
Charles Meunier poussa la porte du commissariat. Celle-ci s’ouvrit, sans aucune résistance. A l’intérieur, il faisait aussi chaud que dehors. Rien ne semblait avoir changé depuis qu’il avait pris sa retraite. Il aperçut Eudes Michon, la tête baissée. Décidément, celui-là non plus n’avait pas changé. N’importe qui pouvait donc entrer et se faufiler dans le commissariat sous le nez et à la barbe du personnel, sans que celui-ci ne s’aperçoive de rien.
Meunier s’approcha de l’accueil d’où l’on apercevait une touffe de cheveux au-dessus d’une tête inclinée, puis, une fois devant, lança d’une voix forte :
– Brigadier Michon !
– Oui ! Chef ! réagit celui-ci sursautant et relevant vivement la tête et des yeux ronds affolés. Commissaire Meunier ! s’exclama-t-il, comme soulagé de ne pas trouver face à lui une autorité officielle.
– Monsieur Meunier suffira, répondit Charles.
– Exact, reconnut Michon qui se statufia soudain sous le bruit d’une clameur en provenance du téléphone portable planqué sur ses genoux, sous le bureau. Vous avez rendez-vous ? Chef ? Monsieur Meunier… Charles… bafouilla-t-il pour couvrir le bruit tout en appuyant à l’aveuglette sur le portable pour le mettre en mode silencieux. Au lieu de quoi, la clameur s’intensifia un peu plus. Le visage du brigadier vira au rouge cramoisi.
– Je venais voir Champlain, s’il est là, je n’ai pas rendez-vous, répondit l’ex-commissaire comme s’il n’avait rien entendu. Dites-moi, brigadier ?
– Oui ? répondit Michon, soulagé d’avoir réussi à faire taire son téléphone mais inquiet que le commissaire – ex-commissaire, se remémora-t-il – ait pu faire la liaison des acclamations avec le match de football qui se jouait actuellement.
– Trouvez-vous normal que je me tienne là, devant vous, sans que personne n’ait débloqué la porte d’entrée, ni ne m’ait demandé quoi que ce soit ?
– C’est-à-dire, s’excusa Michon sur un ton plaintif, on a un petit problème avec le système de sécurité. Les techniciens sont en train de travailler dessus…
– Je vois, dit Charles. Pouvez-vous m’annoncer au commissaire Champlain ?
– Oui com… oui monsieur Meunier… Ça me fait drôle quand même, ne put-il s’empêcher de remarquer avec un petit gloussement.
Il décrocha un combiné et appuya sur une touche.
– Commissaire ? dit-il. Monsieur Meunier, ex-commissaire précisa-t-il en regardant Charles, demande s’il peut vous voir ? Au silence qui s’ensuivit, il reprit d’une petite voix : Euh… commissaire Champlain ? Est-ce que, dois-je le faire monter ?
Charles vit Michon écouter religieusement, sans doute des consignes que Champlain en profitait pour lui donner, avant d’acquiescer et de raccrocher.
– Vous pouvez monter, dit-il.
Charles se dirigea vers l’ascenseur. Au moment où celui-ci arrivait, il se retourna soudain vers le brigadier.
– Brigadier ?
– Oui ?
– C’est quoi le score ?
– Deux zéro. Pour nous, dit-il avec fierté, avant de s’apercevoir qu’il venait encore une fois de gaffer.
*
– Monsieur Meunier ! dit Champlain en ouvrant la porte. Quelle surprise ! Entrez donc.
Charles s’avança dans le bureau qui avait été le sien. Il ne le reconnaissait absolument pas. Le nouveau commissaire avait joliment personnalisé la pièce.
– Asseyez-vous, je vous en prie, reprit Champlain.
– Je ne vous dérange pas au moins ? dit Charles
– Nullement… nullement… Je viens moi-même de revenir et je m’apprêtais à prendre un café. Cela vous dit ?
– Oui, pourquoi pas, répondit Charles tandis que Champlain appuyait sur une touche du téléphone. Bertillon ? Vous pouvez nous apporter deux cafés ? Sucre ? demanda-t-il à Charles. Sans sucre, confirma-t-il dans le combiné. Alors, poursuivit-il en s’enfonçant dans son fauteuil, que me vaut l’honneur de votre visite ?
– Je passais dans le coin, dit Charles en croisant les jambes. Un petit bonjour amical.
– Comment se passe votre retraite ?
– Fort bien, ma foi, dit Charles. Je pensais être accro à l’effervescence, au rythme diabolique et à l’insomnie. Et puis je m’aperçois que je vis très bien sans.
Champlain hocha la tête, pensant en son for intérieur aux différentes appréciations qu’on lui avait données sur le commissaire qu’il devait remplacer. Un homme au langage particulier. Beaucoup de métaphores. Parfois il fallait suivre. Les deux hommes s’étaient un peu côtoyés au début dans le cadre du travail, sans aller plus loin dans la relation.
– Et votre nouvelle recrue ? demanda Charles.
– Le lieutenant Beaulieu ? Pour l’instant, rien à dire. Elle vient tout juste d’intégrer le commissariat. Mais son dossier est prometteur.
– Oui ? souligna Meunier. Bien noté dans son précédent poste ?
– Très bien même, acquiesça Champlain. Ce qui est curieux car elle aurait pu postuler pour une ville bien plus importante où elle aurait été plus à même de mettre en pratique ses compétences. Saint-Farrot n’est pas si grand que cela et la délinquance est certainement moins dense que dans une grande ville comme Paris. Mais je ne vais pas me plaindre. On voit que c’est quelqu’un qui en veut. Son dossier, je peux vous le dire, fait état de missions accomplies avec une belle adresse. Elle a su gérer des situations difficiles, désamorcer des conflits. Je pense que c’est une audacieuse. Elle nous sera bien utile ici, pas comme certains, ajouta Champlain d’un ton désabusé. Enfin vous savez aussi bien que moi.
– Oui… murmura Charles. A moins de fautes lourdes, on ne peut malheureusement pas faire grand-chose.
Un petit sourire s’étira sur les lèvres de Champlain. Entre commissaires, on savait se comprendre.
– Sinon, du nouveau sur l’affaire en cours ?
– Pfffttt ! s’exclama Champlain. Que dalle ! Pour l’instant, on tourne en rond.
– Vous pensez qu’il pourrait y avoir un lien avec le projet du parc d’attractions ?
– Je ne sais pas. La financière est actuellement en train de décortiquer les comptes et les contrats de l’entreprise Bruneau, afin de vérifier aussi s’il n’y aurait pas accointance avec la société en charge de la construction du parc et celle de Bruneau.
– Délicat, tout ça.
– Comme vous dites…
Les deux hommes poursuivirent la conversation un moment autour de choses plus légères. En se levant, Charles tendit une main vers Champlain que celui-ci serra avec vigueur. L’attitude de ce dernier, ainsi que ses propos, l’avait rassuré. L’homme savait reconnaître les compétences de son personnel. La jeune lieutenant serait appréciée à sa juste valeur.
… suite
