Une affaire en cours – Chapitre 1

Charles Meunier était dans la serre, penché attentivement sur les rangées de tomates qu’il avait vu grandir et qui semblaient très prometteuses. Celles-ci étaient rouges, charnues, bien fermes.

Charles aimait redécouvrir tous les matins son jardin, cet espace qu’il avait façonné de ses mains noueuses tout d’abord gauches, mais qui, à force de persévérance et d’espérance, était sorti de la terre, cet endroit paisible où tout prenait tranquillement le temps de grandir, oignons et graines de fleurs fruits et légumes enfouis dans le creux des sillons qu’il avait préalablement tracés.

Alors que le jour était à peine levé, il se dirigeait vers la maisonnette de pierre jouxtant le jardin dans laquelle se trouvaient alignés contre le mur : binettes, fourches, bêches, râteaux et sur les étagères, soigneusement rangés, les petits outils glanés au fil du temps et de sa constance  : sécateurs, serfouettes, transplantoirs ainsi qu’une multitude de pots de terre ou de plastique s’entassant les uns sur les autres jusqu’à former des colonnes interminables, semblables à des tours de Pise vacillant dangereusement. La vieille brouette, rouillée mais fidèle, attendait dans un coin, ainsi que deux arrosoirs qui semblaient s’affronter en duel. Des boutures diverses se serraient les unes les autres sur une vieille porte de bois posée à même deux tréteaux, faisant office de plan de travail.

Charles enfouissait alors ses pieds dans ses chaussures de jardin soigneusement rangées tout à côté de l’entrée, puis se dirigeait vers les allées de terre où, selon les saisons, les légumes et les fruits en gestation mijotaient doucement ou s’épanouissaient en pleine floraison. Il contemplait un moment les carrés soigneusement délimités puis allait s’asseoir sur le vieux banc de bois, face à l’horizon où se levait le soleil, parfois jaune, parfois rouge, dessinant tout au loin des pays imaginaires dont il ne se lassait pas. Il restait ainsi, de longs moments, se perdant dans l’instant, sous la douceur des rayons lumineux.

Charles était en repos, comme il aimait à le dire, d’une longue carrière passée dans la police. Ancien flic, lieutenant puis commissaire, il trouvait désormais une sorte de répit dans ce rituel matinal. A l’heure de la retraite, il n’avait pas ressenti l’envie de s’enfuir, comme beaucoup de ses collègues l’avaient fait, vers des endroits où le ciel était permanemment bleu, dans l’espoir que la folie longuement côtoyée y fondrait comme la neige sous les rayons du soleil. Car Charles le savait, on n’oublie pas.  Même sous le soleil. Ici ou ailleurs, il fallait faire avec le monde sombre des hommes, celui que le vice et l’absurde gouvernent à toute heure et sans répit. Les preuves s’étalaient encore chaque jour dans les colonnes des journaux et dans la bouche avide des médias. Elles n’avaient pas de frontières. Charles lui, avait appris à regarder au-delà. Il savait à présent qu’il existait un autre endroit, il le voyait par instants, et cela le soulageait à l’intérieur.

Cette nouvelle façon de voir les choses, il la devait à Anou. Encore dans l’exercice de ses fonctions à ce moment-là, il l’avait rencontrée dans la salle d’attente du commissariat, ce jour-là en effervescence on ne savait pas pourquoi. Anou y patientait, le visage marqué, regardant sans vraiment regarder autour d’elle, complètement perdue au milieu des gens triturant leurs téléphones portables, surveillant des gosses piaillant d’impatience, ou alors plongés dans des lectures de gare ou dans des pensées molles et grises.

Charles, qui voyait tant et tant de douleurs, qui tentait de recoller des pièces dont la pourriture ne permettait plus de les assembler correctement, qui regardait parfois jusqu’au fond des égouts, s’était avancé vers elle. L’avait embarquée dans son bureau sous l’œil jaloux des autres qui attendaient depuis des siècles.

