Une affaire en cours – Chapitre 13

Il était dix-sept-heures cinq lorsque que Chloé se gara, tout près de la place de l’église. Stéphane Bruneau, assis à la terrasse du café, pianotant sur son téléphone portable, vit arriver au loin la lieutenant de police. Il ne put s’empêcher de détailler, sous couvert de ses lunettes teintées, la silhouette svelte et sportive qui ne laissait visiblement pas indifférent les hommes, dont certains d’ailleurs ne se gênaient pas pour se retourner sur elle. Il remarqua aussi, souriant intérieurement, que la jeune femme ne semblait absolument pas se rendre compte des regards, discrets ou non, qu’on lançait sur son passage. Elle s’avançait vers lui d’un pas ferme et décidé quand un coup de klaxon brutal et un grincement de pneus se firent entendre. Un juron suivit, sortant de la vitre ouverte d’une voiture d’un rouge éclatant qui avait pilé net à deux pas de Chloé. Cette dernière se rendit compte qu’elle avait traversé sans vraiment regarder. Mais elle n’était pas loin des clous et de toute manière, la voiture roulait beaucoup trop vite. Elle allait invectiver le chauffard quand elle s’arrêta brusquement, alors que le conducteur, lui, semblait inspiré par l’art de la grossièreté, ne se privant pas pour lui lancer un chapelet de mots plus inventifs les uns que les autres. Irritée, la jeune femme sortit sa plaque de police qu’elle balança sous le nez du chauffard et de sa main lui intima l’ordre de la fermer, ce qu’il fit du reste sans se faire prier. Chloé resta ainsi quelques longues secondes à fixer l’avant de la voiture sous l’œil déconcerté de l’homme se demandant quel sort on lui réservait. Fallait-il fuir ? Ou attendre comme si de rien n’était ? Il vit alors la flic se déplacer légèrement avec un geste de la main lui sommant de circuler, ce qu’il fit aussi sans demander son reste.

La jeune femme se dirigea vers la brasserie où était assis Stéphane Bruneau qui avait observé la scène avec intérêt. Il se leva à son approche tandis qu’elle stoppait devant lui, semblant hésiter, puis elle lui tendit la main.

– Lieutenant, dit-il en la lui serrant.

Une poigne douce à laquelle Chloé répondit, elle, fermement avant de s’installer sur une des chaises en rotin disposées autour de la table ronde.

– Que voulez-vous boire ? demanda Bruneau. Je ne vous ai pas attendue, désolé. J’étais un peu en avance, j’ai pris un monaco. Ça vous dit ?
– Non merci, dit Chloé que la boisson aurait bien tentée. Je suis toujours en service, rappela-t-elle au cas où Bruneau aurait oublié qu’elle n’était ici que pour l’enquête.

Elle se saisit de la carte des boissons, la consulta brièvement et passa commande auprès du serveur qui s’était approché. Un téléphone sonna, celui de Bruneau qui consulta l’origine de l’appel avant de décrocher avec un geste d’excuse. La chaleur était encore pesante en cette fin d’après-midi. Chloé se sentait moite et regretta de n’être pas passée au commissariat se rafraîchir un peu avant de venir. Tant pis. Elle se cala confortablement sur son fauteuil tout en observant, cachée elle-aussi derrière ses lunettes de soleil, Stéphane Bruneau qui ne semblait pas du tout souffrir de la chaleur. Vêtu d’un jean de bonne coupe et d’une chemise dont les manches étaient retroussées sur ses bras musclés et hâlés, il semblait aussi frais et dispos qu’au petit matin, au sortir de la douche. Un parfum boisé mais discret parvint au nez de la jeune femme, la troublant suffisamment pour qu’aussitôt, elle se reprît.  Enfin quoi ! Elle n’était pas là pour un rendez-vous galant ! Et elle n’était pas non plus l’une des nombreuses conquêtes que Bruneau ne devait pas manquer de collectionner,  n’étant pas marié, elle l’avait lu dans son dossier.

Elle regarda au loin, l’air indifférent, attendant que se termine la conversation. Après quelques minutes, Bruneau se tourna enfin vers elle après avoir glissé son téléphone portable dans la poche arrière de son jean.

– Je suis tout à vous, dit-il avec un sourire désarmant.
– Je vous écoute, répondit la jeune femme d’un ton bref en portant à ses lèvres le rafraichissement qu’elle avait commandé.

Bruneau qui s’apprêtait à saisir son verre se raidit légèrement puis un sourire – narquois, jugea Chloé –  se dessina sur ses lèvres.

– Toujours comme ça ? demanda-t-il
– Comme ça quoi ?
– Speed.
– Je suis en service, monsieur Bruneau. Je ne suis pas là pour faire la causette ou parler de la pluie et du beau temps. Vous m’avez appelée pour m’informer qu’il vous était revenu quelque chose.
– Oui, c’est vrai, dit-il avec comme un air de regret.

Regret de quoi ?  se dit Chloé qui avait l’impression d’être sous le coup d’une chaleur écrasante ne s’acharnant que sur elle. Que finalement, la conquête n’allait pas être si facile ?

– Quelques jours avant sa mort, dit Bruneau, j’ai rencontré mon père dans la rue. Je vous l’ai dit, lieutenant, mon père et moi, nous nous croisions de temps à autre. C’était là les seules relations que nous avions. Bonjour. Au revoir. Comment ça va ? Bien merci. Durant ce court laps de temps, quelqu’un l’a appelé sur son téléphone. Une conversation très brève qu’il a interrompue sèchement. Son regard était noir, il avait l’air particulièrement contrarié. Et, chose qu’il ne faisait jamais, il a cru bon de me préciser que c’était un pauvre type avec qui il avait rendez-vous. Un ancien camarade, a-t-il dit d’un ton méprisant. Le pauvre bougre était dans le besoin. Il n’allait quand même pas laisser tomber un vieux pote.
– Intéressant, dit Chloé. Vous n’avez aucune idée de qui il s’agissait ?
– Aucune. Mon père était secret. Je ne connaissais pas ses amis. Si amis il avait, comme je vous l’ai déjà dit. Je doute en tout cas qu’il l’ait vraiment vu. Mon père aimait bien faire croire que le sort des autres lui importait. A mon avis, il l’a rappelé pour lui dire d’aller se faire foutre. C’était plutôt son genre.

Un silence s’installa. Chloé sirotait son verre, plongée dans ses réflexions. Bruneau l’observait, se demandant s’il allait oser.

– Lieutenant ?
– Oui ?
– Si quelqu’un… vous invitait à diner, dit-il hésitant… en dehors de votre service… en tout bien tout honneur… poursuivit-il, laissant planer la demande.

Chloé tourna la tête tandis que leurs regards se cherchaient sans se trouver sous l’opacité des verres sombres.

–  Vous voulez une réponse ? dit la jeune femme. Tout dépend de qui il s’agirait. Mais si ce quelqu’un était lié de très près à une affaire en cours, de meurtre par exemple, je doute fort que cela serait possible.
– Oui. C’est bien ce que je craignais.

Il se leva et se pencha tout près de la jeune femme, surprise par cette subite proximité.

– Je souhaite de tout cœur que vous trouviez au plus vite le coupable, murmura-t-il à son oreille, la frôlant de ses cheveux noirs sous un sillage de parfum. Désolé, il va falloir que je parte, poursuivit-il. Les consommations sont pour moi. A bientôt…

Tandis que Stéphane Bruneau s’éloignait, Chloé, elle, tentait de calmer les pulsations de son cœur qui battait à une vitesse anormale.

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