Une affaire en cours – Chapitre 2

Dès que l’on passait la porte de l’atelier, des odeurs vous prenaient, celle reconnaissable de la térébenthine mais aussi celles plus subtiles des peintures à l’huile qui se mélangeaient aux odeurs feutrées des pastels, des aquarelles, des acryliques, des savons.

A gauche de l’atelier, des dizaines de tableaux s’empilaient sur le sol. Dans un coin, une table envahie d’un joyeux désordre : des palettes multicolores, des croquis au fusain, des ébauches, des gobelets emplis de médiums, des couteaux et aussi des pinceaux de soie et de nylon qui avaient l’air jetés un peu n’importe où mais qui l’étaient, en réalité, dans un ordre précis qu’Anou, seule, savait.

Elle entendit frapper à la porte et reconnut le petit toc-toc de Charles. Il aimait toujours s’annoncer : « pour ne pas entraver l’esprit créatif », disait-il. Anou l’aimait aussi pour cela, cette délicatesse, même après tant d’années de vie commune.

– Entre, dit-elle

La porte s’ouvrit sur Charles et une inconnue, une jolie fille aux cheveux noirs et au visage fin qui se tenait derrière lui. Anou tomba instantanément sous le charme de son cou gracile et de son visage de madone.

– Anou, je te présente Chloé, dit Charles. Notre future locataire, si tu es d’accord bien entendu, ajouta-t-il sachant d’avance qu’Anou le serait. Anou était toujours de son avis.

– Venez Chloé, entrez, dit-il.

Chloé pénétra dans un univers d’odeurs et de couleurs qui se reflétaient jusque dans les yeux de la femme qui s’avança vers elle. Des formes douces et arrondies, un regard pâle qui s’étendait comme un grand lac, des cheveux auburn, épais, retombant comme une cascade indomptable.

– Avez-vous déjà posé, Chloé ? lui demanda la femme.

Surprise, Chloé hésita puis secoua la tête.

– Alors, vous poserez pour moi, vous voulez bien ?
– C’est-à-dire, dit Chloé, je ne sais pas trop. Vous me prenez au dépourvu. Puis se tournant vers Charles : je devrais, vous croyez ?

Charles haussa les épaules en souriant.

– C’est vous qui voyez. En tout cas, si Anou vous le demande, c’est qu’elle a accepté l’idée de votre présence. N’est-ce pas, Anou ?
– Mais oui, bien sûr, s’exclama Anou. Pardonnez-moi Chloé, reprit-elle confuse en serrant les mains de la jeune femme. Vous avez vu avec Charles, cela me suffit. Je vous souhaite la bienvenue.
– Chloé est de la maison, dit Charles.
– Ah bon ? dit Anou, le regard interrogateur.
– Lieutenant, confirma Chloé d’un hochement de tête. Mais vous êtes en plein travail. Je ne voudrais pas vous déranger.
– Travail n’est pas vraiment le mot, dit Anou. Quand je suis derrière mes pinceaux, je ne ressens que l’ivresse de la liberté. Venez, poursuivit-elle en tapotant doucement sur un tabouret, asseyez-vous. Cela vous ennuie si je fais quelques études, là sur le vif ? Pendant ce temps, vous me raconterez.

Chloé se dirigea machinalement vers le siège. Après tout, elle n’avait pas d’urgence. Et la femme l’attirait. Peut-être avait-elle été sirène dans une autre vie. Sa façon de parler, sa voix au timbre particulier agissaient sur elle sans qu’elle ressente le moindre désir de s’en échapper. Au contraire des fonds obscurs, Anou semblait guider vers des sphères hautes et lumineuses. Et sous les traits de crayons d’Anou la magicienne, Chloé raconta, immobile sur un tabouret, un peu d’un passé lointain où elle n’était encore qu’une enfant, d’un père distant, d’une mère craignant les décisions d’un mari qu’on ne contredisait pas, des longues périodes passées loin d’eux, des grands-parents chez qui on la laissait, du sentiment d’être déposée là comme un paquet encombrant, de la solitude, de l’austérité d’une grand-mère et des gestes doux d’un grand-père qui avaient su la maintenir à flot.

Anou écoutait. Anou dessinait. Anou hochait lentement la tête, effleurait le papier, le regard plongé dans les mots qui se disaient et qui se mêlaient aux contours et aux ombres d’un visage prenant forme, peu à peu, sous sa main agile.

