Une affaire en cours – Chapitre 19

– J’ai réfléchi, amorça Patrick Ferreira, et sur le conseil de mon avocat, j’ai décidé de vous dire la vérité.

– Nous sommes tout ouïe, répondit le commissaire Champlain.

Patrick Ferreira se racla la gorge. Ce qu’il avait à dire n’était pas facile. Jamais il n’aurait pensé se retrouver dans une telle situation. Tout s’était enchainé si vite, il n’avait pas eu le temps de réaliser vraiment. Jetant un œil en direction de l’avocat qui hocha la tête, sans doute pour l’encourager, Ferreira se lança.

– François m’avait demandé de passer à son domicile le soir où… Bref, il voulait m’entretenir, m’a-t-il dit, d’une affaire me concernant. Il préférait que cette entrevue se fasse en dehors des locaux de l’entreprise. Je me doutais de quoi nous allions parler. En effet… – Ferreira se racla à nouveau la gorge, s’agita sur sa chaise -, il avait eu vent, je ne sais comment mais François avait le nez partout, d’un… arrangement qu’un sous-traitant et moi-même avions conclu discrètement à l’occasion d’un très gros marché que Bruneau Construction avait obtenu.

– Quel type d’arrangement ? demanda Champlain.

Ferreira balaya l’air de sa main.

– Un arrangement qui permettait aux deux parties d’empocher une somme d’argent conséquente. Mais, comme je vous l’ai dit, François l’a su. Et, croyez-moi, il n’était pas du genre à tergiverser. Je pense qu’il envisageait de me licencier, peut-être voulait-il régler des détails auparavant, entendre ma version… ou encore… me proposer quelque chose ? Avec François, tout était possible.
– On parle de combien ? demanda Chloé qui prenait des notes.
– Cent mille, précisa Ferreira.
– Donc, cinquante mille chacun.
– Non… cent mille. Chacun.
– Une belle somme… dit Chloé en soulignant les chiffres dans son carnet.
– Vous savez… dit le directeur général, sur un contrat de plusieurs millions… Il releva soudain la tête. C’était la toute première fois que je m’engageais dans une telle opération, dit-il vivement. Et ce devait être la dernière ! Je n’étais pas très à l’aise avec l’idée mais… j’avais besoin d’argent.
– Pour  ? questionna Chloé.
– J’ai une dette à rembourser. Ceux qui m’ont… prêté l’argent ne rigolent pas. Ils commencent à s’impatienter sérieusement. Je leur ai assuré que tout allait rentrer dans l’ordre mais qu’il me fallait encore un peu de temps.
– C’est la raison pour laquelle vous avez tué François Bruneau ? demanda le commissaire, parce que vous aviez été découvert ? Que vous alliez perdre votre emploi sans toucher un seul centime de votre opération frauduleuse ? Peut-être même Bruneau avait-il l’intention de ruiner votre carrière… Avec toutes les relations qu’il avait, il vous tenait.

Ferreira regarda tour à tour les deux policiers qui lui faisaient face.

– Vous vous trompez commissaire, dit-il, je n’ai pas tué François.
– Allons donc…
– Il était déjà mort quand je suis arrivé.

Un court silence s’installa, durant lequel maître Dumont et son client se consultèrent du regard.

– Racontez-nous, dit Chloé.
– Quand je me suis approché de la maison, dit Ferreira, le portail était déjà ouvert. Je me suis dit que François avait anticipé mon arrivée, alors je me suis engagé avec ma voiture dans l’allée. Ce qui m’a ensuite surpris, c’est que la porte d’entrée était entrebâillée. J’ai sonné et je suis entré, appelant François mais il n’a pas répondu. Quoi que vous en pensiez, je me suis vraiment inquiété. Une lumière faible filtrait sous la porte du salon. En y pénétrant, j’ai perdu l’équilibre. Mes pieds avaient rencontré un obstacle sur lequel je me suis étalé. Cet obstacle… c’était François. Il était allongé par terre, inconscient ai-je cru sur le coup. J’ai pensé qu’il avait eu une attaque ou quelque chose du genre, vous voyez… J’étais sur le point d’appeler les secours mais en regardant de plus près, je me suis aperçu que le corps était sans vie. François était mort. Alors, j’ai renoncé.
– Pourquoi ? Si vous ne l’aviez pas tué. Pourquoi ne pas appeler les pompiers ou le SAMU ?

