
Chloé poussa la porte du commissariat. Eudes, éternel optimiste, afficha un large sourire. Dans le bureau, l’ambiance semblait plus tendue. Pelletier était affairé à ses dossiers, l’air morose. A l’entrée de la jeune femme, il leva la tête puis replongea dans ses papiers, sans répondre au « bonjour » dynamique qu’elle avait lancé. Il digérait visiblement mal le fait d’avoir été retiré de l’affaire Bruneau. Son regard glacial en disait long.
« Bon, ça lui passera » se Chloé, sans culpabilité aucune. S’installant sur sa chaise, elle attrapa une chemise dans l’un des tiroirs de son bureau et l’ouvrit. Les documents s’échappèrent, elle les retint de justesse. Parmi eux, la photo de classe trouvée sur le net, prise au lycée Saint-Roch avait-elle noté dessus. Chloé la contempla un moment, détaillant les visages adolescents qui, souriant plus ou moins, regardaient le photographe venu immortaliser l’année scolaire. Elle eut beau chercher mais l’âge avait trop modifié les traits, elle ne put mettre le nom de François Bruneau sur aucun visage. Sans doute serait-il intéressant d’aller faire un tour dans ce lycée, afin de se faire aider à repérer où étaient Bruneau et Paul Morin sur la photo. Ça n’apporterait probablement rien de plus mais si l’idée lui était venue, ce n’était peut-être pas pour rien. Elle avait de ces intuitions dont Charles disait qu’il valait mieux vérifier.
A son tour, Loïc Morvan fit son entrée, salua à la ronde. Chloé se souvint d’un détail qu’elle avait mis de côté.
– Loïc, demanda-t-elle en s’approchant du bureau du brigadier, savez-vous qui s’est occupé de lister les appels, émis ou reçus, du téléphone de Bruneau ?
– C’est moi, lieutenant. Attendez, dit-il en se penchant vers un tiroir duquel il extirpa un papier. Tenez, voici le listing.
– Les appels ont été contrôlés ?
– Oui. La plupart des appels concernaient l’entreprise et la mairie, nous avons vérifié mais nous n’avons rien trouvé d’anormal.
– Vous n’avez pas remarqué un autre appel ? Différent ?
– Si, confirma Morvan. Il y avait aussi un numéro dont nous avons remonté la source. Laissez-moi voir… Il appartient à un certain… Jean Grémond. Celui-ci a été auditionné mais, là encore, rien n’a permis de déceler quoi que ce soit d’anormal. A l’heure de la mort de Bruneau, l’homme était chez lui, en compagnie de sa femme.
– Hum… murmura Chloé, pensive. Quand a eu lieu l’appel ?
Morvan se pencha sur le listing.
– C’était deux jours avant le meurtre.
– D’autres appels hors travail ?
– Non, dit Morvan en secouant la tête. C’est apparemment le seul.
La jeune femme resta songeuse un moment. Stéphane Bruneau lui avait mentionné un appel reçu par son père quelques jours avant sa mort. Ce ne pouvait être que celui de ce… Grémond.
– Vous pouvez me donner le numéro et l’adresse de cet homme, s’il vous plaît Loïc ? demanda-t-elle.
– Bien sûr. Je m’en occupe et je vous envoie ça.
– Merci, dit Chloé. Elle rejoignit sa place sous l’œil fielleux de Pelletier qui l’observait par en-dessous, rangea ses papiers et sortit après un furtif « A plus tard ! »
*
Le Lycée Saint-Roch comptait environ deux cent cinquante élèves. La fin de la matinée approchait et la plupart des cours étaient terminés. Quand Chloé entra à l’intérieur du bâtiment, elle se retrouva au milieu d’un brouhaha de pas, de conversations, de sonneries de téléphone. Certains la dévisagèrent avec curiosité, d’autres avec convoitise se demandant qui était cette nouvelle qui allait peut-être intégrer leur lycée. La jeune femme arrêta un groupe pour demander où se situait le bureau du proviseur. On lui indiqua de la main une direction, qu’elle suivit. Elle se perdit encore un peu, « décidément, un vrai labyrinthe ici », se dit-elle, puis après quelques indications supplémentaires, frappa finalement à une porte en bois, sur laquelle était fixé une plaque mentionnant la qualité et le nom de l’homme : « Alain Tardieux, Proviseur », qu’elle avait eu au téléphone avant de venir.
