Une affaire en cours – Chapitre 14

Avant de rentrer, Chloé était passée au commissariat. Depuis sa rencontre avec Ghislaine Lucas, elle avait une espèce de sensation vague et puis tout à l’heure, la sensation vague avait mué en une pensée plus palpable, qu’elle souhaitait approfondir.

Après avoir appelé Sophia pour savoir si tout se passait bien, et oui, tout se passait « super » bien, elle se connecta, le sourire aux lèvres, sur le net à la recherche de photos potentielles de François Bruneau durant ses années scolaires. Le père de François Bruneau était à l’aise financièrement, son fils avait dû fréquenter un lycée privé, elle en aurait mis sa main à couper. Il y en avait deux à Saint-Farrot, le lycée de l’Assomption et le lycée Saint-Roch. Elle consulta les archives des années quatre-vingt qui, d’après ses calculs, devaient correspondre à la période où Bruneau faisait ses études et réussit à dénicher une photo de groupe, qu’elle lança à l’impression. Puis elle changea de fenêtre pour se connecter sur un autre site qu’elle consulta un long moment, cliquant sur des photos pour les agrandir, avant de lancer, à nouveau, des impressions

Il était 21 heures passées quand elle se décida à rentrer, les heures avait défilé sans qu’elle ne s’en aperçoive. De la lumière filtrait chez Charles et Anou. Elle ferma la portière de sa voiture sans faire trop de bruit et alla se réfugier à l’intérieur de sa nouvelle demeure. Après une douche qui l’avait relaxée, et avoir fait infuser de cet excellent thé que lui avait donné Anou, elle s’était installée sur le canapé. A demi-allongée dans les coussins, elle songeait à Stéphane Bruneau qui avait presque réussi à la déstabiliser. Heureusement, elle n’était pas née de la dernière pluie et avait passé l’âge des plans qui ne menaient nulle part. Elle avait déjà donné auprès de celui qui était devenu, à son insu, le père de sa fille. Pour le moment, Sophia ne semblait pas trop préoccupée de savoir mais un jour viendrait. Tout comme ce jour était aussi arrivé pour elle. Quand elle avait su qu’elle avait été adoptée, elle s’était promis de faire des recherches.

Une fois Sophia née, avec l’aide de sa mère adoptive qui l’avait soutenue, elle s’était lancée à la recherche de la femme qui l’avait conçue, portée, mise au monde avant de la remettre aux soins des services de l’adoption. Bien sûr elle lui en avait voulu, surtout au début, mais ensuite elle avait souhaité comprendre. La recherche ne fut pas très longue, sans doute le fait que sa mère avait levé le secret de son identité quelques années après son abandon, espérant peut-être pouvoir un jour retrouver son enfant, avait-il accéléré la démarche. Peu de temps après, elle était allée à sa rencontre. C’est ainsi qu’elle avait appris sa véritable histoire.

Elle se releva, se posta devant la fenêtre qui donnait sur la cour. De là, elle pouvait voir la lumière chez Charles et Anou. Peut-être celle-ci était-elle en ce moment dans son atelier. Peut-être Charles était-il, lui, assis devant les flammes de la cheminée, aux côtés de Malika qui se laissait caresser en ronronnant. Elle ressentit soudain l’envie d’aller toquer à leur porte, de parler. Mais elle était fatiguée. Parler attendrait.

*

Le lendemain, au petit matin, un peu avant la réunion à laquelle ils étaient tous convoqués, elle avait croisé un Pelletier mystérieux qui l’avait regardée, un petit sourire en coin. Que mijotait-il celui-là ? Chloé avait haussé les épaules, les histoires de Pelletier ne l’intéressaient pas.

Le point fut rapide, les nouvelles n’ayant apporté aucun élément intéressant, chacun retourna à sa tâche. Chloé, un gobelet de thé vide à la main qu’elle jeta dans la poubelle, récupéra ses dossiers avant d’aller retrouver la vieille madame Lucas.