Ferreira se pencha en avant, le regard brillant :

– Parce que je venais de remarquer que sa tête présentait des traces de coups violents et j’ai réalisé qu’il n’était pas mort naturellement. On l’avait tué ! Vous comprenez ? Les secours n’auraient rien pu faire. Et la police interviendrait. J’étais seul sur place, avec mon ADN que j’avais laissé un peu partout entretemps, et surtout, sur le corps. Je risquais donc si l’on se penchait un peu trop sur moi que l’on découvre à mon sujet cette histoire…  
– Je ne comprends pas, coupa Champlain. Vous dites que François Bruneau était allongé à terre, c’est ça ?
– Oui.
– Mais c’est pourtant dans un fauteuil qu’il a été  retrouvé.

Patrick Ferreira déglutit. On arrivait au plus dur à avouer. Certes, il n’avait pas tué Bruneau, mais son geste n’était pas sans conséquence non plus.

– J’avoue que je ne sais pas ce qui m’a pris. La panique d’être arrêté, d’être accusé de meurtre, mon implication dans cette histoire d’argent… J’ai… j’ai improvisé cette mise en scène…
– Et mis le feu pour tout effacer, compléta Chloé.
– Oui… Je me suis dit, poursuivit Ferreira, qu’ainsi, on aurait pu croire à un accident. Tout le monde savait qu’il n’avait jamais accepté la mort de sa femme, ça aurait pu être un mobile pour se suicider, non ?
– Le problème, dit le commissaire Champlain, c’est qu’il y avait ces traces sur le crâne.
– Je pensais que l’incendie détruirait tout, qu’on n’irait pas voir plus loin. Ferreira hocha la tête : C’est terrible, je sais… la panique m’a ôté toute raison.
– Ensuite, poursuivait Chloé, une fois le feu allumé, vous vous êtes enfui.
– J’ai détalé aussi vite que je l’ai pu, je ne pouvais supporter de rester un instant de plus dans cette demeure. Malheureusement…
– Vous avez rencontré Ghislaine Lucas, dit Chloé.

Ferreira acquiesça.

– Hélas… doublement hélas… L’incendie a été maitrisé trop tôt et l’accident me mettait dans une position très délicate.
– Oui, malheureusement pour vous, acquiesça Champlain. La caserne toute proche a permis une intervention ultra rapide. Le corps n’était pas beau à voir mais on pouvait encore distinguer les impacts sur le crâne. Quant à madame Lucas…

*

Chloé et Champlain se trouvaient à présent dans le bureau du commissaire. Le prévenu, lui, avait été replacé pour l’instant en cellule.

– Qu’en pensez-vous, Chloé ? dit-il en se passant les mains sur son visage, avant de se masser les tempes.

La jeune lieutenant s’étonna, c’était la première fois que le commissaire l’appelait par son prénom.

