
Arrivée sur le parvis de l’église, Chloé consulta son téléphone portable. Pas d’appel, pas de message, pas d’urgence en vue. Douze coups se mirent à sonner tranquillement au clocher. Elle aperçut Charles qui s’avançait vers elle. Il lui prit le bras pour l’entraîner vers la zone piétonnière du centre-ville. Ils marchèrent ainsi quelques minutes. Puis Charles s’arrêta devant un vieux troquet. Au-dessus, les lettres « Chez Michel » étaient décolorées, usées par le temps. Charles poussa la porte qui fit tinter un petit carillon fixé juste au-dessus et dont la musique délicate tranchait avec l’intérieur qui s’offrait aux yeux.
Derrière le comptoir, un homme s’affairait mollement, essuyant le plateau avec un torchon grisâtre. Le visage était fatigué. Des poches sous les yeux accentuaient la morosité d’un faciès déjà maussade. Un mégot de cigarette, qui se maintenait en équilibre sur des lèvres désabusées, avait fini de se consumer depuis belle lurette. Charles pénétra dans l’antre sombre, suivi de Chloé.
– Tiens ! Le commissaire Meunier ! dit l’homme au comptoir, le mégot scotché à sa lèvre inférieure se balançant en rythme.
Charles hocha la tête.
– Michel, dit-il simplement. Ma table est libre ?
– Comme d’hab’, dit l’autre. T’es seul… ou avec mademoiselle, demanda-t-il penchant la tête et détaillant la fille derrière lui. Un peu maigrelette, mais jolie tout de même.
– Je te présente Chloé Beaulieu, dit Charles. Je lui fais faire le tour du quartier et découvrir les environs.
– Et t’as rien trouvé de mieux que de l’amener ici ?
Charles s’avança vers le comptoir et fit signe à Michel de se rapprocher.
– Elle est lieutenant, nouvellement arrivée au commissariat, dit-il d’une voix à peine audible.
Michel se redressa, jaugea à nouveau le beau brin de fille puis hocha la tête. Charles suggéra à Chloé de s’installer tout au bout de la salle, là où une petite table et deux chaises étaient renfoncées dans un coin à demi éclairé.
– J’arrive, dit-il.
Chloé alla s’asseoir tout en détaillant le troquet défraîchi, les murs écaillés, les tâches d’humidité par endroit. Pas vraiment top ce lieu de rendez-vous, pensa-t-elle en se demandant pourquoi Charles Meunier lui faisait visiter ce bar paumé. Elle regarda les deux hommes qui conversaient au bar.
– Vous croyez que les services d’hygiène sont déjà passés par là ? demanda-t-elle à Charles quand il vint s’asseoir face à elle.
– Ne vous fiez pas à l’apparence, répondit ce dernier. Je connais bien l’endroit. Michel est un peu rustre et l’endroit semble un peu… négligé mais l’impression est fausse et sa femme est une perle en matière de cuisine, cuisine par ailleurs impeccablement tenue, je vous assure.
Michel s’avança vers eux, deux verres emplis d’un breuvage ambré.
– C’est pour moi, dit-il. Pour souhaiter la bienvenue à la jolie demoiselle, insista-t-il avec un sourire à l’attention de Chloé, qu’il voulut aussi chaleureux que possible et qui laissa entrevoir une rangée inégale de dents jaunies par le tabac et les années.
– C’est quoi ton plat du jour ? lui demanda Charles
Michel se redressa avec fierté.
– La tourangelle ! Martha a le don pour les faire, ajouta-t-il avec un clin d’œil vers Chloé.
– C’est quoi ? demanda-t-elle, encore ignorante des spécialités du coin
– C’est une tarte, expliqua Michel mimant de ses mains, avec des rillettes, un zeste de rillons et, évidemment, du Sainte-Maure.
– Des rillettes ! s’exclama Chloé avec horreur, que la vision de rillettes chaudes dans une tarte écœura.