Ensuite, ils s’étaient revus. Un peu par ci, un peu par là. Un petit café au bistrot Chez Michel, une promenade sous les tilleuls, un diner au New Delhi. Leurs fêlures n’étaient pas les mêmes mais elles se complétaient. L’un avait sauvé l’autre, et réciproquement.

Dix heures avaient sonné au clocher de l’église. Une chaleur moite envahissait la serre. Charles avait eu un peu peur, à cause de cette pluie tombée tout le mois de mai. Il ne manquerait plus que les tomates soient victimes de cette maladie, comment s’appelait-elle déjà ? Opium… quelque chose comme ça… Non. Oïdium. Cela lui revenait. Au fond c’était du pareil au même. De la poudre blanche et néfaste. Espérons que l’été ne soit pas trop humide, pensa-t-il. On n’était qu’à la mi-juin mais, avec toutes ces saisons qui n’en faisaient qu’à leur tête, on ne savait plus trop de quoi demain serait fait.

Charles sortit de la serre et poursuivit son tour de jardin, inspectant du regard les plants, les feuillages des légumes et des fleurs, s’approchant de ci, de là vers quelques tâches suspectes. Il se penchait avec précaution. Depuis un moment déjà, son dos faisait des siennes. De l’arthrose, Charles, avait dit avec un grand sourire le docteur Perruche, médecin de la famille qui le suivait depuis qu’il était adolescent, de l’arthrose, simplement. Bienvenue au club, mon vieux. Perruche était humoriste et éternel.

*

Après avoir dépassé le panneau indiquant « Le ferme du Meilhant », Chloé s’était garée devant la maison puis avait sonné à la porte mais personne n’avait répondu. Elle avait alors fait le tour de la maison et découvert un petit chemin qui menait vers ce qui ressemblait à un grand jardin. Chloé s’avança vers les poteaux reliés entre eux de fils de fer le clôturant. Le petit chemin qu’elle avait emprunté était encombré par les ronces. Elle leva les yeux vers le soleil qui reflétait ses rayons sur la cime des arbres pour finir leur course sur un sentier qui disparaissait plus loin, dans les bois. On lui avait dit que la maison était un peu isolée, c’était le cas de le dire. Pas âme qui vive aux alentours. A part des oiseaux, des lapins, un chat errant. N’était-ce pas un peu trop calme ?  Ses yeux firent le tour du jardin qui s’offrait à ses yeux et s’arrêtèrent sur une forme prostrée dans une allée. Un homme agitait des feuillages.

– Monsieur Meunier ? appela-t-elle, commissaire Meunier ?

L’homme se retourna puis se releva lentement. La surprise se lisait sur son visage. La stature était longue et droite, encore fine, le cheveu grisonnant, la chemise froissée, les bas d’un pantalon de toile maculé retombant mollement sur des chaussures épaisses et boueuses. Chloé se demanda un instant si celui qui lui faisait à présent face n’était pas le jardinier de service, ou alors un vagabond venu se servir dans le jardin du commissaire. Ce n’était pas l’idée qu’elle se faisait de l’homme qui avait définitivement assis sa célébrité après qu’il eut bouclé sa dernière enquête. Au début, une routine, des dealers à la semaine, une bagarre, un mort. Puis, avec beaucoup de finesse, beaucoup d’adresse, au final le démantèlement d’un réseau international de trafic d’héroïne que toutes les polices du territoire se disputaient. Un coup mémorable. L’histoire s’était ensuite transposée de commissariat en commissariat, et la tête du commissaire s’était ancrée dans les esprits, dans un sens ou dans un autre, selon qu’on l’enviait ou qu’on le jalousait.

