Une affaire en cours – Chapitre 23

De retour à son bureau, encore sous le coup de ce qui venait de se passer d’une façon si soudaine, d’ailleurs le réalisait-elle vraiment, Chloé constata que son téléphone indiquait un appel en absence. Un message vocal avait été laissé sur son répondeur.

La jeune femme sortit un instant, passa aux toilettes pour se rafraichir, fit un détour à la machine à boissons et se fit couler un thé. Puis elle s’installa à la table de bar permettant de faire une pause, le temps de déconnecter quelques minutes avant de reprendre le travail. Son téléphone à l’oreille, elle activa le répondeur. Une voix d’homme, plutôt agréable, se fit entendre : « Bonjour, Paul Morin. Vous avez demandé à ce que je vous rappelle. Contactez-moi quand vous le souhaitez, je reste à votre disposition », suivie d’un clic de fin de message.

La jeune femme rappela illico.

– Paul Morin, entendit-elle presque aussitôt.
– Bonjour monsieur Morin. Lieutenant Beaulieu. J’ai quelques questions à vous poser. Pouvons-nous nous voir ? dit-elle.
– C’est à propos de votre enquête ? demanda l’homme.
– Oui.
– Je cois entrer en réunion mais je serai disponible vers quinze heures trente. Si cela vous convient.
– Tout à fait.
– Vous serait-il cependant possible de venir en mairie ? Désolé, mais j’ai un autre rendez-vous à dix-sept heures. J’ai peur d’être en retard si je dois faire l’aller- retour sur Saint-Farrot.
– Aucun problème. A tout à l’heure. 

Chloé regarda sa montre. Il était quatorze heures. Elle avait le temps d’aller faire un tour dans la maison de la victime. Il lui fallait vérifier quelque chose.

*

Rien n’avait bougé depuis son dernier passage. Les scellés qu’elle avait remis était intacts. Aucun curieux ne s’était aventuré dans ce lieu devenu insolite et propice à l’excursion malsaine, de surcroit dans ce cadre, illégale, apportant un plus à l’expédition. Chloé s’avança dans la demeure silencieuse. La chaleur du dehors était beaucoup moindre à l’intérieur. Les volets du rez-de-chaussée ayant été fermés pour la durée de l’enquête, la fraîcheur s’y était installée. Quant à l’odeur de la mort, elle était toujours présente. La jeune femme monta directement au deuxième étage, dans le bureau de Bruneau. Les papiers qu’elle y avait trouvés, et laissés, lui étaient revenus en mémoire lors de sa dernière conversation avec Charles Meunier. Elle feuilleta les différents dossiers, avant de tomber sur celui qui l’intéressait, à en-tête de l’IGN. Un post-it était collé au dos, qu’elle n’avait pas remarqué la fois précédente. S’installant dans le large fauteuil de cuir, Chloé se pencha avec intérêt sur le corps de la lettre. Les termes étaient plutôt flous. Il y était question de calculs, de « prise en compte de nouvelles parties de l’Hexagone », ce qui « changerait du tout au tout la donne ». La lettre se terminait par : « Il s’avèrerait donc, au regard de ces différents éléments, que le titre officiel de Centre de France, actuellement délivré à la commune de Soulaizes, puisse être remis en question.» Bourmalon serait idéalement placé et répondrait aux nouvelles mesures définies. La lettre était signée d’un certain Jules Pellerin.

Chloé la retourna, décolla le post-it sur lequel une écriture manuscrite avait laissé quelques mots : « Voilà François, tu vois, j’ai œuvré avec beaucoup de doigté. A bientôt ». Le post-it n’était pas signé mais il était évident que Pellerin en était l’auteur.

« Donc, se dit Chloé, Soulaizes était sur le point de perdre le titre de… » Décidément, cette histoire de centre était absurde. Mais il était très probable que les habitants de Soulaizes y verraient un désastre. Non seulement, ils perdraient leur légitimité, il faudrait débaptiser les commerces, les enseignes, retirer la stèle, avec le risque que les activités économiques en pâtissent, mais de plus ils seraient la risée des habitants de Bourmalon qui, au vu de la façon dont les uns et les autres se comportaient, ne se priveraient pas de les narguer. La guerre intra-communale prendrait peut-être même de l’ampleur. Que seraient-ils capable encore d’inventer ?

Chloé croyait rêver. Comment pouvait-on se battre ainsi pour des… futilités. Le centre de la France ! La belle affaire ! Ne pouvaient-ils pas tout simplement profiter de l’opportunité pour œuvrer main dans la main ? Au lieu de se tirer dans les pattes, de se jalouser, de se défier… Où allait-on ? pensa Chloé, totalement dépassée.

La jeune femme porta son attention sur l’expéditeur de la lettre. Qui était ce Jules Pellerin ? A ses dires, il aurait adroitement œuvré. Ou peut-être manœuvré… Ce Pellerin aurait-il pu faire en sorte que les mesures soient « faussées » ? Etait-ce seulement possible ?