– C’est très bon, lui assura Charles venant à la rescousse de Michel. Vraiment. Vous ne le regretterez pas. Michel, sers-nous ta tourte. Si cela ne vous plait pas, dit-il à Chloé, vous prendrez autre chose.
Après avoir fait un détour par la cuisine, Michel, vexé, retourna à son comptoir en maugréant. C’était quoi le problème avec les rillettes ? Ça se dégustait à toutes les sauces les rillettes, lui il les mangeait bien le matin avec ses tartines et son café. Peut-être qu’elle avait peur de prendre du poids, la lieutenant. Ça ne lui ferait pourtant pas de mal de se remplumer un peu. Les femmes d’abord, c’est plus appétissant quand c’est rond.
La porte d’entrée s’ouvrit sur le tintement enchanteur du carillon. Quatre hommes bien avancés dans l’âge pénétrèrent à l’intérieur.
– Salut les gars, dit Michel qui avait repris son torchon gris et son air blasé. Puis de poursuivre avec un hochement de tête à chacun des hommes passant devant son comptoir :
– Eddie… Tino… Luis… Moulou,..
Tous hochèrent de même la tête en marmonnant un « salut !», un « Michel ! » quand ils longèrent le comptoir avant d’aller s’installer à une table, visiblement la leur, près de la fenêtre donnant sur la rue.
– Dites donc, dit Chloé qui avait observé le cortège digne d’un enterrement, ils n’ont pas l’air très marrant, ceux-là. C’est une bande de vieux gangsters ou quoi ? Avec des mines pareilles… Il faut dire aussi que les prénoms apportent leur petite touche.
– Non, rien de tel, répondit Charles ne pouvant retenir un sourire. Ce sont de simples gars du coin. Les prénoms, c’est référence aux célébrités faisant fureur l’année où ils sont nés expliqua-t-il. Vous apprendrez qu’ici, on est expert dans l’art de la compétition. Tout se dispute, depuis la nuit des temps. Et cette année-là, il y avait concurrence sur l’attribution des prénoms. Ne me demandez-pas pourquoi. Ici, tout est comme ça.
– Ah bon ? Et c’est quoi les références à ceux-là ?
– La chanson, dit Charles.
– Ah bon… répéta Chloé, pensive Attendez ! Laissez-moi deviner… Luis… pour Luis Mariano ? Tino… pour Tino Rossi ?
– C’est ça ! Vous connaissez ces chanteurs ? demanda Charles, surpris.
Chloé haussa les épaules.
– De nom, cela m’est revenu parce que j’avais trouvé un jour dans le grenier de la maison, des disques anciens – comment on dit déjà ? des quarante-cinq tours ? – ainsi qu’un « tourne-disque ». Des reliques que ma mère avait conservées de ma grand-mère. Je m’étais amusée à en écouter quelques-uns, histoire de me faire une idée.
– C’est très bien. Et les deux autres alors, qui est-ce selon vous ?
– Eddie… proposa Chloé en hésitant. Eddie Mitchell ?
Charles rigola franchement.
– Non, dit-il. Lui, il devait avoir une dizaine d’année à l’époque. Cet Eddie-là, c’est Eddie Constantine.
– Connais pas. Et Moulou alors, c’est quel chanteur ?
– Son prénom en vrai, c’est Marcel. Référence à Marcel Mouloudji. Mais tout le monde l’appelle Moulou.
– D’accord. Et ce sont des habitués du bar, je suppose ?
– Oui, dit Charles. Ils viennent, s’installent, exposent, dissèquent… tout et n’importe quoi : les nouveaux arrivants, le temps qu’il fait, le chien du voisin, le divorce du boulanger, les faits divers, nationaux, régionaux, mais plus spécialement locaux. C’est la raison pour laquelle je voulais vous amener ici. Quand il m’arrivait d’être dans une impasse, qu’une affaire semblait m’échapper, il me suffisait bien souvent de venir m’asseoir à cette table, reclus dans ce coin d’oubli, et d’écouter…
Charles se tut un instant, observant les quatre compères qui avaient entamé une partie de cartes après avoir commandé des ballons de vin rouge.
