Une affaire en cours – Chapitre 15

En sortant de chez Ghislaine Lucas, et sans plus attendre, Chloé appela le commissariat. Elle souhaitait parler au brigadier Morvan, ou Duchemin, l’un ou l’autre, celui qui pourrait la prendre.

– Morvan, dit une voix au bout de quelques secondes.
– Bonjour Loïc, c’est Chloé. Dites, vous pourriez faire le tour des concessionnaires Opel des environs, leur demander combien de Mokka et de Grandland de couleur noire ont été vendues, disons depuis un an ou deux, ainsi que le nom de leurs propriétaires ?
– C’est déjà fait, lieutenant.
– Comment ça, c’est déjà fait ? 
– Oui, poursuivit le brigadier. C’est le lieutenant Pelletier qui nous l’a demandé ce matin même, juste après votre départ.
– Ah bon ? dit Chloé lentement. Et sur quelles bases le lieutenant Pelletier vous a-t-il demandé cela ?
– Un nouveau témoin, nous a-t-il dit, qui aurait aperçu une voiture le soir du meurtre, une Opel, le témoin en est certain, et neuve, il est formel. La voiture sortait à vive allure de la rue des Cèdres, celle où est située la maison de Bruneau.
– Tiens donc… Un coup de bol, on dirait. Et ce témoin, qui est-ce ?
– Il s’agit apparemment d’un appel anonyme, mais je n’ai pas toutes les données. Voulez-vous que je vous passe le lieutenant Pelletier ? Il est à son bureau.
– Non, je vous remercie Loïc. Je le verrai plus tard.

Pensive, Chloé ouvrit la portière de sa voiture et démarra. Comment diable Pelletier savait-il pour l’Opel ? L’histoire du témoin lui paraissait bizarre. Elle se souvint du petit sourire en biais qu’il lui avait lancé avant la réunion. Et si… si Pelletier était allé fouiner dans les dossiers qu’elles avaient laissés la veille sur son bureau ? Après tout, il était déjà là quand elle était arrivée. Aurait-il osé ? Oui ! se dit Chloé, le regard sombre. Pelletier était capable de tout ! Elle serra les dents. Ne te réjouis surtout pas trop vite, Pelletier, murmura-t-elle d’une voix sourde. Rien ne nous dit que la voiture recherchée a été achetée par ici.

Chloé freina brusquement, ce qui fit klaxonner le véhicule qui la suivait, pour se ranger le long de la rue, sur une place libre. Elle dégaina son téléphone portable et activa le réseau Internet, pianota dessus, sortit un carnet et un stylo de sa sacoche de cuir, puis nota toutes les adresses qu’elle put trouver sur Saint-Farrot et alentour. S’il fallait faire des kilomètres, elle allait les faire.

Quelques minutes plus tard, elle garait son véhicule devant l’enseigne Carrauto qui se trouvait dans une petite rue plutôt calme, désertée des habitations de la ville. Un rideau métallique relevé aux trois quarts donnait sur un grand box dans lequel trois hommes s’affairaient autour de voitures surélevées par des rampes de levage. S’avançant à l’intérieur, Chloé demanda à parler au gérant, ou au responsable. « René ! cria l’un des hommes vers le bureau que l’on apercevait au fond du local, on te demande ! » Un homme, petit et costaud, en tenue de travail, apparut, le visage fermé.

– C’est pour quoi ? demanda-t-il en voyant la femme qui lui présentait une carte barrée dans le coin supérieur gauche de trois barres, bleu, blanc et rouge.
– Bonjour monsieur, police judiciaire dit Chloé. Vous êtes le gérant ? J’aurais quelques questions à vous poser, continua-t-elle. On peut aller dans votre bureau ?

L’homme détailla la policière, hocha la tête, les yeux méfiants, puis l’invita à le suivre. L’odeur d’essence et de cambouis imprégnait tout l’espace, jusqu’aux murs du local et au sol parsemé de taches huileuses et glissantes.

– J’ai besoin de savoir, dit-elle à l’homme qui s’était assis dans son fauteuil derrière son bureau, si vous avez eu en réparation carrosserie dernièrement une Opel noire, plutôt récente.
– Vous avez le numéro d’immatriculation ? demanda l’homme qui commençait à pianoter sur un ordinateur plus de première jeunesse.
– Hélas, non.

L’homme stoppa son geste.

– Ça va être compliqué, fit-il avec une grimace. Sans numéro d’immatriculation…
– Vous n’allez pas me dire que vous ne pouvez pas sortir la liste des véhicules qui sont passés dans votre garage depuis deux petits jours ? dit Chloé, argumentant sa demande d’un regard empathique.

L’homme se gratta la tête. Bon c’est vrai, les flics, il ne les appréciait pas beaucoup. Mais cette policière s’était présentée avec pas mal de classe, ça changeait des autres reloufiots qu’il croisait parfois par hasard, pas dans son garage heureusement. Il tapa de ses deux index sur le clavier et quelques secondes après, un papier sortit d’une imprimante, qu’il saisit avant de le tendre à Chloé.

– Vous voyez, dit-il, pas d’Opel ici. Vous voulez un petit café ? proposa-t-il avec un semblant de sourire.
– Non, c’est gentil, je n’ai pas le temps. En tout cas, merci pour votre coopération.

