Une affaire en cours – Chapitre 17

Il était vingt-deux heures quarante quand Chloé poussa la porte du Bloody Mary. Un brouhaha de voix mêlées de musique l’enveloppa tandis qu’elle cherchait des yeux l’objet de son rendez-vous. Enfin, rendez-vous… n’exagérons rien, se dit-elle. Disons plutôt l’objet de son interrogatoire. Après tout, n’était-ce pas ainsi que l’avait présenté Bruneau ? Elle l’aperçut, installé à une table tout au fond du pub, discutant avec une belle blonde platine qui riait à gorge déployée, penchant vers lui son décolleté plongeant. Exaspérée, Chloé souffla, exaspérée. Ça commençait mal. Elle faillit faire demi-tour mais Bruneau l’avait vue et lui faisait signe de la main. Chloé se composa une attitude froide et s’avança, sous l’œil de la blonde qui la détaillait sans se gêner des pieds à la tête. Chloé se félicita d’avoir opté pour une tenue simple : un jean et un tee-shirt noir à manches courtes imprimé d’un motif discret : une étoile blanche façon comète dont les filaments formaient une boucle. Au moins, Bruneau ne pourrait pas la comparer à cette femme aux courbes voluptueuses, vêtue d’une robe moulante assez chic il fallait le reconnaitre. De toute façon, elle se fichait totalement de la façon dont Bruneau pouvait la percevoir.

Stéphane Bruneau, impassible, regarda Chloé s’avancer vers lui. Il la trouvait terriblement sexy dans son pantalon serré et son tee-shirt qui moulait son buste laissant deviner des seins menus, et qui soulignait sa taille fine. Lorsqu’elle fut à sa hauteur, Bruneau fit signe à la blonde de les laisser. Cette dernière fit une moue avant de partir, tout en balayant d’un regard méprisant la silhouette de la jeune femme qui lui faisait face.

– Asseyez-vous, lieutenant, je vous en prie, dit Stéphane Bruneau avec un petit sourire.
– Vous êtes sûr que c’est le bon endroit, ici, pour discuter ? demanda Chloé qui scrutait les environs pour voir si un autre emplacement ne serait pas préférable.
– Mais oui, c’est mieux pour écouter. Un groupe est prévu à vingt-trois heures, ils font de la bonne musique, beaucoup moins abrutissante que celle que vous entendez actuellement.

Chloé prêta l’oreille. Effectivement, ça jouait du Trapt, Made Of Glass, sa chanson fétiche qu’elle écoutait en boucle dans sa jeunesse. Abrutissant n’était pas le terme adéquat, cette chanson était plutôt soft. Mais ça ne devait pas être le genre de Bruneau, pensa-t-elle.

– Que prenez-vous ? demanda Stéphane Bruneau. Bien entendu, c’est pour moi.
– Je peux payer, vous savez.
– Pas question, répondit Bruneau catégorique, c’est moi qui vous ai appelée, c’est moi qui invite.
– Vous avez pris quoi ? demanda Chloé en reluquant le verre posé sur la table.
– Rien de bien original : un bloody mary, relevé comme ils savent le faire ici.
– Je vois, vous aimez quand c’est fort.
– J’aime l’intensité, dit Bruneau.

Chloé se saisit de la carte des boissons, y jeta un oeil.

– Je vais prendre un daikiri, dit-elle.

Bruneau fit signe au serveur.

Made Of Glass s’était tue depuis quelques minutes, le groupe prévu était en train de s’installer. Chloé les observa un moment, tandis que Bruneau n’avait d’yeux que pour le profil délicat de la jeune femme qui, décidément, attisait sa curiosité et l’attirait tout à la fois.

Cette dernière, se tournant vers Bruneau, tomba sur son regard noir qu’elle ne parvint pas à déchiffrer. Un frisson la parcourut. Elle se fustigea intérieurement.

– Si nous parlions de vous ? demanda-t-elle d’un ton professionnel, qu’elle accentua volontairement. C’est pour ça que je suis là, après tout.

L’homme la regarda un moment, silencieux.

– Que voulez-vous savoir ? répondit-il enfin, de sa voix grave.
– Comment était votre mère ?

Stéphane Bruneau se cala contre le dossier de sa chaise, son regard se porta sur les musiciens du groupe qui finissaient d’accorder leurs instruments.

