Une affaire en cours – Chapitre 11

Chloé s’approcha de la maison. Tout semblait calme. Les gars du labo et de la technique avaient terminé. On avait scellé le portail pour empêcher les curieux et les amateurs de morbide de pénétrer à l’intérieur.

Chloé descella l’installation, ouvrit la grille qui couina puis elle s’avança lentement dans l’allée qui menait à la maison. Le jardin présentait encore les marques récentes d’un entretien méticuleux, l’œuvre d’un jardinier probablement. A moins que Bruneau ne fût un fervent amateur de jardinage, mais elle doutait fort qu’il en avait le temps au vu des nombreuses responsabilités que devaient engendrer la direction d’une entreprise et celle d’une mairie. L’allée gravillonnée avait elle aussi fait l’objet d’examens minutieux. Mais les va-et-vient des différents intervenants pour maitriser l’incendie, transporter le corps, inspecter les lieux, amasser les indices, avaient pas mal brouillé les pistes. Rien de particulier n’avait été découvert sinon des pierres projetées sur la pelouse, dues certainement au départ précipité du principal suspect dont on ne connaissait pour l’instant pas le nom.

Les oiseaux s’en donnaient à cœur joie dans les arbres. Ça pépiait, ça voletait, ça se poursuivait de branche en branche. Chloé entra dans la maison qui sentait encore fortement le brûlé. Et la mort, pensa-t-elle. Une odeur particulière, au-delà de celle qu’avaient laissée les flammes. Le fauteuil gisait, débarrassé de son hôte qu’on avait tant bien que mal décollé du siège. On y distinguait nettement des petits lambeaux de chairs calcinées rivés sur les accoudoirs. Chloé observa la pièce à la lueur du jour qui éloignait un peu le drame qui s’y était déroulé. Un peu seulement. Elle fit le tour lentement, arrêtant son regard sur chaque objet, chaque tableau, chaque meuble. Tout n’était que silence. Un silence mortuaire. Elle se décida enfin à emprunter le grand escalier qui menait aux étages. Au premier, trois chambres ainsi qu’une salle de bain annexée à l’une d’entre elles. Celle de la victime. Chloé passa la porte qui était ouverte et se retrouva face à un grand lit baldaquin dont les draps étaient parsemés de photos, comme si on les avait jetées dessus dans un geste de désespoir… ou de colère peut-être. Toutes représentaient une femme, très belle, hispanique, la peau mate avec de longs cheveux noirs. « La femme de Bruneau, Elena » se dit Chloé. Elle se saisit d’une photo en noir et blanc. Un regard magnifique, passionné. Une classe indéniable, à la hauteur de ces actrices célèbres qui crevaient l’écran et les projecteurs dans les années soixante. Pensive, elle plaça à côté une autre photo, plus récente. Elena avait les traits marqués, son regard s’était éteint avec le temps. « Pourquoi ? » songea Chloé. Elle prit un autre cliché au hasard, on y voyait Elena qu’un jeune garçon, en arrière-plan, observait d’un regard sombre. Stéphane Bruneau ! Son cœur fit un bond. Elle détailla le visage lisse de l’enfant qui devait avoir dans les dix ans.

A ce moment, son téléphone sonna. Chloé reposa les photos pour récupérer son portable coincé dans sa poche arrière.

– Lieutenant Beaulieu, s’annonça-t-elle d’une voix plus sèche qu’elle ne l’aurait voulu.
– Je vous dérange, semble-t-il, répondit une voix grave qu’elle ne reconnut pas tout de suite.
– Vous êtes ?
– Stéphane Bruneau, dit la voix.
– Tiens donc… Comme les esprits se rencontrent, dit Chloé. Je pensais à vous.
– En bien, j’espère, répondit l’homme sur un ton indéfinissable.
– Ni en bien, ni en mal, dit Chloé, irritée par l’approche familière de Bruneau. Je suis dans la chambre de votre père, poursuivit-elle, devant des photos de votre mère. Une très belle femme. J’aimerais que vous me parliez d’elle.

Un silence s’installa à l’autre bout de la ligne.

– Allo ! dit-elle d’une voix forte. Vous êtes toujours là ?
– Oui, je suis là. Inutile de crier.
– Je ne criais pas.
– Si vous criiez.
– Bref ! dit-elle d’une voix impatiente. Pourquoi m’appeliez-vous ?
– Il m’est revenu quelque chose hier suite à notre entrevue et j’ai pensé que je devrais peut-être vous en parler.
– Très bien. Je vous écoute.
– C’est-à-dire, je suis un peu pressé. Un client doit venir d’une minute à l’autre. Que diriez-vous de prendre un café ou un verre, disons… d’ici deux heures. Si vous êtes libre bien entendu.
– Je suis toujours libre quand il s’agit de faire avancer une enquête. Car évidemment, c’est bien de cela dont nous parlons ?
– Mais certainement, assura Stéphane Bruneau.
– Alors, retrouvons-nous vers dix-sept heures. Je vous rejoins sur votre lieu de travail ?
– Disons plutôt au Plazza.  En face de l’église.
– OK, dit Chloé. A tout à l’heure.