Chloé sortit et regagna son véhicule. Elle reprit son carnet, raya le premier nom, puis réfléchit. Elle avait répertorié une dizaine de carrosseries sur Saint-Farrot et périphérie, de la petite comme celle dont elle sortait à la plus grosse. Si la voiture qui avait percuté celle de Ghislaine Lucas était bien celle du meurtrier, celui-ci s’était certainement dépêché de faire disparaitre les traces de l’accident, et de préférence dans un garage n’ayant pas pignon sur rue. Il y avait même fort à parier qu’il était allé dans la carrosserie la plus discrète possible, là où on peut s’arranger avec quelques billets si nécessaire. Il y avait peut-être un moyen de gagner du temps. Elle prit son téléphone et rappela le commissariat. « Commissariat, j’écoute » entendit-elle sur fond d’acclamation.

– Eudes ? dit-elle.
– Euh… oui, c’est qui ? demanda la voix.
– C’est Chloé.
– Ah, lieutenant, souffla le brigadier.  Vous voulez parler à Morvan ?
– Non, à vous. Dites-moi, j’ai comme l’intuition que vous connaissez bien Saint-Farrot.
– Oui c’est sûr. Pourquoi ?
– Je suis à la recherche d’une carrosserie dont la réputation laisserait… à désirer, si vous voyez ce que je veux dire.
– Et bien, vous n’allez peut-être pas me croire… hésita le brigadier.
– Mais si, mais si.
– C’est que j’ai un pote… pas très… enfin, c’est pas un mauvais bougre mais bon avec le temps il a un peu mal tourné. On a fait toute notre scolarité ensemble, vous comprenez, on est resté en contact…
– Et ? demanda Chloé.
– Et bien, figurez-vous que son paternel est le patron d’une carrosserie qui a déjà eu affaire à la police. Bon, vous savez ce que c’est, dans ce milieu, ça brasse un peu de tout.
– D’accord, vous pouvez m’envoyer l’adresse ? Et, Eudes…
– Oui ?
– Vous pouvez garder ça pour vous ? Pour l’instant, dit Chloé.
– Pas de soucis, je vous envoie ça.
– Merci Eudes.

Eudes Michon se frotta les mains. Avec la nouvelle lieutenant, il sentait que ça allait changer au commissariat. Et ce n’était pas trop tôt ! Il en avait plus que marre d’être le bouc émissaire de certains quand ça tournait mal.

La carrosserie en question se situait à plusieurs kilomètres de Saint-Farrot. Chloé eut du mal à la trouver malgré le GPS. Celui-ci n’en faisait qu’à sa tête, lui donnant des ordres absurdes d’une voix monotone : « Dans 100 mètres, tournez à gauche » disait la voix alors que Chloé roulait sur une route bordée de parcelles de terre cultivées à n’en plus finir, sans aucune intersection. Ou encore, elle s’affolait tout à coup : « Faites demi-tour… faites demi-tour… faites demi-tour… ». Irritée, Chloé avait fini par lui couper le sifflet, préférant se fier à son instinct. Elle arriva bientôt à hauteur d’un panneau d’entrée de ville indiquant : Mézails.  La bourgade semblait grise en toute saison. Les fenêtres étroites laissaient à peine entr’apercevoir des rideaux fins qui se soulevaient sans doute dès qu’un étranger passait par là. La route, traversant un alignement de maisons aux murs ternes, continuait tout droit jusqu’à la sortie. La carrosserie ne devait pas être bien loin.

Effectivement, 200 m à peine après le panneau affichant un Maizels barré, Chloé aperçut sur sa gauche un amas hétéroclite de voitures de toutes les couleurs. Elle s’engagea sur  un chemin cahoteux pour se garer, tout au bout, à proximité d’un bâtiment. Elle sortit de sa voiture tandis qu’un chien invisible aboyait furieusement. Un homme imposant apparut et s’approcha, l’œil scrutateur. Chloé sortit son porte-carte qu’elle tendit.

– Bonjour, dit-elle, police. Vous êtes monsieur Maillard ?
– Vous lui voulez quoi ?
– Lui parler, déjà.
– A quel sujet ?

L’homme était visiblement du genre à ne pas se montrer aimable en toute circonstance.

– Je recherche une carrosserie qui aurait rentré dernièrement une Opel noire, avec l’aile avant droite amochée. Ça vous parle ?
– Non.

L’instinct de Chloé l’assura du contraire. Ce « non » était beaucoup trop net et cachait donc quelque chose.

– Très bien. On va faire autrement. Ça vous parle mieux si je vous dis que je peux faire perquisitionner votre hangar, là, sans délai ?
– A quel titre ? demanda l’homme sans se démonter.
– Obstruction à une enquête de police, par exemple ?
– Il me semble que pour faire une perquisition il vous faut un motif valable, non ?
– Un meurtre, ça vous parait valable comme motif ?

Chloé vit le regard de l’homme se troubler légèrement. Il hésita quelques secondes.  

– Bon, venez avec moi, dit-il sur un ton âpre.

Chloé rengaina sa carte de police et suivit l’homme à l’intérieur du bâtiment.

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