Sortant son téléphone de sa poche, Chloé composa le numéro affiché dans le haut de la lettre. Une petite musique parvint un instant à son oreille, suivie d’un répondeur à options vocales permettant d’obtenir le service désiré. Aucun ne correspondant à sa recherche, elle sélectionna la dernière, permettant d’être mis en contact avec un opérateur. Au bout de six minutes d’attente et de musique, une voix masculine se fit soudain entendre :

– Centre IGN, bonjour ! Que puis-je faire pour vous ?
– Bonjour. Je suis le lieutenant Beaulieu de la police criminelle de Saint-Farrot. J’ai besoin d’un renseignement.
– Je ne sais pas si je suis le mieux placé pour vous répondre, répondit la voix. Ici, nous nous occupons plutôt de géographie.
– Si, vous allez peut-être m’aider, répondit Chloé. J’ai simplement besoin de savoir si un dénommé Jules Pellerin travaille au sein de votre société.
– Jules Pellerin… voyons… attendez, je regarde…. Ah ! Oui ! Il est bien chez nous ! Je vous transfère à son service ?
– Non, inutile. Dites-moi simplement quelle fonction il occupe.
– Et bien, d’après notre organigramme, il travaille au conseil scientifique et technique.
– En qualité de quoi ? demanda Chloé.
– Il le préside, lieutenant. Vous pouvez trouver toutes ces informations sur notre site.
– Ah ! Très bien. Je vous remercie, dit Chloé en raccrochant.

Donc, récapitula Chloé pour elle-même, Jules Pellerin était un proche de Bruneau. Il occupe une fonction visiblement importante au sein de l’IGN. Il a peut-être à sa disposition des moyens pour influencer une décision. Lesquels ? Comment ? Et pourquoi apporterait-il son aide à Bruneau ? A moins que… Une fulgurance la traversa.

Elle composa le numéro de téléphone du lycée Saint-Roch, demanda le proviseur.

– Alain Tardieux, j’écoute.
– Monsieur Tardieux, lieutenant Beaulieu.
– Ah ! Lieutenant. Vous avez oublié quelque chose ?
– Non. Si. Le nom de Jules Pellerin vous dit-il quelque chose ?
– Hum… à priori non, mais s’il s’agit toujours de l’année 1982, il se peut que ma mémoire ne soit plus tout à fait au top.
– Vous pouvez aller vérifier ?
– Maintenant ? dit le proviseur, visiblement pas très motivé.
– S’il vous plait, insista Chloé. Rappelez-moi.

Dix minutes après, son téléphone sonna.

– J’ai trouvé, confirma Alain Tardieux. Il est bien présent sur la photo. J’avais oublié son nom mais j’ai reconnu son visage. Je me souviens de lui car il était souvent fourré avec François Bruneau. Mais ça, c’était normal.
– Pourquoi normal ?
– Parce qu’ils venaient du même bled.
– Bourmalon ? dit Chloé, comme une évidence.
– Ah, vous saviez ?

*

Il était quinze heures vingt lorsque Chloé se gara sur le parking tout près de la place du centre de Soulaizes. Les places étaient rares et l’effervescence paraissait presque étrange pour une commune au fond pas si grande. Mais la ville semblait bien bénéficier d’un engouement touristique. Ce qui confirma le raisonnement de la lieutenant.

A l’accueil, on la fit attendre quelques minutes avant qu’un homme apparaisse et se dirige vers elle, la main tendue, un sourire de bienvenue sur un visage plus retenu.  

– Bonjour lieutenant, dit Paul Morin.
– Monsieur Morin, le salua Chloé en serrant la main de l’homme. Celle-ci était ferme, pas trop.
– Suivez-moi, proposa-t-il, nous allons nous installer dans mon bureau.

La jeune femme longea quelques couloirs et entra dans une vaste pièce, sobre et impeccablement entretenue. Les murs étaient blancs. Seuls, le drapeau tricolore et le portrait du président de la république leur apportaient un peu de couleurs. Un beau plancher brun tranchait. Quelques plantes profitaient de la lumière qui entrait encore à flot dans le bureau.

Après lui avoir proposé un café, ou autre chose, déclinés par la lieutenant, celui-ci s’assit l’invitant à en faire de même. Elle entra aussitôt dans le vif du sujet.

– Connaissiez-vous bien François Bruneau ? demanda-t-elle.
– Evidemment, répondit Morin. Nous étions scolarisés aux mêmes endroits. Et puis, nous étions tous deux maires, ne l’oubliez-pas. Nous avions l’occasion de nous rencontrer pour de multiples motifs, même si ce n’était pas si fréquent tout de même.
– Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ?
– Eh bien… réfléchit Morin, ce qui irrita Chloé car Morin connaissait le motif de sa visite et avait grandement eu le temps d’y réfléchir, vous allez rire ! Je crois que c’était tout bêtement à la boulangerie. Nous achetions notre pain. Ça devait être quelques jours avant… son décès. Mais vous dire le nombre exactement…
– Vous êtes certain de ne pas être allé le voir, le soir de sa mort ?

Paul Morin tourna des yeux surpris vers la jeune femme.

– Certain ! Quelle raison aurais-je eue ?
– Je ne sais pas, dit Chloé. Peut-être pour lui parler de cette histoire de centre, par exemple.
– De centre ? s’étonna Morin.
– Vous savez très bien de quoi je parle. Je préfère la franchise, monsieur Morin.

