
En fin d’après-midi, Chloé se dirigea vers la maison de Charles Meunier, en vue de lui faire un petit topo sur l’avancée de l’enquête, lui demander conseil, ou peut-être simplement passer un peu de temps avec lui. Elle toqua à la porte. Personne ne répondit. Après quelques minutes, elle décida de faire le tour de la maison. La voiture était là. Le commissaire – dans son esprit, Chloé ne parvenait pas à lui donner de l’ex-commissaire – devait être dans son jardin.
Malika apparut au détour de la maison et décida d’accompagner l’humaine dans sa promenade, de courte durée puisque Chloé repéra rapidement Charles, penché dans ses légumes. Le tableau lui rappela le jour de leur rencontre. Il était dans la même position. « Le temps passe si vite, se dit-elle. Tant de choses se sont déroulées. La prise de mon poste. Ce meurtre. L’enquête qui m’est tombée dessus. Et ma rencontre avec Stéphane, tellement inattendue. En quelques jours à peine, je suis tombée amoureuse d’un homme, que je connais si peu au final. Et pourtant, j’ai l’impression de le connaitre depuis toujours. »
Chloé observa un petit moment le commissaire dont, depuis qu’elle était devenue lieutenant, elle avait pu suivre les exploits au-travers du réseau interne de la police. Cela lui avait permis dans un premier temps de voir à quoi il ressemblait. Puis, peu à peu, elle s’était prise d’intérêt pour cet homme qui ne semblait pas comme tout le monde. Sa façon de procéder, d’enquêter, de se rapprocher du citoyen – qu’il soit victime, escroc, ou criminel – avait éveillé en elle un goût différent de ce qui l’avait poussée à entrer dans la police. Son besoin carré de justice s’était ainsi teinté de compréhension, de bienveillance, de compromis, lui permettant d’appréhender les faits avec plus de recul. Certes, elle était jeune mais la jeunesse n’empêchait pas l’expérience. Et avec Charles Meunier, même à distance, elle avait eu ce sentiment de bénéficier, par son image et sa façon d’être, d’une certaine expérience.
Malika attendait aux côtés de Chloé, ne semblant pas décidée à prendre la moindre initiative. Son regard vert se perdait dans la silhouette de son maître, tout en épiant de temps à autre, le regard soudain vif et les oreilles tendues comme des antennes, le vol bas d’un oiseau, le passage d’une abeille, le remuement des fleurs sous la brise qui, parfois, les agitaient un peu plus fort.
Se relevant, Charles vit au loin Chloé et Malika qui l’observaient. Il agita le bras pour faire signe à la jeune femme de le rejoindre par le petit portillon, permettant l’accès au jardin. La jeune femme suivit la direction indiquée et se retrouva, suivie de Malika, au milieu des fleurs et des légumes poussant à plat ou en hauteur. L’odeur de la terre, des fleurs et des légumes en floraison s’infiltra dans ses narines. Tout en déambulant dans les allées, elle respira longuement les parfums, se projetant auprès de son grand-père qui lui avait appris à sentir le vrai.
Charles hocha la tête. Il appréciait que la jeune lieutenant qui les avait rejoints dans leur quotidien, à lui et Anou, possède également ces valeurs. Anou avait bien fait de lui suggérer de mettre ce logement à la location. Elle aimait beaucoup Chloé, et aussi cette drôle de petite femme qu’était déjà Sophia, songea-t-il, revoyant la fillette débordante de vivacité. Quant à lui, il continuait d’avoir un œil sur le métier, qu’il regardait maintenant de loin, ce qui était tout aussi bien.
– Venez ! dit-il à Chloé qui s’approchait. Allons-nous asseoir un instant sur le banc. Voyez, il nous attend.
Chloé, un sourire aux lèvres, suivit Charles qui s’y laissa tomber, dans un soupir de satisfaction.
– On est bien, non ? commenta Chloé une fois installée, levant son visage aux rayons du soleil moins haut à cette heure.
– Très bien, confirma Charles, hochant la tête.
– J’aime beaucoup cet endroit. Tout est si harmonieux, ici.
– Oui, c’est vrai, répondit Charles. Puisque dans l’harmonie, se dissimule aussi l’horreur des hommes.