Elle passa devant Eudes Michon à l’accueil qui lui fit un petit signe de la main, que Chloé lui rendit. Ce Michon avait le mérite d’être souriant et plutôt prévenant. Ce qui n’était pas le cas de tout le monde, se dit Chloé en revoyant la face sournoise de Pelletier.

*

– Bonjour, jolie demoiselle, entrez donc, dit Ghislaine Lucas en ouvrant grand sa porte.

Chloé ne put se retenir de sourire.  L’accueil n’avait rien à voir avec le précédent. La vieille dame semblait enchantée de la recevoir. On aurait même pu penser qu’elle l’attendait de pied ferme. Chloé l’avait prévenue de son passage car elle voulait lui montrer quelques photos. « Peut-être, madame Lucas, pourrez-vous nous aider dans notre enquête en reconnaissant la voiture qui a percuté la vôtre le soir du meurtre » lui avait-elle dit.

Albert jappait sans s’arrêter, sautillant d’un endroit à un autre.

– Albert ! cria sa maîtresse. Désolée, commissaire, il est vraiment impossible.
– Ce n’est pas grave, c’est un joyeux toutou. Et je ne suis pas commissaire, madame Lucas. Je ne suis que lieutenant.
– Eh ben, vous devriez ! Peut-être que le commissariat, y tournerait mieux. Avec toute cette bande de mollassons qui trainent là-dedans. A chaque fois que j’y vais, c’est toujours pareil. Alors madame Lucas, qu’y me disent, c’est pour quoi cette fois ? Comme si j’y allais pour le plaisir. C’est de ma faute si y en a qui respectent plus rien ? Et qui c’est qui doit s’en occuper, hein ? Si c’est pas les flics !

S’apercevant qu’elle avait monté dans les aigus, la vieille dame baissa le ton. Après tout, la lieutenant n’y était pour rien.

– Bon, bon, enfin, ajouta-t-elle, c’est vrai que j’ai toujours eu droit qu’à ceux du rez-de-chaussée. Et c’est peut-être pas les plus efficaces, voilà tout. Entrez. Installez-vous à la table, on sera plus à l’aise. Vous voulez boire quequ’chose ? demanda-t-elle avec un geste vers les boissons posées sur la nappe cirée.
– Un verre d’eau ? dit Chloé. De toute façon, je ne vais pas vous accaparer trop longtemps.
– Bah, du temps, c’est tout ce qui me reste.

Pendant qu’elle servait deux verres de la carafe d’eau – de l’eau du puits, hein ? précisa-t-elle, bien fraîche et sans arrière-goût, pas comme celle de la ville, polluée, que j’ai jamais accepté de faire installer, tenez prenez donc aussi un biscuit, ça vous fera pas de mal  –  Chloé avait sorti un dossier d’une sacoche de cuir, qu’elle posa sur la table.

– Voici votre déposition, dit-elle. Je cite : « J’ai vu une voiture noire, ça flambait neuf, elle avait des grosses roues, elle m’a percutée et elle a filé comme l’éclair. Je ne suis pas capable de citer la marque de la voiture, tout est allé trop vite ».

La veille dame se gratta le haut du crâne.

– Oui, bon, c’est pas du littéraire, c’est sûr. Mais c’est Michon qui m’a reçue. Il a tourné à sa sauce. Parce que moi, j’ai peut-être pas l’air mais je sais écrire quand même ! Et pour le reste, c’est que je m’y connais pas trop en voiture… La mienne, elle a plus de quarante ans, elle roule encore, ça c’est sûr mais pour le reste. C’est trop moderne maint’nant. Vous décrire exactement, je saurai pas.
– Ce n’est pas grave, lui assura Chloé. Nous allons bien finir par trouver. Voilà ce que nous allons faire. Vous allez fermer les yeux et essayer de vous projeter à ce fameux soir où vous êtes rentrée de votre réunion associative.
– Vous êtes sûre que ça va marcher, vot’ truc ? demanda la mère Lucas, méfiante. Vous allez pas m’hypnotiser au moins ?
– Non, répondit Chloé en souriant. Ne vous inquiétez pas.
– Ah bon. Quand même. C’est des nouvelles méthodes dans la police ?
– Ce sont les miennes en tout cas. Rassurez-vous madame Lucas, fermez juste les yeux deux ou trois minutes, pas plus.
– Bon.

