Une affaire en cours – Chapitre 20

Il était à peine dix heures et déjà les ballons de rouge trônaient sur la table au milieu des cartes qui s’abattaient, parfois sournoisement, parfois triomphalement quand le pli était sur le point d’être remporté.

– Purée ! grogna Moulou, t’as du bol ce matin !
– Cause pas, joue, intima Eddie.
– Moulou a pas tort, confirma Tino, en se grattant le menton avec ses cartes.
– C’est pas un peu fini, vot’manège à tous les deux, s’excita Luis en regardant Moulou et Tino. Eh ! Oh ! On est pas tombés de la dernière pluie !
– On ne dit pas « tombés », on dit « nés », reprit Tino.
– Bon ça va, monsieur le professeur, répliqua Luis.
– Et alors, dit Tino, certains, au moins, ont de la culture.
– Fermez-la ! On peut pas se concentrer ! fustigea Eddie en tapant du plat de la main sur la table, ce qui fit sursauter les verres et le vin à l’intérieur mais pas les quelques clients assis aux tables voisines qui avaient l’habitude.
– Désolé, lieutenant, dit Michel en apportant un plateau sur lequel reposaient une tasse et une théière brûlante. Il installa le tout sur la table, avant de reprendre : si vous voulez, je leur demande de baisser le ton…
– Non laissez, Michel, dit Chloé. Ça ne me dérange pas.

Michel se redressa un petit sourire aux lèvres. La lieutenant l’avait appelé par son prénom. Ah ! Ça lui faisait plaisir ! Il aurait été gêné qu’elle lui donne du « monsieur ».

– Et puis d’ailleurs, continua la jeune femme, sans doute en symbiose, mettez donc de côté le « lieutenant », ici, appelez-moi Chloé.
– Ça me va, répondit Michel, qui repartit guilleret vers son comptoir.

Installée à la table de l’ex-commissaire Meunier, Chloé réfléchissait. Le petit quelque chose évoqué hier après l’audition de Ferreira trottait toujours quelque part en elle et cela la frustrait de ne pas pouvoir mettre le doigt dessus. Elle alluma son téléphone pour faire défiler les photos prises dans la maison de Bruneau, lorsqu’elle s’y était rendue la première fois. On y voyait la victime carbonisée. Elle zooma à différents endroits, s’arrêtant à nouveau sur la paume noircie incrustée de débris de verre. Bizarre, pensait-elle. Au milieu de ses réflexions, son attention fut soudain détournée par la discussion des quatre compères attablés non loin, discussion qui avait déviée, sans doute de fil en aiguille, mais Chloé n’avait pas suivi le fil, sur Bruneau. Reposant son téléphone, elle porta à ses lèvres sa tasse de thé, écoutant l’air de rien.

– Enfin, tromperie… disait Eddie, c’était des ragots quand même. Personne n’a jamais été sûr. Et même si c’était vrai, peut-être que Bruneau, il voulait pas y croire.
– Ou p’t-être bien qu’il savait pas, tout court, suggérait Luis.
– Ou qu’il se doutait. Mais bon, le doute, ce n’est pas la preuve, assurait Tino.
– Oui, approuvait Moulou, toute façon, Bruneau, il tenait trop à sa femme, ça se voyait comme le nez au milieu de la figure. Jamais il l’aurait quittée.

Tiens donc, se dit Chloé. Elle serait bien allée se mêler à la conversation pour en savoir plus mais elle savait qu’elle n’était encore qu’une étrangère, ici. La preuve, lorsqu’elle était entrée dans le café sous le tintement du carillon, les quatre vieux avaient stoppé leur partie de cartes et l’avaient dévisagée, silencieux. Une fois assise à l’arrière de la salle, ils avaient cependant fini par l’oublier. Mais les regards étaient méfiants. Aller vers eux produirait le contraire de ce qu’elle souhaitait. Ils se tairaient.