Charles Meunier s’avança, comme pour confirmer son identité, détaillant de ses yeux de flic dont il n’avait pas réussi à se séparer, la jeune et jolie femme qui l’avait interpellé. Grande et mince. Les cheveux coupés très courts. Noirs comme toute sa tenue. Un pantalon moulant de longues jambes, des bottines à semelles compensées, un débardeur ultra court serti de manches ajourées sous lesquelles on devinait, gravé sur la peau blanche, un tatouage qui s’étendait visiblement sur une bonne partie du bras. A part cela, jeune, athlétique, des yeux clairs dont la teinte oscillait entre le brun et le vert sans que l’on sache exactement quelle couleur dominait l’autre, et qui donnait à son regard comme un air de mystère lui rappelant Malika, la chatte de gouttière qu’il avait recueillie toute jeune, famélique et miaulant à fendre l’âme. La chatte s’était depuis incrustée en maîtresse des lieux, apparaissant au gré de ses envies. Charles s’y était attaché. Le soir, Malika sautait sur le canapé, s’installait et patounait le vieux plaid de mohair mis à sa disposition. Tous deux contemplaient alors longuement le feu danser dans la cheminée.

 – Je suis Charles Meunier, dit celui-ci, ex-commissaire, précisa-t-il en se plantant devant la jeune femme. Que puis-je faire pour vous ?
– On m’a dit que vous aviez un studio en location.
– On… ? répondit le commissaire

La jeune femme eut un semblant de sourire et secoua la tête.

– Excusez-moi, dit-elle, bien qu’elle ne semblât pas particulièrement désolée, je ne me suis pas présentée. Lieutenant Chloé Beaulieu, je dois prochainement intégrer le commissariat de Saint-Farrot.
– Je comprends mieux, en effet, dit Charles sans montrer sa surprise. La fille n’avait pas particulièrement l’air de quelqu’un qui avait rejoint le corps de la police. Il l’aurait plutôt vue dans une profession où le conformisme n’était pas de rigueur. Insoumission, provocation, rébellion se livraient bataille dans son allure et dans l’océan de ses yeux clairs, les recouvrant d’un voile sombre.
 – J’ai été mutée, poursuivit la jeune femme. Je dois prendre mes fonctions début juillet et je recherche un endroit où loger. C’est Aurore Duchemin qui m’a parlé de vous.

Charles hocha la tête. Oui, il connaissait la brigadière Duchemin. Un bon élément. Studieuse. Tenace.

– Il est possible, en effet, que nous ayons quelque chose, dit-il, prudent.  Il s’agit d’une petite dépendance située à l’extrémité de la maison. Bien qu’elle possède sa propre entrée, nous habitons néanmoins tout près et la cour est commune.
– Peu importe, dit la jeune lieutenant en haussant les épaules. Je recherche le calme. Le coin semble idéal.

Après tout, se dit l’ex-commissaire en faisant fi de ses hésitations, pourquoi ne pas la louer, cette dépendance ? A l’origine, c’était une idée d’Anou. La maison était grande, trop grande pour eux seuls, pourquoi ne pas en proposer une partie à la location, avait-elle suggéré. Charles avait dit oui, pourquoi pas, sans vraiment s’attarder sur cette éventualité.

Et puis, à vrai dire, il était intrigué par la fille et son intuition lui faisait rarement défaut.

Le flic qu’il avait été avait toujours attaché une grande importance aux premiers contacts. Lors des auditions dont il était en charge, il s’en était toujours remis à ses ressentis, bien qu’on lui eût appris dès le début, alors qu’il sortait de formation, à s’en méfier plus que tout. « Les sentiments n’ont pas leur place dans notre métier, lieutenant Meunier. Vous l’apprendrez très vite. Méfiez-vous-en comme de la peste. Le sentiment est l’ennemi numéro un qu’il vous faudra dompter pour ne pas tomber dans son piège, celui de la compassion. Or, il ne saurait être question de compassion envers quiconque s’assoit sur la chaise du prévenu, entendu que tout le monde est suspect tant qu’il n’a pas été prouvé le contraire ». Le lieutenant qu’il était alors avait hoché la tête sans se donner la peine d’expliquer qu’il ne s’agissait là nullement de compassion mais d’empathie. Il n’avait aucune envie d’entrer dans des débats inutiles, entendu qu’il avait toujours fait les choses à sa manière et que ce n’était pas demain la veille que cela changerait. De là, il était passé commandant, puis commissaire.