La vieille dame ferma ses paupières et Chloé lui demanda de revenir en pensée au moment où elle rentrait tranquillement de son après-midi chez « Pelotes et laines sans frontières ». Elle remarque de la fumée sortant de la maison voisine, elle rentre chez elle pour avertir les pompiers, puis au moment où elle ressort, soudain, une voiture surgit à toute vitesse, et là, c’est le choc ! Un grand bruit de froissement de tôle. Dans sa stupeur, elle n’a pas le temps de détailler le véhicule mais elle remarque quelque chose. Oui, oui, dit-elle, je me souviens, y avait un truc qui brillait devant, je l’ai vu juste avant qu’elle vienne cogner ma voiture, un truc comme un éclair.

– Ouvrez les yeux madame Lucas, dit Chloé en lui présentant sous les yeux un dessin. Est-ce que ça ressemblait à ça ?
– Oui !!! C’est bien ça ! s’écria la mère Lucas en regardant le dessin représentant un rond traversé horizontalement d’un motif en zigzag. C’est quoi ce machin ?
– C’est un logo de voiture, celui d’une Opel, plus précisément. Je pense que vous avez été percutée par une Opel, un modèle neuf donc, selon vous et de couleur noire. Un peu comme celui-ci ?

Chloé tira une photographie parmi d’autres qu’elle avait sélectionnées.

– Pan ! Dans le mille ! cria Ghislaine Lucas. En tout cas, ça ressemble bigrement à la voiture que j’ai vue. Ben, vous êtes fortiche, vous.
– J’ai pensé à ce modèle car vous avez parlé d’une voiture assez imposante, répondit Chloé en rangeant ses photos. Celle-ci est une Mokka mais peut-être avez-vous vu une Grandland. En tout cas, cela réduit le champ de nos recherches. Grâce à vous, nous allons peut-être pouvoir avancer dans notre enquête.

Ghislaine Lucas se redressa d’un coup sur sa chaise.

– Faudra pas oublier de le signaler au commissaire, dit-elle d’un ton hautain. Que là-bas, ils se rendent compte que la mère Lucas, elle est peut-être pas aussi folle que ça. Mais comment que vous avez deviné pour la marque de la voiture ?
– Vous avez mentionné plusieurs fois  – dans votre dépôt de plainte ainsi qu’à moi-même lorsque je suis venue vous voir – le mot éclair. J’ai d’abord pensé qu’il y avait eu de l’orage le soir du meurtre. Mais non, il faisait beau. Très beau même. Et puis il a suffi d’un coup de chance. Lorsque j’ai traversé la rue hier après-midi, j’ai failli être renversée par une voiture, une Opel, et j’ai soudain été frappée par son sigle au-devant du capot que le soleil illuminait. C’est là que l’idée m’est venue, que le fameux « éclair » aurait pu provenir d’un reflet du soleil sur le logo d’une voiture.
– Tu parles d’un coup de chance ! s’écria Ghislaine Lucas en abattant vivement sa main sur la table, ce qui fit frémir l’eau dans les verres à moitié pleins, vous auriez pu vous faire écraser, oui ! Un tas de gougnafiers dans c’te ville, je vous le dis ! Puis de partir dans un grand sourire. Ah bah, je vais pouvoir en raconter au club. Si on m’appelle pas madame Colombo, après ça – elle se pencha en avant comme sur le ton de la confidence – c’est que j’aime bien regarder Colombo, moi, ça passe souvent à  la télé, sauf que le meurtrier, on sait déjà qui c’est. Moi aussi je mène souvent mes petites enquêtes. C’est pour ça que je vais au commissariat. Pour les aider, les pauvres bougres. Mais on dirait pas qu’ils apprécient mon sens de la citoyenneté. Enfin… Je sens que Germaine et Gisèle, elles vont être vertes de jalousie. Déjà que je viens de gagner le concours de la pelote. Oui ! dit-elle en voyant l’expression amusée sur le visage de la jolie lieutenant. Chez nous aussi, on fait des concours. Y a pas de raison, bon sang ! C’est pas plus mal que de se crêper le chignon pour cette histoire de milieu. Vous le savez ça au moins ?
– Ça quoi ? demanda Chloé en remettant les photos dans le dossier.
– Qu’ici, vous êtes en plein milieu de la France.
– Ah bon ? dit Chloé
– Mon Dieu ! s’exclama Ghislaine Lucas. Ah ben, vous allez pas tarder à le savoir. Ça déteint depuis bien trop longtemps sur tout, cette histoire.