Donc, résuma-t-elle en son for intérieur d’après les éléments qu’elle venait d’entendre, Elena aurait eu une liaison et Bruneau n’aurait pas forcément été au courant ? Elle prit son carnet et nota, terminant par un point d’interrogation : « Elena amant ? ». En tout cas, voilà qui était intéressant. Pensive, elle se demanda qui pourrait être également au courant de cette histoire, si histoire il y avait, et faire des confidences à une inconnue, policière de surcroit. Un nom émergea presque instantanément.

*

– Je me suis laissée dire, madame Lucas, dit Chloé, que vous étiez la mémoire de cette ville.

Après s’être présentée devant sa porte, Ghislaine Lucas s’était empressée de la lui ouvrir toute grande : « Entrez, belle demoiselle ! ». Albert avait l’air tout aussi heureux de retrouver la lieutenant, il cabriolait devant elle comme s’il s’entrainait pour les jeux olympiques.

– Albert ! cria la vieille dame. Au panier ! On a des choses importantes à causer !

Chloé se baissa pour caresser la tête du toutou surexcité. Ceci sembla suffire à Albert qui se calma d’un coup et regagna son coussin, sans plus un jappement.

Ghislaine donna un grand coup de main sur la nappe cirée pour en débarrasser les quelques miettes qui trainaient puis s’assit devant la lieutenant qui s’était installée, après avoir refusé poliment les boissons proposées.

– J’aimerais, dit Chloé, que vous me parliez un peu plus de François Bruneau, ainsi que de sa femme, Elena.
– Qu’est-ce que je pourrais ben vous dire, ma foi… dit Ghislaine. Elena, oui… une belle femme, assura-t-elle, hochant la tête, le regard grave. Qu’est morte trop tôt, ça c’est sûr.
– Un accident de la route, remémora Chloé.
– Ouais… murmura Ghislaine secouant légèrement la tête, l’air sceptique.

Chloé regarda, étonnée, la vieille dame.

– Ce n’était pas un accident ?
– C’est ce qui a été dit, en tout cas, confirma Ghislaine.
– Mais vous n’y croyez pas…

Ghislaine se leva, alla mettre en marche une bouilloire. Vous voulez vraiment rien ? demanda-t-elle à Chloé. Une petite infusion ?

– Va pour une infusion, dit Chloé.

Satisfaite, Ghislaine déposa sur la table une boîte colorée, deux mugs, du sucre et une assiette de biscuits. Ça se mange sans faim, assura-t-elle.

– Et donc ? reprit Chloé.
– Un accident… reprit Ghislaine en s’asseyant, oui, c’est en tout cas ce que l’enquête a conclu. Et peut-être que c’en était un après tout. Mais c’te pauvre femme, elle aurait tout aussi ben pu… la vieille dame secoua la tête, se refusant à dire ce qu’elle pensait tout bas. Un tel acte, même en l’évoquant, ça portait malheur. Vous savez, lieutenant, Elena, elle était pas si heureuse que ça. Je dis pas qu’elle l’a jamais été, attention ! Quand elle s’est mariée, peu de temps après son arrivée, c’était pas du tout la même chose. Bruneau, qu’était pas maire à l’époque, la trainait partout avec lui, fier comme un paon. C’est vrai que c’était un beau couple, tout le monde était d’accord là-dessus. Pourtant, ça a pas mis longtemps avant que le sourire de sa femme disparaisse.
– Combien de temps ? demanda Chloé, vous vous en souvenez ?
– Oh ! Ben… ma foi, je dirais deux, trois années. Pas plus.
– Que s’est-il passé, selon vous ?
– Personne sait vraiment. Après, y a les on-dit… qui disaient que Bruneau, il était pas trop tendre avec elle. Moi, je crois qu’il était jaloux.
– Jaloux ?
– Ben, faut croire ! Avec une si belle femme en plus, y avait de quoi faire tourner des têtes !
– J’ai cru comprendre, dit Chloé, qu’Elena aurait peut-être eu un amant…

Ghislaine tourna des yeux futés vers la lieutenant.

– Ah ça ! dit-elle, c’est possible !