Au bout d’un moment, le silence s’installa. On n’entendit plus que le léger crissement du fusain sur la feuille. Anou était concentrée, emportée dans ses esquisses, tandis que Chloé, perdue dans son passé, regardait par la fenêtre entrouverte, sans vraiment les voir, les arbres dont les feuilles se balançaient doucement. 

Puis Anou releva la tête, le regard satisfait. Elle tourna vers Chloé une esquisse que celle-ci contempla, soufflée. Comment cette femme qui la connaissait à peine avait-elle su si bien la représenter ? Comment avait-elle su si bien dessiner la lueur sombre au fond de ses yeux, qu’elle savait flotter en permanence dedans, comme un nuage obscur éternellement présent derrière ses pupilles claires…

– Tenez, dit Anou, celle-ci est pour vous. J’en ai fait suffisamment pour les reprendre et les coucher sous la peinture à l’huile… ou peut-être l’aquarelle, ou les deux ! Vous m’inspirez beaucoup Chloé.
– Bien malgré moi, répondit cette dernière avec un sourire, je vous assure.
– Bien entendu malgré vous ! Avons-nous le choix de ce que nous sommes ?
– Peut-être un peu quand même, non ?
– Pas sûr… mais peut-être en reparlerons-nous, après tout, rien ne presse. Puisque vous êtes là pour un bon bout de temps je crois.
– Oui… J’ai l’impression d’être ici un peu chez moi, c’est étrange.
– Pas si étrange que cela. Il est des rencontres qui ne peuvent qu’avoir lieu.
– Il faut croire que ce moment est arrivé. Bon, je vais vous laisser Anou…
– Po… po ! A partir de maintenant, nous allons nous tutoyer, c’est impératif ! s’esclaffa Anou avec un grand sourire malicieux.
– D’accord ! Avec grand plaisir.

*

Juin avait rapidement glissé pour laisser juillet débuter. La première semaine, Chloé avait entrepris son déménagement et son installation à la ferme du Meilhant. Sa prise de fonction étant prévue pour la mi-juillet, cela lui laissait le temps d’organiser l’intérieur du logement, et ainsi pouvoir accueillir Sophia dans les meilleures conditions. Il y avait des cartons partout, des meubles à monter, des peintures à faire. Chloé préférait être tranquille pour tout agencer, décorer afin que sa fille puisse atterrir dans un petit paradis. En attendant, Sophia était restée à Paris, chez sa mère. Toutes deux étaient ravies de pouvoir passer ce moment ensemble, avant que Sophia ne parte pour trois semaines en colonie d’été. Mais celle-ci était tout de même venue le premier week-end pour découvrir les lieux et faire connaissance avec leurs nouveaux voisins. Anou l’avait accueillie à bras ouverts. Elle lui avait fait visiter son atelier. Sophia avait été subjuguée par toutes les couleurs et les toiles qu’elle n’avait pu s’empêcher de tripoter de ses mains potelées sous l’œil d’Anou, ravie par la curiosité de la fillette. Chloé avait observé Charles que Sophia, d’un naturel expansif, avait naturellement entouré de ses bras alors qu’il la regardait avec comme de l’étonnement dans ses yeux devenus perplexes, un bref moment. Puis se reprenant, il lui avait rendu son baiser en lui souhaitant la bienvenue. Chloé avait souri intérieurement même si elle se sentait plutôt tendue par ces présentations. Elle s’était posé mille questions sur la façon dont elle aurait peut-être à répondre aux questions de son hôte.

Sophia avait été enchantée par sa nouvelle future maison et était immédiatement tombée amoureuse de Malika lorsque celle-ci avait fait son apparition, humant qu’une autre humaine allait sans doute venir s’installer ici. Les deux nouvelles amies étaient allées se promener, Malika l’entrainant dans la visite du jardin tout en se frottant aux jambes de Sophia qui se penchait pour déposer sur ses poils soyeux des caresses et des baisers.

Chloé et Sophia avaient bien sûr été invitées pour le diner, diner qui avait été très animé. Sophia n’en finissait pas de raconter des anecdotes la concernant sous les regards amusés de Charles et Anou, tandis que Malika, elle, n’en finissait pas de se frotter sous la table aux jambes de la fillette qui la comblait de mille attentions.