– Lorsqu’on se retrouve dans les affres d’une enquête difficile, parfois on piétine, et on désespère, alors on reprend tout depuis le début, encore et encore, est-ce que quelque chose vous a échappé ? Nous, les flics, à force de décortiquer, analyser, explorer les recoins obscurs des causes et des mobiles, parfois on s’y perd. Et les solutions sont parfois si simples, révélées au détour de conversations de bar, où suppositions, on-dit, convictions, confrontations, coups de gueule… se disputent à qui mieux-mieux. La vérité se révèle quelquefois d’une façon très surprenante. Ne le répétez pas mais j’ai résolu pas mal d’affaires, de cette place même où je me tiens. Je vous conseille de prendre vos quartiers ici de temps à autre. Michel sait maintenant qui vous êtes. Il n’en a peut-être pas l’air mais c’est la discrétion même.
Chloé hocha la tête tout en buvant une gorgée de l’apéritif offert généreusement par le patron de la maison.
– La plus grande qualité dont vous aurez besoin dans ce métier, poursuivit Charles, c’est la mémoire – Charles posa son index droit au niveau de sa tempe – et l’observation. Il regarda Chloé, curieux : « Jetez donc un coup d’œil autour de vous, dit-il. »
Celle-ci obtempéra, lança un œil circulaire qui revint sur Charles Meunier.
– Maintenant, dites-moi, qu’avez-vous vu ? demanda-t-il.
Chloé s’avança légèrement vers Charles qu’elle fixa sans sourciller, posa les coudes sur la table et les deux mains l’une sur l’autre sous son menton.
– A gauche, dit-elle en continuant de fixer l’ex-commissaire, un homme et une femme. Ils discutent autour d’un repas. L’homme, la quarantaine environ. Costume noir, cravate à rayures rouges et blanches. Il termine son dessert. Une tarte meringuée au citron. La femme, jolie, très maquillée. Nerveuse. Elle porte à ses lèvres sa tasse de café en jetant constamment des petits regards autour d’elle. Probablement collègues de travail vu le jour et l’heure. Amants, c’est certain. Pourquoi venir dans ce troquet qui n’est pas du tout leur style, sinon pour se cacher aux yeux des autres ? Au fond de la salle, un homme. La soixantaine, peut-être plus. Il était déjà là avant que nous arrivions. Il boit lentement, le regard ailleurs. Il noie quelque chose, un regret, la mort d’un être cher… Les quatre, là, à côté de la fenêtre : Eddy, cheveu argenté, cernes marqués sous un air détaché, Tino, petit, maigre, poignets noueux, cheveux teints, Luis, pas beaucoup plus gros mais plus grand, agitant nerveusement ses jambes sous la table, Moulou, paire de lunettes tombant sur le nez, surveille les trois autres, l’air de rien. Il jubile intérieurement. A mon avis, il ne va pas tarder à abattre son jeu. Au comptoir, le patron, très affairé au nettoyage de ses verres tout en surveillant sans y paraitre.
Au fur et à mesure que Chloé parlait, d’une voix monocorde, les lèvres de Charles s’étiraient dans un sourire approbateur. Quand elle eut terminé, il leva son verre vers elle, comme pour porter un toast, avala la dernière gorgée puis le reposa.
– Des dons d’observation… confirma-t-il. Indispensables dans notre métier.
Ah, si Chloé avait été mutée avant qu’il ne parte à la retraite. Comme il aurait été heureux de travailler avec elle.
Michel venait d’apporter la tourte aux rillettes. Il la déposa avec précaution sur la table, jetant un œil inquiet vers Chloé. Celle-ci lui adressa un grand sourire en guise de remerciement. Rassuré, le patron regagna son comptoir le cœur soudain tout léger.
… suite