Les lèvres de l’homme tiquèrent légèrement, puis il s’enfonça un peu plus dans son fauteuil, comme pour se délester d’une attitude un peu trop rigide.

– Vous avez raison, dit-il, tandis que son visage devenait tout à coup sympathique.

Chloé n’eut aucune peine à imaginer pourquoi Elena avait pu tomber amoureuse de cet homme qui, bien que ressemblant beaucoup à son mari, n’avait pas l’apparence hautaine que celui-ci dégageait, en tout cas sur les photos que Chloé avait pu voir de Bruneau. Morin semblait plus simple, plus disponible, plus proche. Sa voix qu’il avait douce savait sans doute apaiser. Elle ne connaissait pas celle de Bruneau mais elle l’imaginait railleuse, caustique, désagréable.

– Ecoutez, lieutenant, je ne vais pas vous mentir. François avait effectivement fait allusion à cette nouvelle et probable décision. Et, effectivement, cela m’avait fortement contrarié. Rendez-vous compte ! Toute cette dynamique autour de notre ville, qui risque de s’effondrer tout à coup. Même partiellement, ce serait un coup dur pour tous les habitants, moi y compris évidemment.
– Et puis cela n’arrangerait pas l’ambiance déjà toxique existant entre Bourmalon et Soulaizes.
– Malheureusement, reconnut Morin, accablé. Vous savez lieutenant, quoi qu’on en dise, ou qu’on ait pu vous dire, je ne supporte plus ce qui se passe. Toutes ces mesquineries, ces jalousies, et ces actes sordides, je les condamne à présent ouvertement. J’ai plusieurs fois appelé à la raison les habitants de notre ville dont certains semblent toujours s’en donner à cœur joie. Si je savais seulement qui ils étaient. Hélas… dit-il avec un geste d’impuissance. Mais si vous pensez que j’ai tué Bruneau pour sauvegarder Soulaizes, vous faites erreur. Jamais je n’aurais pu commettre cet acte de sang-froid.
– De sang-froid peut-être, mais de sang chaud ?
– Que voulez-vous dire ?
– Cette liaison que vous avez eue avec Elena…

Paul Morin se redressa soudain.

– Mais c’est de l’histoire ancienne !
– Ancienne, sans doute, dit Chloé, pourtant… sait-on jamais ce que les vieilles histoires ressurgissant du passé sont capables d’engendrer, poursuivit-elle, restituant de mémoire les paroles de Charles Meunier.

Paul Morin secoua la tête, bouleversé.

– C’est vrai, lieutenant, j’aimais Elena. Je l’aimais plus que tout. Et puisque vous semblez au courant de beaucoup de choses, je vous affirme que je l’aimais pour ce qu’elle était, et pas pour me venger des coups bas de François qui, par le passé, s’appropriait mes petites amies. Peut-être l’avez-vous appris, ça aussi. C’était quelqu’un de très ambitieux, il ne souffrait pas que d’autres puissent avoir de plus belles relations que lui. Oui, je le détestais ! affirma-t-il, élevant soudain la voix. Mais pas au point de le tuer !
Morin laissa passer quelques secondes, perdu dans son passé, puis il reprit, plus calme :  Elena et moi, nous nous sommes rapprochés deux ou trois ans après son mariage. François devait l’avoir suffisamment éprouvée pour qu’elle ressente le besoin d’un peu de douceur. Nous avons eu une brève aventure, et puis, quelques semaines après, elle m’a soudain annoncé ne plus souhaiter me voir. Je lui ai demandé pourquoi, je l’ai suppliée même, mais elle n’a rien voulu me dire. J’ai pensé à l’époque que François avait peut-être changé, qu’elle était revenue vers lui. Mais… – Paul Morin ferma un instant les yeux –, une quinzaine d’années plus tard, c’était en 2012, elle est revenue vers moi. Elle paraissait si désespérée ! Elle ne m’a jamais expliqué pourquoi. C’était quelqu’un d’extrêmement pudique, vous savez. Je crois qu’elle voulait, avant tout, être heureuse à nouveau, laisser derrière elle son passé, ne plus jamais en parler, l’oublier. J’ai hésité, j’avais été profondément meurtri quand elle m’avait quitté mais je réalisais que je n’avais jamais cessé de l’aimer. Morin, tout à coup, s’effondra : Si Elena n’était pas morte dans cet accident, dit-il, la voix brisée, nous serions aujourd’hui ensemble. Elle avait l’intention de quitter François et voulait que nous partions loin, tous les deux.

Chloé observa Paul Morin, troublée. Décidément, se disait-elle, cette histoire Bruneau se complexifiait de jour en jour. Pourquoi n’était-elle pas étonnée ?  Elle scruta l’homme qui s’était à nouveau enfoncé, silencieux, dans son fauteuil.

– Qui était vraiment François Bruneau ? demanda-t-elle. Et où étiez-vous le soir de sa mort, monsieur Morin ?

– J’étais chez moi, répondit Morin. Et je n’ai aucun alibi.

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