Et c’est bien ainsi qu’il fonctionnait. S’imprégner de l’autre, de ses mots, de ses silences, de ses non-dits. Le laisser se dévoiler, peu à peu.  Ne rien précipiter. Le cuisiner, à feu doux, le faire mijoter quelques jours, quelques semaines si nécessaire.

En dehors de cela, Charles prenait aussi des notes. Il gribouillait dans un petit carnet on ne savait trop quoi au juste. C’était en tout cas l’impression qu’on en avait, estimant à l’énoncé des questions parfois saugrenues du commissaire que celui-ci n’avait peut-être pas toute sa tête. Lors des interrogatoires qu’il menait, du suspect au témoin, la conversation pouvait devenir avec lui tout à fait anodine. Et puis, on le regardait, perplexe, se pencher tout à coup sur son carnet pour noter des mots, qu’il faisait répéter, comme pour s’assurer qu’il en avait bien saisi le sens, qu’il soulignait parfois ou encerclait, alors que rien de particulier n’avait pourtant été dit, en tout cas rien qui ne semblât avoir un lien avec l’affaire en cours. Mais pour Charles Meunier, les mots avaient un sens bien précis. Et au bout du compte, ils avaient en réalité tout à voir avec l’affaire. Une fois son carnet rempli, il assemblait ceux-ci, comme les pièces d’un puzzle essentielles à la résolution de l’affaire jusqu’alors éparpillée aux quatre vents.

Au bout d’un moment qui semblait, pour lui, suspendu dans le temps, Charles Meunier reconstituait le puzzle tout entier, sous l’œil étonné, sceptique ou admiratif, de ses subordonnés tout comme de ses supérieurs qui regardaient ses méthodes, de près ou de loin, avec un haussement d’épaule, un geste las ou la plus grande attention.

*

Chloé, appuyée sur le capot de sa Clio blanche, le regard au loin, tirant de temps en temps sur une cigarette, attendait Charles Meunier qui lui avait demandé de l’attendre devant la maison, le temps pour lui de se changer.

Le coin semblait parfait. Même si elle craignait un peu de se retrouver dans un endroit aussi reclus. N’était-elle pas une fille de la ville, née dans des paysages cimentés, agrémentés çà et là de quelques arbres coincés entre deux immeubles ? Elle se demanda si elle était vraiment apte à supporter la solitude des grands lieux silencieux, où l’on se retrouvait face à soi-même, sans artifices, si différents de ceux qu’elles avaient fréquentés par le passé, emplis de bruits qui rassuraient. Pourtant elle avait fait son choix. Elle n’était plus seule et Sophia grandissait. La ville était trop dangereuse. Ici, tout irait bien.

Charles Meunier s’était montré avenant. Elle avait un peu craint la rencontre. L’ex-commissaire avait une réputation. C’était un flic hors normes. Mais Chloé ne savait pas si le personnage était du genre à s’en gargariser. Il apparaissait finalement que non. L’homme avait l’air simple, sans prétention, en tout cas beaucoup moins qu’un de ses futurs collègues qu’elle avait déjà repéré. Mais ça, elle s’y attendait plus ou moins. Flic. Un métier pas facile pour une fille. Et puis on disait d’elle qu’elle était jolie. Elle ne savait pas. On ne lui avait jamais appris à se regarder. Elle ne voyait d’elle que cette fillette dont on se pressait de se débarrasser dès que les vacances approchaient. C’était sans doute normal. Normal que des parents souhaitent la tranquillité. Un enfant, c’est source de bruits, c’est trop exigeant. Jusqu’au jour où elle avait compris.