Chloé se demanda ce qu’entendait par là le commissaire. On l’avait prévenue que l’homme était étrange. Que parfois, il vous sortait des phrases sans queue ni tête. Qu’il ne fallait pas chercher plus loin. Le commissaire Meunier était de ces êtres fantasques impossibles à cerner vraiment, ne répondant à aucune logique propre. On ne disait rien car les résultats étaient là. Chloé, cependant, ne pensait pas que Charles Meunier parlait à la légère. Si on ne le comprenait pas, il fallait faire un effort et voir autrement. Ou se laisser porter par les mots qui feraient sans doute leur chemin tout seuls. Au bout de quelques minutes, perdue dans le vague que la douceur de fin d’après-midi diffusait, Chloé finit par comprendre que si l’horreur n’existait pas, l’harmonie, elle non plus, ne le pouvait pas. Que pour connaître une chose, il fallait aussi connaitre son contraire. Et peut-être fallait-il en effet toucher les fonds obscurs pour pouvoir voir la lumière qui les créait. Me voilà philosophe à présent, constata-t-elle. L’effet Meunier, sans doute…
– Où en est votre enquête ? demanda celui-ci, rompant sa réflexion.
– Je ne sais trop exactement, dit Chloé. Mais ça palpite, à l’intérieur.
Charles approuva. Un langage qu’il connaissait bien.
– Elle ouvre des pistes différentes chaque fois, poursuivit la jeune femme. J’ai l’impression que c’est une boîte de pandore. Je me demande ce que je vais découvrir. D’ailleurs, c’est étrange. J’étais venue avec l’intention de vous en parler et je réalise que ça m’est impossible.
– Les pièces ne sont pas encore suffisamment assemblées. Cela vous donne l’impression d’un kaléidoscope dont, pour le moment, vous n’avez pas encore les clés. A quoi bon tenter de décrire ? Les intuitions vous mèneront plus sûrement que des tâtonnements raisonnables.
Chloé lança un œil sur le profil de l’homme assis à ses côtés, puis présenta à nouveau son visage aux rayons doux.
– On se ressemble un peu, finalement, dit-elle d’un ton léger.
Charles soupesa les paroles de la jeune lieutenant. Puis, il sourit, soudain fier au fond de lui. Mais il ne savait pas pourquoi.
*
La porte de l’immeuble s’ouvrit dès que Chloé appuya sur l’interphone au nom de Bruneau. Elle grimpa l’escalier pour accéder au premier étage. Stéphane l’attendait, appuyé contre le chambranle de la porte de son appartement, un sourire aux lèvres. Arrivée à sa hauteur, elle l’embrassa ardemment.
En riant, Stéphane leva les deux mains en l’air, mimant une prise d’otage et recula, Chloé contre lui.
– Tiens, dit-elle enfin, lui tendant une boîte.
– C’est quoi ? demanda-t-il.
– Le dessert ! Je t’avais dit que je l’apportais.
– C’est vrai, confirma Stéphane en humant la boîte. Ça sent… le chocolat.
– Oui, c’est une forêt noire.
– Mon dessert préféré. Tu lis dans mes pensées. Entre, je t’en prie, mets-toi à l’aise…
Chloé fit quelques pas, retrouvant l’appartement qu’elle avait laissé le matin même. Celui-ci était cosy. Une grande pièce, lumineuse en journée qui, le soir, se revêtait des lumières du dehors, apportant sans doute une ambiance plus intime. Tout était bien rangé. Chloé prit le temps, cette fois, de faire le tour de la pièce, s’arrêtant sur les étagères de métal emplies de livres, et plus loin la chaine hi-fi à l’ancienne, munie d’une platine vinyle. Elle jeta un œil sur la pile de disques alignés à côté. Du jazz, du classique, quelques artistes français, un album des Pink-Floyd… un mélange hétéroclite d’artistes et de musiques. Le grand canapé sombre s’appuyait contre l’un des murs, juste au-dessous d’un tableau pop art à l’effigie de Louis Armstrong. Puis elle détailla, devant le canapé, la table basse style industriel, les tabourets bas design, et juste en face, l’écran géant qui permettait sans doute de passer un bon moment de cinéma. Du canapé, on avait vue sur l’ilot qui délimitait la cuisine ouverte, moderne, derrière lequel Stéphane était reparti après avoir déposé le gâteau dans le réfrigérateur. Elle l’observa, de dos, qui touillait dans une casserole.