Le lendemain soir, au moment de repartir, Sophia avait agité ses deux mains par la vitre ouverte de la portière arrière à l’intention de Charles, Anou et Malika, jusqu’à ce que le véhicule disparaisse au détour du chemin.

*

A la mi-juillet, Chloé avait enfin pu emménager. Une fois son poste intégré, les longues journées de juillet lui permettaient de profiter de la lumière tardive pour finaliser la décoration, après ses journées de travail.

Charles Meunier, qui en avait profité pour passer par son jardin, frappa deux petits coups à la porte. En s’approchant, une rumeur sourde lui était parvenue aux oreilles. Il ne savait pas ce dont il s’agissait mais cela avait l’air sérieux.

Chloé apparut derrière le carreau, un pinceau à la main. La porte s’ouvrit et la rumeur s’amplifia. Un grondement sourd, sorti d’on ne sait où, rauque, brutal, sur fond de cordes hystériques. Jamais Charles n’avait entendu cela. Chloé, voyant l’expression hébétée du commissaire, disparut pour revenir, alors que le silence avait remplacé le bruit démoniaque.

– C’était quoi ? demanda-t-il, incertain.
– Scream, répondit-elle puis, voyant le sourcil de Charles Meunier se soulever, elle précisa : c’est du chant guttural. Un souvenir de jeunesse que j’ai rapporté dans mes affaires. J’ai eu une envie subite de faire un bond dans le passé.
– Ah. Etonnant, dit Charles tout en ne sentant pas si étonné que cela. Il soupçonnait Chloé de lui réserver bien des surprises. A vrai dire, cela l’enchantait. Il ne savait pas pourquoi.
–  Pas votre genre, dit Chloé en ouvrant en grand la porte d’entrée pour laisser entrer l’ex-commissaire. D’ailleurs, je n’en écoute plus vraiment. Je me suis tournée vers autre chose.
– On change avec le temps, dit Charles. Moi-même, je suis passé par beaucoup de mouvances. Je n’ai pas connu mai 68 et j’étais encore jeune lors du mouvement hippie mais j’ai quand même des souvenirs. Et puis mes goûts ont changé, au hasard de mes cheminements. A présent, j’écoute les notes d’une beauté implacable de Satie. Et aussi celles de requiem. Mozart. Fauré. Rien de triste, contrairement à l’idée qu’on s’en fait. Il y a là une magnificence vous portant vers des contrées aptes à vous saisir tout entier.  Je vous ferai écouter si vous le voulez. Je suis quand même étonné qu’avec votre musique, vous m’ayez entendu frapper à la porte.
– Je ne vous ai pas entendu, dit Chloé, j’ai vu une ombre derrière la vitre.

Charles pénétra dans la pièce entièrement repeinte. Quelques cartons étaient encore empilés qu’il observa en hochant la tête. Peu de choses, peu de souvenirs, comme si la jeune femme n’avait apporté que le strict minimum. Et encore.

– Je suis en mission, dit Charles. Anou demande si vous voulez vous joindre à nous pour le diner. Cela me ferait bien sûr également plaisir. Un vrai repas, dit-il en montrant du regard les assiettes empilées à la va-vite dans l’évier.

– Oui, reconnut la jeune femme, j’avoue que la cuisine, ce n’est pas mon fort. Je profitais de ma soirée pour finaliser la peinture dans les coins. En tout cas, pour le diner, c’est avec plaisir. Le temps de me changer et j’arrive.

La sonnerie d’un téléphone retentit, Charles vit Chloé poser son pinceau empli de peinture à l’équilibre sur le coin du canapé non protégé. Misère ! Il se précipita pour amortir les dégâts pendant que Chloé regardait l’écran de son téléphone.

– Désolée, dit-elle mais il faut que je prenne. Allo ? … Oui, c’est moi, répondit-elle à son interlocuteur. Vous êtes sûr ? dit-elle encore d’un ton plus appuyé tout en faisant signe à son visiteur qui s’apprêtait à partir. « Très bien, j’arrive » conclut-elle.

Elle glissa, pensive, le téléphone dans la poche arrière de son jean.

– Le commissariat, dit-elle, à l’adresse de Charles resté sur le pas de la porte.
– Le maire ? répéta Charles, surpris.
– Oui, répondit Chloé. Il parait qu’il est mort.

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