Celui-ci s’avança et lui tendit la main.
– Bonjour lieutenant… désolé, je n’ai pas bien retenu votre nom.
– Lieutenant Beaulieu, dit Chloé.
– Que puis-je pour vous ? demanda l’homme, un peu surpris de la visite de la police dans son lycée.
– Je souhaiterais avoir accès aux noms des élèves d’une classe, qui remonte à une quarantaine d’année environ.
– Ourf ! s’exclama le proviseur. Rien que ça…
– Il s’agit de l’année 1982, dit-elle. Vous devez bien avoir des registres avec les photos par année ?
– Certainement. Il va nous falloir aller aux archives. Vous pourriez repasser en fin d’après-midi ?
– Je préfèrerais maintenant, si cela ne vous dérange pas, répondit la lieutenant d’un ton qui ne laissait guère le choix.
Alain Tardieux jeta un coup d’œil à sa montre.
– Bon, dit-il. Suivez-moi.
Après quelques foulées dans les couloirs du lycée, le proviseur entra dans une salle située au sous-sol, vers laquelle il avait entraîné la jeune femme. Allumant le plafonnier, il se dirigea vers les allées qu’il inspecta un moment. Puis, il tira un carton qu’il rapporta et posa sur une table.
– Heureusement, dit-il avec un sourire, nos archives sont bien rangées. Il souleva le couvercle, invitant la lieutenant à s’asseoir, consulta les dossiers à l’intérieur, puis en retira un album. Voici, reprit-il, les classes de 1982.
Chloé feuilleta les pages en se penchant sur les photos, repéra rapidement celle qui l’intéressait.
– Celle-ci, dit-elle. Où sont indiqués les noms ?
– De l’autre côté. Voyez, la photo y est reproduite, numérotée par élève. Les noms correspondant aux numéros sont dessous.
Chloé rechercha les noms de Bruneau et de Morin. D’après la numérotation, Bruneau se trouvait au milieu du deuxième rang, Morin était juste à côté, sur sa droite. « C’est vrai qu’ils se ressemblent » pensa-t-elle, étonnée. Elle sortit la photo qu’elle avait apportée, entoura dessus les deux visages en notant les noms.
– Je suppose que vous ne les avez pas connus, dit-elle à l’homme à ses côtés.
– Bien sûr que si ! s’exclama Alain Tardieux. Figurez-vous que cette classe est aussi ma promotion. Regardez, ajouta-t-il avec un sourire nostalgique en pointant du doigt un grand garçon maigre tout au bout de la rangée sur la gauche, c’est moi !
– Donc vous avez connu François Bruneau et Paul Morin ?
– Bien sûr !
– Comment étaient-ils ?
– Oh bah ! dit le proviseur avec un haussement d’épaule, comme nous tous, je suppose.
– On m’a dit qu’il existait une certaine compétition entre eux…
– Ah c’est possible. François avait son caractère. C’était un dominant. Il aimait s’affirmer. Je ne suis pas du tout surpris qu’il soit devenu maire. Le pouvoir, c’était son truc. Malheureusement pour lui.
– Pourquoi vous dites ça ?
– Eh bien, il en est mort, non ?
– Pour l’instant, dit Chloé, nous n’en connaissons toujours pas la raison. Mais… attendez, continua-t-elle en fixant l’un des élèves du troisième rang, juste au-dessus de Bruneau. Lui, dit-elle en le pointant du doigt, qui est-ce ?
Tardieux se pencha sur l’adolescent qui, au lieu de regarder l’objectif, fixait Bruneau d’un air sombre.