« Ok », se dit-elle, énervée contre elle-même en appuyant sur la touche fin d’appel. Pourquoi pas « Tchao, à plus, tant qu’on y est ».

Elle se remit à fouiller dans les photographies, avisa un paquet de lettres dont l’une était sortie de son enveloppe. Des lettres anciennes à en juger par le jaunissement du papier. Elle en déplia une et parcourut des lignes qui parlaient d’amour, de promesses, d’éternité. « De rêves… » pensa Chloé, en remettant la lettre dans l’enveloppe. Est-ce que l’éternité existait dans une relation amoureuse ? Elle n’y croyait pas et ne comprenait pas que l’on puisse jurer et promettre des sentiments que la vie pouvait mener sur des sentiers parfois sans issue. A quoi bon persister quand la fin s’annonce comme une évidence ? En tout cas, les mots couchés sur la lettre cadraient parfaitement avec les photos en noir et blanc où Elena apparaissait, resplendissante de bonheur. Ces deux-là avaient dû s’aimer passionnément. Au début. Ensuite, cela s’était certainement gâté. Sinon, pourquoi Elena avait-elle ce regard sur les photos récentes ? Et Bruneau ? Père, se dit-elle agacée en chassant l’image du fils. Etait-il toujours amoureux au bout de toutes ces années ?

Chloé se releva, se dirigea vers la fenêtre qui donnait sur le jardin. Puis elle se retourna et, songeuse, sortit de la chambre pour aller inspecter les autres pièces avant de monter au deuxième étage où Bruneau avait installé son antre professionnel. Des dossiers étaient posés sur le coin d’un bureau antique et manifestement de prix, lui-même posé devant un fauteuil à l’assise confortable, recouvert de cuir brun, aux accoudoirs en bois vernis. La lampe, que Chloé alluma, diffusa une lumière ambrée. Le sol était recouvert d’un vieux parquet, néanmoins bien entretenu, craquant par endroit sous le poids des pas, et sur lequel un magnifique tapis persan aux couleurs chaudes était étalé. La tapisserie ancienne finissait d’apporter à la pièce une sensation d’intimité que Chloé apprécia. Une bibliothèque était adossée sur un pan de mur, emplie de livres. Des romans, des bandes dessinées, des contes pour enfants, des livres historiques, des essais, des manuels financiers. Un choix hétéroclite accumulé par les membres de la famille et rangés ici avec le temps. 

Un canapé était également niché sous une fenêtre de toit qui laissait entrer une lumière tamisée.

Chloé tira le fauteuil de bureau et s’y installa. Elle resta ainsi un long moment, écoutant le silence, invoquant le temps qui avait œuvré dans cette maison de maître. Avait-il été joyeux ? Avait-il été le témoin de disputes, de conflits ? S’était-il arrêté à la mort de la jeune Léa ? Le regard d’Elena s’était-il définitivement assombri quand son enfant, la chair de sa chair, était partie vers un autre monde ? Cela pouvait expliquer la tristesse dans ses yeux. Chloé pensa à Sophia. S’il lui arrivait quelque chose…

Un bruit la sortit brutalement de ses pensées. Quatre coups s’égrenaient, en provenance de la grande pendule qu’elle avait aperçue dans le salon. Quatre heures.

Elle se saisit des chemises en carton sur le bureau pour en examiner le contenu. Des doubles de documents d’entreprise, un dossier contenant des feuillets à en-tête de l’IGN, l’institut national de l’information géographique et forestière, lut-elle. Peut-être cela avait-il à voir avec son mandat de maire, et du fameux projet de parc d’attractions ?  Des dossiers, en tout cas, sur lesquels Bruneau travaillait de chez lui. Sans doute de peu d’importance s’il les laissait trainer ainsi sur son bureau.

Elle reposa le tout et se leva. Quitta le bureau presque à regret. Elle aurait aimé s’allonger sur le canapé pour y lire un livre pris au hasard dans la bibliothèque. Dans le silence et la moiteur de l’air.

Mais peut-être allait-elle apprendre quelque chose d’intéressant par le biais du fils Bruneau qu’elle allait sous peu rejoindre. En sortant de la pièce, elle aperçut son reflet dans un miroir, s’arrêta un instant, ramena ses cheveux derrière ses oreilles, détailla sa silhouette puis prenant soudain conscience qu’elle était en train de se jauger, s’énerva carrément. Elle quitta la maison de la victime et claqua la portière de la voiture avant de démarrer le moteur brutalement.

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