Elle se releva pour mettre de l’eau dans les mugs, puis se rassit tout en avançant les biscuits vers la jeune femme.

– Vous n’auriez pas une petite idée, à ce sujet ? demanda Chloé.
– Si ! Bon, j’en ai jamais parlé à personne. D’abord parce que c’était pas mes oignons. Et puis, Elena, elle avait le droit d’être heureuse, quand même ! s’excita Ghislaine, avant de se calmer d’un coup. Vous voulez son nom, c’est ça ? Je vais vous le donner ! Parce que c’est vous. Il s’appelait Paul Morin.
– Il est mort ? dit Chloé.
– Non, il est toujours vivant, s’étonna Ghislaine. Pourquoi vous dites ça ?
– Vous avez dit : il s’appelait.
– Ah oui, hocha de la tête Ghislaine, c’est parce que c’était avant.
– C’est qui ce Paul Morin ?
– Un gentil gars. Et pas laid avec ça ! Qui s’est jamais marié. On se demande pourquoi…
– Mais vous êtes sûre ?

La vieille dame prit un ton solennel.

– Lieutenant, Ghislaine Lucas, elle s’avance jamais sans ses preuves ! Et de preuve, je vais vous en donner une, moi !

Elle se leva de nouveau, disparut dans la pièce annexe, qui était peut-être sa chambre. Chloé entendit un bruit de remue-ménage, un marmonnement contrarié « mais où c’est-y que j’ai ben pu la fourrer ! » puis Ghislaine réapparut, triomphante, une boîte dans les mains. Se réinstallant à la table, elle en ôta le couvercle, se saisit d’un paquet de photos plus de toute jeunesse. Elle farfouina dedans un long moment, concentrée, pendant qu’Albert, étonné du silence, avait relevé la tête le regard plein d’espoir.
– La v’là ! s’écria Ghislaine. Elle tendit une photo à Chloé.

– Regardez ! dit-elle à nouveau excitée, comme si elle était sur le point de résoudre l’enquête, vous voyez, là…

Elle pointa du doigt l’arrière-plan de la photo. Chloé la rapprocha de ses yeux. Deux silhouettes pas très nettes se tenaient derrière un couple qui dansait, en avant plan. C’était d’ailleurs ce dernier qui avait été pris en photo, les silhouettes à l’arrière se trouvant là par hasard.

– C’est le bal du 14 juillet 1994, expliqua Ghislaine. Je marque toujours les années au verso. A l’époque, on y avait encore droit tous les ans. Ça se déroulait sur la grande place, y avait des musiciens, et tout le tintouin ! Toute la ville, ou presque, se réunissait, pensez ! c’est qu’on aimait danser, nous autres ! Bref, là devant, précisa-t-elle, c’est Josette, avec André son mari, qu’est mort à présent, lui non plus il a pas eu de chance, passer sous une moissonneuse, mon dieu, quelle tristesse tous ces souvenirs…
– Et derrière ? l’interrompit Chloé, la femme, c’est Elena ? Elle est avec qui ?
– Paul Morin, tiens ! Son mari était pas présent, ce jour-là. Je sais pas pourquoi, vu qu’il la laissait jamais trop seule, Elena. Peut-être qu’il était parti en voyage pour son travail, ça lui arrivait… Maintenant, je vais vous montrer, vous allez voir…

Ghislaine Lucas se leva une quatrième fois, repartit dans la chambre et revint avec une grosse loupe à poignée, qu’elle superposa à la photo. Chloé se pencha sur les deux silhouettes ainsi grossies. On distinguait mieux leurs visages, notamment les yeux de Paul Morin plongés dans ceux d’Elena, ainsi que leurs mains qui s’entrelaçaient. Aucun doute. Ces deux-là étaient plus que proches.

– D’accord, approuva Chloé. Ils étaient donc amants.
– Qu’est-ce que je vous disais ! s’exclama Ghislaine. Elle se tut, réfléchissant : Vous pensez que ça a à voir avec vot’meurtre ? demanda-t-elle.
– Je ne sais pas, répondit Chloé. Je peux garder la photo ?
– Faites ! Faites ! Si ça peut aider.