– Ce n’est pas très clair, dit-elle, pensive.
– Je suis bien d’accord avec vous. J’ai comme l’impression que Ferreira nous balade avec son histoire. Il cherche à se disculper, ou à gagner du temps.
– Je n’ai pas cette impression, commissaire, répondit Chloé lentement. J’ai tendance à le croire quand il affirme ne pas avoir tué François Bruneau.
– Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?
– Je ne sais pas… dit-elle songeuse. Il y a un flou quelque part, que je n’arrive pas à éclaircir. C’est comme avec Ghislaine Lucas, vous savez ? cette histoire d’éclair… C’est un ressenti que j’ai depuis le début de l’enquête mais… – elle secoua la tête – impossible de savoir quoi ! En tout cas, l’avocat nous somme de lever l’accusation d’homicide à l’encontre de son client.
– Oui. De toute façon, si ce n’est pas lui l’auteur, ce qu’il a fait ne l’exemptera pas d’être jugé. Il va falloir nous replonger dans tous les éléments en notre possession et aller encore plus loin.  Je compte sur vous, lieutenant. Dès demain. Pour l’heure, rentrez chez vous, prenez du repos, nous avons besoin de matière grise en bonne forme.

Chloé sourit intérieurement. Le bureau de l’ex-commissaire Meunier commençait-il à déteindre sur Denis Champlain ?

– D’ailleurs, poursuivait-il, songeur, à propos de matière grise… je vais sortir Pelletier de l’affaire. Vous vous en tirez très bien et nous avons encore suffisamment de monde à notre disposition. Je n’ai pas beaucoup apprécié la façon dont il s’est octroyé, dernièrement, des éléments dont il n’était pas l’instigateur.

Stupéfaite, Chloé observa le commissaire. Il avait donc su à propos de l’histoire de l’Opel ! Mais comment…

Elle sortit du bureau après l’avoir salué, passa devant l’espace où Pelletier, penché sur ses dossiers, semblait roupiller, puis traversant l’accueil, adressa un signe vers Eudes qui hocha la tête et lui rendit son sourire.

Au moment où elle démarrait son véhicule, un flash l’arrêta soudain : « Eudes ! Bien sûr ! » se dit-elle.

Le brigadier se vengeait, à sa manière, des injustices dont il était victime.

*

– Allo ma puce ? C’est maman, annonça Chloé dans son téléphone. Je suis désolée, je n’ai pas pu t’appeler ce midi. Comment ça va ?
– Tu travaillais encore ? demanda Sophia.
– Eh oui ! Malheureusement. J’ai une affaire à résoudre, tu sais…
– Moi aussi quand je serai grande, dit Sophia, je serai comme toi.
– Tu voudrais entrer dans la police ? s’enquit Chloé, curieuse, un sourire sur les lèvres. Elle savait que sa fille avait encore bien le temps de se décider.
– Affirmatif mon capitaine ! répondit Sophia en rigolant. Ou sinon… poursuivit-elle en réfléchissant, je veux bien être prof de sport.
– Ça, ça ne m’étonne pas, dit Chloé qui comparait souvent sa fille à un petit bolide. Toujours dynamique, pleine d’énergie. Bon, mais dis-moi, raconte-moi un peu, comment ça se passe, tes vacances ?

Tandis que Sophia racontait, Chloé hochait la tête. L’image de sa mère, celle qui l’avait mise au monde, interféra soudain au milieu du flot de paroles de sa fille.  La première fois qu’elles s’étaient vues, Chloé avait tout de suite été frappée par la ressemblance de Sophia avec la femme qui lui faisait face, alors qu’elle-même n’avait pas du tout hérité de ses traits. Elle devait donc tenir de son père, avait-elle pensé, celui qu’elle ne connaîtrait malheureusement jamais, apprenant qu’il était décédé depuis plusieurs années et que sa mère ne possédait aucune photo de lui. 

Outre le fait de savoir que ceux qui l’avait élevée jusqu’à présent n’étaient pas ses vrais parents, elle avait aussi appris ce jour-là que sa conception était le fruit du hasard, d’une nuit d’égarement, ainsi l’avait décrit sa mère. Chloé l’avait pressée de questions mais celle-ci ne tenait pas à en parler. En tout cas, pas pour le moment, avait-elle dit. Plus tard, peut-être…

Et ce moment était arrivé, quelques années après. Sa mère avait finalement décidé de tout lui révéler. Sa vie avait alors pris un virage à 180 degrés.

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