Elle aspira une longue bouffée de sa cigarette avant d’en rejeter la fumée en levant la tête. Oui, le coin était vraiment beau. Il lui plaisait. Elle n’était pas novice. Elle avait quand même appris à regarder les arbres quand on la menait les étés chez ses grands-parents. Ce n’était pas si terrible que cela. Bien sûr, il y avait les cahiers de vacances. Elle les détestait. Une idée tenace de son inflexible de père. Et elle devait s’appliquer sous l’œil sévère de sa grand-mère qui s’affairait parallèlement à ses fourneaux. Heureusement, il y avait le grand-père. Lui, il était gentil. Des clins d’œil derrière le dos de celle qui s’était imposée maîtresse des lieux. C’était un faible. Un gentil mais un faible, n’osant braver le courroux inexplicable de sa femme, on ne savait pas pourquoi elle était ainsi. Un morceau de bois sec. Peut-être avait-elle grandi dans un milieu hostile. Impossible alors d’emmagasiner de la tendresse pour pouvoir ensuite en donner. Alors le grand-père tentait comme il le pouvait d’apporter un peu de réconfort. Il conduisait la petite sur les sentiers, lui montrait les fleurs sauvages, les pierres, les branches qui se balançaient au rythme de la brise légère. Elle avait entendu le chant du coq au petit matin, la cloche égrener les heures dans le silence et sentit la moiteur de l’air. Elle s’était laissée aller aux longues journées solitaires, le nez plongé dans des lectures, perchée dans le noyer du jardin ou recluse dans la petite chambre tapissée de vieux papier peint. Tout cela avait créé malgré tout un parfum de nostalgie qui revenait parfois quand elle se retrouvait face à des lieux semblables.

Ce poste, Chloé l’avait souhaité. L’avait attendu. Lorsqu’elle avait su qu’on avait besoin de quelqu’un dans ce coin perdu de la France, elle avait aussitôt demandé une mutation, priant pour qu’on la lui accorde.

La porte s’ouvrit. Elle vit Charles Meunier légèrement penché sous le linteau assez bas de la maison, un sourire sur les lèvres. L’ex-commissaire se révélait beau. Le vagabond s’était mu en un homme de caractère dégageant une incroyable élégance. Chloé comprit pourquoi l’homme emportait les imaginations. Songeuse, elle écrasa lentement sa cigarette puis pénétra en s’abaissant aussi sous le linteau de la maison.

La pièce était sobre, ce qui ne ternissait en rien le charme de la demeure. Les pierres apparentes courraient tout le long des murs. Chloé détailla la cuisine, la table en chêne entourée d’un banc et de chaises, le comptoir de bois séparant le salon, la table basse, le canapé qui semblait confortable et moelleux, les deux fauteuils de cuir aux accoudoirs un peu élimés, la cheminée au foyer ouvert, encore tiède, exhalant des odeurs ambrées de fumée.

– C’est joli, dit-elle simplement en approuvant de la tête.

Et cela englobait cette sensation de chaleur qui se dégageait de l’intérieur.

– La maison appartenait à mes parents, répondit Charles. J’en ai hérité à la mort de mon père.  Je l’ai pas mal aménagée, tout d’abord en cassant le mur de la cuisine. J’aime les grands espaces, expliqua-t-il avec un sourire.

Il prit une clé sur un tableau et invita la jeune femme à sortir.

– C’est un ancien corps de ferme, poursuivit-il. Mon grand-père y était agriculteur. Vous voyez ces grands champs, tout là-bas ? Les vaches y paissaient en toute sérénité. Je me rappelle encore l’étable, l’odeur puissante. Petit, je passais beaucoup de temps ici. J’aidais à nourrir les bêtes, je les menais au champ. J’aimais me percher sur le garde-boue du vieux tracteur que mon grand-père sortait parfois. En guise de récompense, j’avais droit à un verre de lait sorti tout droit du ventre chaud de Douchka. Oui, expliqua Charles, c’était le nom que j’avais donné à ma préférée. Son regard était doux, bordé de longs cils soyeux qu’elle laissait délicatement retomber dès que j’approchais pour lui caresser le museau.