– C’est étrange, dit-il. J’ai souvent regardé des photos d’elle juste après son mariage. Son visage était radieux. Elle était belle. Elle l’est restée d’ailleurs mais sa beauté s’est ternie avec le temps…
– Pourquoi, d’après vous ? A cause de la mort de votre sœur ?
– Je ne me souviens pas du visage rayonnant de ma mère. Il me semble avoir toujours senti en elle cette tristesse… même à l’époque quand ma sœur était en vie.
– Comment votre sœur est-elle morte ?
– Elle s’est noyée dans le grand bassin d’eau que mon père avait fait installer. Il n’était pas si profond que ça, mais suffisamment cependant pour un enfant qui ne sait pas nager. Je l’ai sortie de l’eau, il était trop tard.
– Vous avez assisté à la mort de votre sœur ? demanda Chloé, imaginant l’enfant de dix ans qu’il était alors face à cette tragédie.
– Je n’ai rien pu faire. Je crois qu’il m’est toujours resté un sentiment de culpabilité. Si j’étais intervenu plus tôt, si je l’avais vue plus tôt…

Chloé ressentit un élan pour l’enfant que Stéphane Bruneau avait dû être. Puis elle se ressaisit. Elle n’était pas là en tant que psychologue, bon sang ! mais en tant que policière.

– Comment ont réagi vos parents ? reprit-elle d’une voix neutre. Ça a dû être terrible, j’imagine.
– J’avoue que je ne sais pas, lieutenant. Je ne revois que cette image, ma sœur flottant dans l’eau sombre du bassin, moi la tirant pour la faire sortir. Tout le reste est noir. Il me semble avoir entendu les cris de ma mère. Mais mon père, lui… je n’en sais vraiment rien. C’est obscur. Jamais il n’a montré de signe d’affection particulier pour Léa, j’ignore pourquoi. Mon père était quelqu’un de dur, vous savez. Même vis-à-vis de moi, même si je sentais qu’il me préférait à ma sœur. Par rapport à ma mère, mon père se montrait parfois d’une intransigeance excessive. Sur les photos de leur mariage, ils semblaient pourtant très amoureux. Peut-être que ma mère l’avait transformé, au début. Peut-être a-t-elle découvert peu à peu qui il était vraiment. Peut-être est-ce la raison pour laquelle elle s’est repliée sur elle-même. Mariée à dix-neuf ans, ses parents retournés en Espagne deux ou trois ans plus tard, se retrouvant seule, dépaysée, aux côtés d’un mari dont le comportement changeait, un mari qu’elle ne reconnaissait plus… Je n’en sais rien, lieutenant. Il y a beaucoup de peut-être dans cette histoire. J’ai tellement imaginé ce qu’avait pu être leur vie, au début, jusqu’au moment où j’ai fini par tout lâcher et où je suis parti à Paris.
– Mais vous êtes revenu.
– Oui, comme je vous l’ai dit, mes racines sont sans doute ici.

Une musique soft s’était installée depuis un petit moment. Les lèvres de Bruneau s’étirèrent soudain.

– Ecoutez, lieutenant. Ça, c’est de la musique.

L’air était jazzy, apportant au pub une ambiance beaucoup plus intime que les lumières tamisées accentuaient encore. Chloé observait Bruneau qu’elle découvrait sous un jour nouveau. Il semblait perdu, dans ses souvenirs ou dans les notes du saxo. Elle se disait que, quelque part, un point commun les reliait : un père qu’ils avaient détesté.

Un espace de danse s’était organisé au milieu de la salle. Quelques couples s’y étaient engagés, se serrant langoureusement sur le morceau que les musiciens interprétaient, les yeux mi-clos, tout à leur musique. Stéphane Bruneau ressentit l’envie brûlante de se rapprocher de Chloé. Celle-ci devina son désir. La tête lui tournait. Le daikiri, songea-t-elle. Son cœur s’accéléra. Tous deux s’observèrent un moment, avant que Bruneau, troublé, incertain, détourne les yeux. La lieutenant ne voulait pas de lui. Elle le lui avait suffisamment fait sentir. Il se sentit las, un sourire amer étira légèrement ses lèvres.

Il se leva.

– Venez, dit-il, partons.

Surprise, Chloé leva les yeux. Elle se leva à son tour.

Dehors, la pluie s’était invitée, lustrant le trottoir d’un voile humide. Tous deux marchèrent sur quelques mètres. Bruneau, les mains dans les poches, Chloé entourant ses bras qu’elle frictionnait de ses mains.

– Je suis là, dit Chloé, désignant la clio blanche garée un peu plus loin.

Bruneau se retourna, plongea son regard dans celui de Chloé.

– Si vous avez d’autres questions, dit-il, n’hésitez pas. Vous avez mon téléphone, sinon vous pourrez me trouver à la Cave de Saint-Farrot. J’y suis présent la plupart du temps.
– Je n’y manquerai pas, répondit Chloé.
– Bonsoir lieutenant, murmura Stéphane Bruneau avant de s’éloigner pour rejoindre son véhicule.
– Bonsoir, dit Chloé.

Pensive, elle regarda la silhouette souple, et féline remarqua-t-elle, de Bruneau s’enfoncer dans la nuit. Leur conversation n’avait pas été vaine, Chloé le sentit. Bruneau avait dit quelque chose, quelque chose qui se diffusait en elle. Mais elle n’était pas en état d’analyser quoi que ce soit.

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