– Voyons voir… dit-il en cherchant le nom associé au numéro sous la photo. Ah oui ! C’est Jean Grémont. Là encore, un sacré caractère. D’ailleurs, c’est amusant !
– Qu’est-ce qui est amusant ? demanda Chloé.
– Eh bien, il est devenu maire, lui aussi.
– Ah bon ? dit Chloé. De quelle ville ?
– De celle dans laquelle il est né : Bourmalon.
« Tiens donc, pensa la jeune femme. Une affaire réunissant trois maires. C’est peu banal… »
*
Eudes débloqua la porte et observa l’homme qui s’avançait d’un pas assuré vers l’accueil. « Bien élégant » se dit-il. Malgré tout ce qu’on pouvait penser de lui, et de sa bonhommie parfois un peu lourde, il savait reconnaître et admirer la prestance.
– Bonjour, dit le brigadier, en quoi puis-je vous aider ?
– Bonjour, répondit l’homme, le regard semblant chercher quelque chose, ou quelqu’un. Je souhaiterais m’entretenir avec le lieutenant Beaulieu.
– Ah ! Et vous êtes ?
– Stéphane Bruneau.
– A quel titre, je vous prie ? demanda Michon. Puis, plus bas, jetant des yeux furtifs de droite et de gauche : excusez, mais je suis obligé de demander.
Stéphane Bruneau ne put s’empêcher de sourire.
– Dites-lui que c’est au sujet de la mort de mon père, répondit-il.
– Ah ! Oui ! Désolé… dit Michon. Enfin… bafouilla-t-il, je veux dire, toutes mes condoléances… pour votre père… Il se mit à rougir. Eudes était en réalité un grand émotif.
– Je vous remercie, dit Stéphane Bruneau, sans paraitre autrement affecté. Le lieutenant Beaulieu est-elle là ?
– Oui, je vais la prévenir, s’empressa de répondre le brigadier. Il appuya sur l’un des boutons du standard téléphonique.
– Lieutenant Beaulieu ? C’est Eudes. Il y a quelqu’un à l’accueil qui demande à vous voir. Après quelques secondes, Michon ajouta, apparemment sur la demande de son interlocutrice : il s’agit de Monsieur Bruneau… Stéphane, crut-il bon de préciser. Il souhaite vous entretenir au sujet de votre enquête…. Allo ?
Le visage de Stéphane Bruneau tiqua légèrement.
– D’accord, je lui dis, répondit ensuite le brigadier avant de raccrocher. Le lieutenant arrive, confirma-t-il à l’homme avec un sourire.
Trois minutes plus tard, une porte au fond de la pièce s’ouvrit pour laisser passer la silhouette longiligne de Chloé. Son visage froid, sa démarche résolue laissaient entendre qu’elle avait peu de temps à accorder à celui qui venait d’arriver.
– Bonjour Lieutenant, dit Bruneau, avec un demi-sourire engageant.
– Monsieur Bruneau, répondit Chloé d’un hochement de tête. Vous souhaitiez me parler ?
– C’est exact. Mais pourrions-nous discuter… ailleurs ? En privé, ajouta-t-il baissant la voix.
Chloé tourna la tête et fit signe à Bruneau de la suivre. Ils s’installèrent dans une petite pièce isolée, pourvue d’une table et de deux chaises.
– Je vous écoute, dit Chloé lorsqu’ils furent assis face à face. Qu’aviez-vous à….
– Je vais aller droit au but, coupa son interlocuteur, ses yeux noirs fixant ceux de la jeune femme. Vous êtes venue chez moi récemment.
– Pas du tout, réfuta Chloé. Vous devez vous…
– Inutile de nier, coupa à nouveau Stéphane, je vous ai vue. Et puis Anita m’a dit que vous me cherchiez. Pourquoi n’avez-vous pas sonné ?
Irritée, la jeune femme regarda Bruneau dans les yeux.
– C’était délicat… dit-elle d’un ton sarcastique. Je n’allais pas interrompre votre rendez-vous.