– Tu prépares quoi ? demanda-t-elle, en s’approchant.
Stéphane se retourna, sourit mystérieusement.
– Tu verras, dit-il. Tu es bien curieuse.
– Je sais, on me l’a souvent dit, répondit Chloé. Ton appartement est vraiment chouette. J’aime beaucoup, poursuivit-elle, continuant d’en faire le tour.
– Merci, dit Stéphane. Tu es la première à venir ici.
– C’est vrai ? dit Chloé, surprise.
– Comment ça, c’est vrai !? s’offusqua en souriant Stéphane. Puis : je suis très sérieux, dit-il, la voix soudain grave. Je n’y ai jamais laissé aucune femme entrer jusqu’à présent. C’était pour moi impossible. Je t’attendais… Il se rapprocha de Chloé, déposa un baiser tendre sur ses lèvres : Avec toi, je veux tout partager.
Touchée par ses paroles, Chloé lui rendit son baiser avec une grande douceur. Stéphane caressa le visage de la jeune femme du bout de ses doigts, sentant un désir charnel s’emparer de lui, mais il se contint. Se dirigeant vers le frigo, il en retira une bouteille de champagne dont il fit sauter le bouchon d’une main experte. Puis il remplit deux coupes qu’il posa sur la table basse.
– Viens, dit-il, asseyons-nous.
Ils levèrent leurs coupes, les yeux dans les yeux. Chloé baissa soudain la tête. Une pensée venait de s’immiscer, à nouveau. Ce n’était peut-être pas le moment idéal mais elle se dit qu’il fallait absolument revenir sur le sujet.
– Je pense… dit-elle en relevant les yeux, que nous devrions reparler de ton père.
Stéphane eut un geste un peu brusque qui renversa une partie de son verre.
– Est-ce indispensable ? Maintenant ? dit-il d’un ton sourd.
Chloé recula légèrement, de façon à se mettre face à lui.
– Tôt ou tard, il le faudra, dit-elle. Il y a en toi une révolte. Je la ressens. Elle est forcément liée à ton passé.
Stéphane haussa les épaules.
– Je te l’ai dit, ma psychanalyse n’a donné aucun résultat. Je suis remonté aussi loin que j’ai pu. Mais je me souviens de peu de choses.
– Justement, dit Chloé. Ce n’est pas normal. Je pense que tu as occulté des choses trop profondément pour leur permettre de remonter à la surface. La mémoire n’est pas seulement liée aux pensées, tu sais. Il y a une autre mémoire, aussi puissante sinon plus, incrustée dans chacune de nos cellules. C’est elle qui te hante.
Surpris, Stéphane contempla Chloé qui parlait de choses inconnues pour lui.
– Que veux-tu dire, demanda-t-il, perplexe.
– Que tu as peut-être été témoin de quelque chose quand tu étais enfant, quelque chose que tu as inconsciemment relégué dans l’oubli. Tu as dit hier que depuis quelque temps des cauchemars revenaient. Ce n’est pas un hasard. Je pense que tu es prêt à affronter tes peurs.
Stéphane demeura un moment silencieux, perdu dans ses pensées.
– Tu me demandes beaucoup, dit-il enfin, le regard sombre.
– J’en suis consciente… dit Chloé.
– Mais je te fais confiance, poursuivit Stéphane. Il n’est pas question que mon passé vienne entraver notre vie future.
Le cœur de Chloé fit un bond. Stéphane posa son verre, s’approcha de la jeune femme, la serra longuement contre lui. Puis, il se détacha, scruta son regard.
– Tu as faim ? dit-il un sourire aux lèvres.
– Je meurs de faim ! s’exclama-t-elle.
– C’est dingue, dit Stéphane incrédule, comme je te désire, et pourtant il me semble que je pourrais passer le reste de ma vie simplement à te regarder au fond des yeux. Je serais aussi comblé que cette nuit…
Le cœur de Chloé s’embrasa. Elle ressentait exactement la même chose. Ce qui les unissait était loin de ce qu’elle avait connu jusqu’alors. C’était beaucoup plus vaste. Il lui semblait que, depuis sa rencontre avec Stéphane, une nouvelle dimension s’était créée, rien que pour eux, une dimension dans laquelle, quoi qu’il se passe, où qu’ils soient, ils seraient toujours ensemble.
… suite