Chloé observa le profil de l’ex-commissaire, perdu dans un recoin ensoleillé de son passé. Meunier est parfois un peu poète, l’avait-on prévenue. A croire que la poésie était une extravagance.

– La ferme du Meilhant… demanda-t-elle, songeuse, c’est quoi l’origine de ce nom ?
– Aucune idée, répondit Charles. Ça s’appelait déjà ainsi au temps de mon arrière-grand-père, ça remonte à la construction de la ferme, j’imagine. J’avoue que je ne me suis guère posé la question. C’est ici, continua-t-il, s’arrêtant devant une porte et tournant la clé dans la serrure.  Vous voyez, la maison est faite d’un bloc mais vous serez quand même indépendante. Les murs sont épais. On n’entendra rien, rassurez-vous. Et vous non plus de votre côté.

La jeune femme s’avança. L’appartement était un peu plus grand que ce qu’elle avait imaginé. Deux chambres. Une cuisine déjà équipée du nécessaire, quelques étagères et meubles de rangement feraient parfaitement l’affaire pour le peu que Chloé avait à rapporter. Elle avait tout vendu à la mort de sa mère, les meubles, les objets que son père leur avait généreusement laissés quand il était parti vivre sous d’autres cieux avec une femme plus jeune et plus à son goût. Il avait bazardé leur vie, Chloé avait bazardé les souvenirs.

– Ça semble parfait, dit Chloé approuvant de la tête.

Après avoir fait le tour des pièces, elle revint vers Charles.

– Cependant, dit-elle encore, il faut que je vous précise que j’ai une fille. Elle a neuf ans. Est-ce que cela pose problème ?
– Pas le moindre, répondit Charles après un instant de silence, dû en réalité à la surprise d’apprendre que Chloé ait eu un enfant si jeune. Comment s’appelle-t-elle ?
– Sophia… Mais je trouverai quelqu’un, s’empressa d’ajouter cette dernière prenant cet instant pour de l’hésitation, qui pourra la garder lors de mes absences. Sauf si cela vous dérange que quelqu’un vienne ici.
– Ne vous inquiétez pas, assura Charles. Et puis, vu que vous êtes nouvelle, je pourrai vous aider à ce sujet. Je connais beaucoup de monde à Saint-Farrot. C’est bien le diable si vous ne trouvez pas chaussure à votre pied.

Après la visite, Charles avait invité Chloé à prendre un thé, ou un café ? comme vous voulez, pour faire plus ample connaissance. La jeune lieutenant s’installa sur le canapé tandis qu’il mettait en route la bouilloire. Il revint avec des tasses et une jolie boîte  ronde où étaient disposés des sachets de thé aux arômes particuliers. La jeune femme le regardait faire, observant en silence les gestes lents du commissaire.

– Vous acceptez de me louer votre logement, dit-elle au bout d’un moment, mais vous ne me connaissez pas, après tout.
– Oh, vous savez, répondit Charles en se laissant tomber lourdement dans un des fauteuils, le métier aide. Et puis, je l’avoue, ajouta-t-il après quelques secondes, j’ai toujours mes antennes au commissariat. Un petit coup de fil pendant que vous m’attendiez m’a suffi pour me faire confirmer que vous êtes bien ce que vous affirmez.
– Je vois. Le doute, toujours le doute.
– Oui.
– Et votre femme, elle n’a pas son mot à dire ?
– Anou ? Bien sûr. De toute façon elle me fait totalement confiance. Je suis sûr que vous allez lui plaire. Le flair… Il effleura d’un doigt le bout de son nez.
– Vous n’allez pas me présenter ?
– Si. Discutons un peu, je vous emmènerai ensuite à son atelier.
– