Une affaire en cours – Chapitre 18

Chloé ouvrit les yeux. Le jour était bien levé. Le soleil se faufilait au-travers des persiennes diffusant sa lumière vive sur le mur face à elle. Elle se releva d’un bond dans son lit. « Flûte, quelle heure est-il ! » fut sa première pensée. Puis, elle se rappela que c’était dimanche et qu’elle était de repos. Elle se laissa retomber sur ses oreillers, encore embrumée de sa nuit de sommeil beaucoup trop courte. Elle ne s’était en effet pas endormie avant quatre heures de matin. Ses yeux se rouvrirent à nouveau. L’image de Bruneau venait de surgir dans son esprit. Son cœur cogna un peu plus fort. Tout à fait réveillée à présent, elle rejeta le drap qui lui servait de couverture. Il avait fait très chaud la veille et cela s’était ressenti dans la nuit. L’orage qui les avait surpris, elle et Bruneau lorsqu’ils étaient sortis du Bloody Mary, était rapidement passé sans rafraichir vraiment l’atmosphère.

Vêtue d’un short de pyjama et d’un caraco à bretelles fines, elle se rendit dans la cuisine, optant pour un café, afin de se remettre les idées en place. Elle n’avait pas faim. Sa tasse à la main, elle retourna dans la chambre, ajusta les oreillers pour en faire un dossier confortable, et se réinstalla dans son lit.

Elle attrapa son téléphone, l’alluma. Il y avait un message vocal. Son cœur, à nouveau, fit un bond. Elle cliqua dessus. « Bonsoir Maman, disait la petite voix de Sophia, t’es pas là ? Bon, tant pis ! Je t’embrasse très, très, très, très, très fort ». Le bruit des baisers de son bébé lui remonta le moral. Un grand sourire se dessina sur ses lèvres. Elle avisa le réveil. Huit heures. Trop tôt pour l’appeler. Elle tapota un SMS, ponctué de cœurs, disant qu’elle appellerait vers midi.

Reposant le téléphone, elle se remémora la soirée de la veille. Stéphane Bruneau avait réussi à la déstabiliser. Elle y avait pensé toute la nuit. A peine s’assoupissait-elle que des flashs la percutaient. Les yeux noirs de Bruneau. La peau hâlée de Bruneau. L’odeur de Bruneau. Elle avait cru devenir folle. Car à l’image d’un Bruneau très attirant, se superposait sans cesse celle qu’elle s’en était faite la première fois qu’elle l’avait rencontré. Et cette dernière l’avait poursuivi chaque fois qu’elle l’avait vu, faussant peut-être, elle s’en rendait compte, sa perception. Non, Bruneau n’était pas le père de son enfant. Non, Bruneau n’était pas non plus les hommes qu’elles avaient rencontrés ensuite. Elle ressentait, avec lui, une proximité particulière, qu’elle n’avait jamais connue auparavant. Mais elle ne voulait pas s’engager dans quelque chose qu’elle ne maitrisait pas encore. Elle n’avait pas envie de tomber de haut, une fois de plus. Ses échecs précédents l’avaient fragilisée, elle ne sentait pas prête. Et puis, de toute façon, se rappela-t-elle, malgré l’arrestation d’un probable coupable, Bruneau n’était pas encore tout à fait hors de cause.

Chloé se leva. Une douche rapide, une tenue décontractée, elle allait pouvoir farnienter toute la journée ou entreprendre ce qu’elle n’avait pas encore eu le temps de faire depuis son arrivée. Finir les peintures et l’aménagement de la chambre de Sophia, monter le meuble qu’elle avait commandé et qui trônait encore dans son carton au milieu du salon, lire le livre qu’elle avait commencé il y avait plusieurs mois et qu’elle n’avait plus du tout ouvert depuis. Une heure plus tard, elle n’avait toujours rien entamé et tournait en rond, incapable de se concentrer.

Et si elle allait rendre visite à Anou ? Celle-ci lui avait dit qu’elle était souvent dans son atelier le matin, l’invitant à passer quand elle le désirait.

Chloé toqua deux petits coups à la porte, qui s’ouvrit après quelques secondes sur Anou et son éternel sourire.

– Chloé, dit-elle, quelle bonne surprise !
– Je ne te dérange pas au moins, demanda Chloé.
– Pas du tout, je te l’ai dit, tu viens quand tu veux.
– C’est que je ne veux pas déconcentrer l’artiste…
– Ne t’en fais pas, les gens que j’aime ne me dérangent jamais.

Chloé s’avança dans l’atelier. L’odeur de la peinture la rasséréna. On se sent bien ici, pensa-t-elle. Toutes ces couleurs, toutes ces odeurs étaient propices à une sorte d’abandon. Anou était retournée à sa peinture tout en jetant des coups d’œil souriants vers Chloé. Celle-ci fit le tour, lentement, détaillant les œuvres dont certaines étaient en cours, posées sur des meubles, des supports ou à même le sol.

– Tu as vraiment beaucoup de talent, dit-elle. J’aime particulièrement celles-là.
– Ce sont des aquarelles, dit Anou. C’est vrai que l’aquarelle est parfaite pour décrire la transparence. J’aime beaucoup cette technique. Sa légèreté permet à l’observateur de plonger dans un monde très personnel.

Ses yeux scrutèrent un instant Chloé qui semblait hypnotisée par une peinture en particulier, dont les ombres et les couleurs l’interpellaient.

– Tu as passé une mauvaise nuit… dit-elle d’un ton neutre et intéressé à la fois.

Chloé se retourna, un demi-sourire songeur sur les lèvres.

– Oui… et non… répondit-elle.
– Je vois… dit Anou.

Chloé savait qu’Anou avait compris.

– Mais ça me semble impossible.  
– Pourquoi ?
– Et bien… c’est un suspect, déjà…
– Ah, d’accord… Mais il te plait ?

Chloé devait bien le reconnaître, elle n’était plus maître de ses sentiments.

– … Terriblement, soupira-t-elle, s’avouant vaincue.
– A-lors-ne- t’in-quiè-te pas, chantonna Anou d’une voix douce.

Chloé sourit. Anou lui donna soudain l’impression d’être une sorte de marraine-fée, qui aurait le pouvoir de matérialiser les choses, de tout rendre possible. Peut-être, pensa Chloé, la femme aux longs cheveux auburn qui se mouvait dans l’atelier, et qui, tout en poursuivant son œuvre, continuait de murmurer un air étrange, était-elle une sorte de…

– Sorcière… dit Anou. Le tableau que tu regardais avec insistance tout à l’heure. Il représente une femme sorcière. Tu sais que les sorcières n’ont pas forcément le rôle qu’on leur attribue ? Autrefois, on les brûlait sur un bucher pour savoir lire dans les étoiles ou parce qu’elles étaient capables d’utiliser les plantes pour en faire des remèdes puissants.
– Les sorcières étaient des femmes, dit Chloé d’un ton vindicatif. Cela donnait aussi sûrement aux hommes une bonne raison de les chasser. Puis, après quelques secondes de réflexion : tu crois qu’elles existent toujours ?

Anou ne répondit pas mais lança un regard pétillant vers Chloé, puis elle se replongea dans sa peinture tout en continuant de fredonner son air sur lequel se greffaient à présent des mots, inconnus de Chloé.

– Toi aussi, tu en as souffert, n’est-ce pas ? dit-elle.

Anou stoppa son geste et se tourna vers Chloé.

– Oui, répondit-elle sans paraitre surprise de la perspicacité de la jeune femme. Mais Charles m’a sauvée.

Chloé hésita, fit quelques pas.

– Comment était-il, quand vous vous êtes rencontrés ?
– Charles ? dit Anou, levant un sourcil. Son regard se retournant sans doute vers un passé proche et lointain à la fois, elle poursuivit : Comme aujourd’hui. Avec des rêves en moins.

Chloé se représenta Charles Meunier, l’homme qu’il avait pu être quelques longues années auparavant. Avait-il, lui-aussi, été de ceux qui profitent sans remords de relations qu’eux seuls savent éphémères ?

– Mais il a toujours été intègre, poursuivit Anou, comme pour elle-même. C’est cela, aussi, qui m’a aidée à me reconstruire.

Une sonnerie interrompit la discussion. C’était le téléphone de Chloé.

– Excuse-moi Anou, fit Chloé avant de prendre l’appel : Allo ? dit-elle en s’éloignant un peu.
– Lieutenant ? c’est Eudes.
– Oui, Eudes ?
– Je voulais vous prévenir que Patrick Ferreira a décidé de passer aux aveux. Je sais que c’est votre jour de congé mais je tenais à vous en informer, malgré que le lieutenant Pelletier ne souhaite absolument pas qu’on vous dérange…

Chloé se redressa, son sens professionnel en alerte.

– J’arrive ! dit-elle. A quelle heure est prévue l’audition ?
– Normalement maintenant…
– Merde ! pesta Chloé, ça va me prendre au moins vingt minutes pour venir !
– … mais, poursuivit le brigadier Michon, présentement, je dois vous dire que le lieutenant Pelletier est coincé dans les toilettes. Le temps de faire sauter la serrure, vous aurez tout juste le temps d’arriver pour le début de l’interrogatoire.

Chloé comprit de suite l’allusion.

– Eudes, vous êtes un génie ! Je vous revaudrai ça. Je saute dans ma voiture.

*

– Alors, gueulait Pelletier derrière la porte des toilettes, il est où ce serrurier de mes deux !
– Il arrive, lieutenant, il arrive, il sera là dans cinq petites minutes, assura Eudes qui retourna à l’accueil. Avisant une silhouette derrière la porte vitrée du commissariat, il s’empressa d’appuyer sur le bouton pour la débloquer. Chloé entra, essoufflée. Quinze minutes à peine, pied au plancher, lui avaient suffi pour faire le trajet. Elle avait même eu le temps de passer une tenue adéquate. Elle adressa un sourire à Eudes dont le visage était radieux.

– Ah, lieutenant ! Vous voilà ! Ne fermez pas la porte ! Le serrurier est derrière vous.

Chloé se poussa pour laisser passer l’homme qui la suivait en grommelant, l’air renfrogné. Il s’avança d’un pas ferme, une sacoche de cuir râpé à la main.

– Bon, clama-t-il, elle est où cette serrure ?
– C’est par ici, monsieur Marinelli, répondit Eudes.
– Un dimanche… marmonna l’homme entre ses dents tout en suivant le brigadier qui l’avait contacté, comme si que j’avais rien d’autres à faire, moi…

Arrivé devant les toilettes, il s’accroupit, ouvrit sa sacoche, farfouilla dedans, dans un grand bruit de ferraille.

– Bon, ça vient, oui !!! entendit-on de l’autre côté de la porte.
– Ouais, ouais, ça vient !  maugréa le serrurier. Faut le temps, quoi !

Un jeu de clés passe-partout en main, il tenta d’en insérer une, une autre, et encore une autre, sans résultat. Aucune ne voulait entrer.

– Qu’est-ce que c’est que ce foutoir, ronchonnait-il tout en forçant les clés dans le trou de la serrure. On dirait qu’il y a un truc de coincé là-dedans… Bon, décida-t-il en se levant, va falloir utiliser les grands moyens.
– C’est pas encore fini ! tonna la voix de l’autre côté.
– Oh ! oh ! Va falloir vous calmer, mon bon monsieur. Je fais ce que je peux, moi. Puis s’adressant au brigadier à ses côtés : Vous là, il y a une prise quelque part ?

Marinelli brancha sa perceuse et, dans un boucan assourdissant où fumée et odeur désagréable s’entremêlèrent, il entreprit de forer le cylindre. Au bout de longues minutes acharnées, il parvint enfin à débloquer la serrure à l’aide d’un tournevis qu’il tourna dedans sans problème. La porte s’ouvrit sur un Pelletier furibond. Sa face rouge vira au cramoisi lorsqu’il aperçut Chloé.

– Qu’est-ce que vous foutez là ! rugit-il, faisant fi du self-contrôle qu’il maintenait, ou du moins qu’il tentait de maintenir, en toute occasion

Chloé, elle, se contenait tant bien que mal devant l’image hirsute de Pelletier surgissant des toilettes.

– J’avais oublié mon chargeur, dit-elle d’une voix très sérieuse. Et j’apprends par hasard que notre gardé à vue a des choses à dire. Je vais donc rester encore un peu.
– Mais c’est pas obligé, reprit Pelletier. Vous êtes en repos.
– Ce n’est pas grave, assura Chloé. Vous savez, le travail, pour moi c’est sacré.
– Dites pas merci, surtout, intervint Marinelli. Qui c’est qui signe, pour l’intervention ?

Eudes entraina le serrurier qui sortit son carnet de facturation. Tandis qu’il s’occupait des formalités, le bouton de la porte d’entrée résonna. Eudes releva la tête et aperçut le commissaire Champlain qui attendait qu’on lui ouvre.

– Bonjour commissaire, dit Eudes, vous avez eu le message ?
– Oui, merci Brigadier, avec retard. Nous étions chez mes beaux-parents. C’est leur anniversaire de mariage. Et impossible de retrouver mon téléphone ! Il a fallu qu’on s’y mette tous. Lorsque j’ai pu enfin mettre la main dessus, je suis tombé sur un appel manqué, puis votre SMS. Je suis venu toute affaire cessante. Ah, lieutenant Beaulieu, vous êtes là aussi ? Vous n’étiez pas de repos aujourd’hui ?
– Si, répondit Chloé mais j’avais oublié mon chargeur au bureau. Et je constate que je tombe bien.
– Effectivement. Vous pouvez bien sûr rester.
– J’y comptais bien, dit Chloé.
– C’est quoi ce bazar ? demanda Champlain, en apercevant plus loin les restes d’une serrure à terre et une porte avec un trou au milieu.
– Ah oui, dit Eudes, il faut que je vous dise…
– Le brigadier Michon a encore fait des siennes, coupa Pelletier d’un ton qui ne souffrait aucune réplique, figurez-vous qu’il s’est enfermé dans les toilettes et que nous avons dû faire intervenir un serrurier.
– Mais… tenta Eudes.
– Allez donc reprendre votre poste, brigadier, le coupa à nouveau Pelletier, un regard d’avertissement à son encontre. Nous verrons ça plus tard. Il y a plus important pour le moment.

Eudes s’éloigna, maudissant intérieurement le lieutenant qui le tenait bien. Celui-ci avait en effet découvert sa passion pour le foot et il en jouait dès que l’occasion se présentait.

– Lieutenant Beaulieu, dit Champlain, puisque vous êtes là, vous allez m’assister pour l’interrogatoire. Pelletier, inutile d’être à trois. Profitez-en pour vous mettre à jour dans vos dossiers.

Puis il entra, suivi de Chloé, dans la pièce dans laquelle, sous la surveillance d’un officier, Patrick Ferreira attendait, assis à côté de son avocat.

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