Tiens donc, se dit Chloé en songeant aux paroles de Charles Meunier, lorsqu’ils étaient Chez Michel l’autre jour, au sujet de la compétition et de son art depuis la nuit des temps.Sans doute une façon de se construire au travers de challenges incessants. Ce qui n’était pas pour lui déplaire.

– Un peu de tarte aux pommes ? demanda Ghislaine Lucas.
– C’est très gentil de votre part mais je ne suis pas censée être là pour prendre le thé. J’ai des comptes à rendre, vous savez.
– Allons ! Allons ! répliqua la veille dame. Vous n’aurez qu’à leur dire que vous avez été séquestrée par la vieille bique de madame Lucas, c’est un de mes surnoms – ils croient que je sais pas, ces pauv’ – et que vous n’avez pas pu faire autrement que de manger sa tarte.
– C’est vrai qu’elle a l’air bonne, dit Chloé qui n’avait pas eu le temps de déjeuner et qui jetait un œil intéressé sur la pâtisserie.
– Ah ! Vous voyez ! Goûtez-moi ça. Mon défunt aurait encore été là, vous auriez pas pu. Goinfre comme il était, ce bon à rien, il aurait déjà tout englouti sans penser à en laisser pour les invités.

La vieille dame posa sur une assiette une part énorme de tarte qu’elle poussa vers Chloé, l’air satisfait.

– Il vous manque, n’est-ce-pas ?
– Qui ?
– Albert. Votre mari.
– Pourquoi vous dites ça ? demanda sèchement la veille dame.
– Il vous manque, répéta doucement Chloé, observant le vieux visage qui lui faisait face.

Les yeux étonnés de la vieille madame Lucas s’adoucirent un peu tandis qu’un sourire voilé étira un bref instant ses lèvres qu’elle colorait encore légèrement, en mémoire sans doute d’un époux, un bon à rien, qu’elle ne parvenait pas totalement à effacer de ses pensées. Quelles que furent leurs dernières années, sans doute passées à se chamailler, à s’affronter même, il y avait eu aussi, un jour, de l’amour. Et c’était cela qui était en fin de compte resté dans les souvenirs. Ghislaine soupesa du regard la jeune femme qui lui faisait face. Elle était bien jeune, la lieutenant, mais elle avait diablement de l’intuition. Elle voyait les choses. Et puis elle était délicate dans son approche.

– Vous êtes pas quelqu’un d’ordinaire, vous, murmura-t-elle, comme pour elle-même.

Chloé se leva tandis qu’Albert, couché aux pieds de sa maîtresse, se remettait vivement sur ses quatre pattes pour fêter ce nouvel événement.

– Votre tarte était vraiment délicieuse, madame Lucas, dit Chloé
– Albert ! Ça suffit ! glapit la vieille femme, puis se tournant vers la lieutenant pour la raccompagner jusqu’à la porte : J’espère qu’il sera vite retrouvé, l’assassin du maire, dit-elle. Et que c’est vous qui le coincerez.

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