– Quel rendez-vous ? demanda Bruneau, étonné.
Chloé sentit la moutarde lui monter au nez. En plus, il se foutait d’elle !
– Votre blonde, là… elle ne venait pas pour vous conter fleurette, j’imagine.
– Vous parlez de Natacha ? répondit son vis-à-vis, de plus en plus surpris. Puis, soudain, il éclata de rire. Vous… vous pensiez que Natacha et moi… ?
– Qu’y aurait-il de surprenant ? rétorqua Chloé, à la limite de le flanquer à la porte.
– Mais… mais… je ne l’aime pas !
– Bof, ce n’est pas une réponse, ça. On peut faire tout un tas de choses sans amour, poursuivit Chloé, sa voix trahissant une émotion qu’elle tenta de contrôler.
Stéphane Bruneau se tut, puis regarda intensément la jeune femme dont il devina la fragilité. Il se leva brusquement, contourna la table tandis que, décontenancée, Chloé se levait à son tour. L’homme s’approcha à quelques centimètres de la jeune femme, les yeux brûlants.
– Mais moi, je ne suis pas comme ça ! affirma-t-il. Puis il attira Chloé contre lui et écrasa passionnément sa bouche sur la sienne.
Surprise, celle-ci n’eut pas le temps de réagir et gouta un instant aux lèvres chaudes de Stéphane. Puis, elle se dégagea violemment.
– Mais vous êtes fou ! s’exclama-t-elle en reculant.
– De vous ? répondit Stéphane. Peut-être… Puis, la colère prenant le dessus : Vous me prenez pour qui ! Un Don Juan !? Un homme sans volonté !? Qui tombe au pied de la première venue !? C’est ça que je suis, à vos yeux ! Natacha est venue, effectivement. Cela fait des mois qu’elle me tourne autour. Lorsqu’elle a sonné, je ne m’y attendais pas du tout. Je suis descendu pour mettre les choses au clair, une fois pour toute. C’est-à-dire sans prendre de gants, comme je le faisais jusqu’à présent. Elle est repartie. Furieuse certes, mais je crois que cette fois, elle a compris. Que m’importe cette femme ! Que m’importe toutes les autres femmes ! Celle qui m’intéresse, c’est vous ! Depuis que je vous ai rencontrée, je ne pense qu’à vous, je ne vois que vous. Et je vous répète que je n’ai pas tué mon père ! Voilà, vous savez tout.
Stéphane recula lui aussi, comme vaincu. Il secoua la tête.
Chloé l’avait écouté, pétrifiée. L’émotion était si forte qu’elle ne savait plus du tout quelle attitude adopter. L’homme qu’elle s’était refusé à aimer venait de se mettre à nu en lui avouant ses sentiments. Elle savait qu’il était sincère. Tous ses doutes s’étaient envolés. Ne restait plus en elle que cette terrible attirance, dont elle avait tant voulu se débarrasser.
Son cœur s’ouvrit, alors qu’elle acceptait enfin de se laisser submerger. Elle avança vers Stéphane qui relevait la tête et la fixait d’un air presque misérable. Entourant délicatement son visage de ses deux mains, elle le rapprocha d’elle jusqu’à ce que leurs bouches se rencontrent à nouveau, s’enflamment, s’exaltent, se fondent l’une à l’autre.
Le temps s’arrêta.
Puis, ils se séparèrent, ne se lassant plus de se regarder, de se contempler, de s’appeler, jusqu’au moment où le téléphone de Chloé émit un léger bip, signalant l’arrivée d’un message.
– Désolée, balbutia-t-elle, trop émue pour reprendre une voix normale. Je… je dois…
Stéphane, les yeux brillants de désir, posa doucement un doigt sur ses lèvres, puis recula, recula jusqu’à la porte qu’il ouvrit.
– Dinons ce soir, dit-il.
Avant de partir, il lui adressa un sourire empreint d’une tendresse qui lui chavira le cœur.
… suite
