez dans mon bureau, répondit Champlain. Je vous montre ça. Grémond est averti de sa prochaine audition. Son avocat est sur la route, il sera bientôt là.
… suite