Chloé glissa la photo dans ses dossiers.

– Merci pour votre aide… madame Colombo, ajouta-t-elle avec un petit sourire.

Le visage de Ghislaine s’éclaira.

– Bah ! Vous dites ça pour me faire plaisir.
– Pas du tout, assura Chloé. Je suis sûre que vous auriez fait une excellente enquêtrice.
– Prenez donc un biscuit, répondit Ghislaine Lucas.

*

Au volant de sa voiture, après sa visite instructive, le visage de Bruneau fils émergea dans les pensées de Chloé. Chaque fois qu’elle l’avait vu, elle avait bien senti qu’elle ne lui était pas indifférente. Ses allusions parfois, ses invitations, ses regards… Elle avait même pensé que la soirée au Bloody Mary pourrait… Elle se secoua mais c’était plus fort qu’elle. Elle revit les yeux noirs qui l’avaient fixée avec intensité au cours de la soirée, et la façon dont il s’était éloigné lorsqu’ils s’étaient quittés, sans tenter quoi que ce soit. Cet homme était un mystère. Elle ne savait pas quoi en penser. Mais peut-être aussi l’attitude froide et distante dont elle avait fait preuve, dépassant sans doute le cadre de sa fonction, ne l’avait-il pas incité à faire un pas de plus vers elle.

Le désir de le retrouver, de sentir sa présence, son parfum, son regard posé sur elle, la submergea. Ne pouvait-elle pas se laisser aller, faire confiance en ses sentiments et surtout en ceux d’un homme qui était peut-être différent de ceux qu’elle avait connus jusqu’alors ?

Chloé bifurqua de sa trajectoire pour se rendre à la cave de Saint-Farrot. Après s’être garée non loin, elle poussa la porte, s’attendant à voir Bruneau derrière son comptoir. Mais c’est Anita qui l’accueillit.

– Bonjour lieutenant, dit-elle en s’avançant avec un joli sourire. Vous voulez parler à Stéphane ?
– Si c’est possible, acquiesça Chloé.
– Il n’est pas là. Je m’apprêtais à fermer, il est midi trente. Mais vous pouvez le trouver chez lui, il doit y être.
– Vous pouvez me donner l’adresse ? demanda Chloé.
– Bien sûr, dit Anita. Il habite au 6, de la rue Soufflet. C’est l’appartement du troisième. Vous trouverez son nom sur l’interphone.

Chloé remercia la jeune femme et regagna son véhicule. Branchant son GPS, elle trouva rapidement la rue en question, ainsi qu’une place libre, juste en face. Elle ne savait pas quel prétexte elle trouverait pour cette visite surprise. Peu importe, elle  avait l’intention de laisser parler ses sentiments. Ouvrant la portière, elle s’immobilisa soudain. Une silhouette venait d’émerger au coin de la rue et se dirigeait vers le numéro 6, silhouette qu’elle reconnut aussitôt : la blonde pulpeuse du Bloody Mary. Celle-ci se passa une main dans ses cheveux, comme pour les arranger un peu, puis appuya sur un des boutons de l’interphone. Elle sembla parler un petit moment dans celui-ci. Bruneau dut lui ouvrir car elle s’avança à l’intérieur de l’immeuble. Contrariée par la situation, autant que par son attitude, elle était vraiment trop naïve ! Chloé referma sa portière en la claquant violemment. Inutile de déranger « monsieur Bruneau » se dit-elle, avec une ironie mordante. Celui-ci avait visiblement mieux à faire. Elle ne s’était finalement pas trompée dans son jugement et avait failli se faire avoir, une fois de plus.

Frustrée, dépitée, ça lui apprendrait à baisser la garde, elle démarra au quart de tour, débraya et déboita brusquement de la place où elle était garée. Elle ne vit pas Stéphane Bruneau sortir de l’immeuble et jeter un regard perplexe en direction de sa voiture qui s’éloignait.

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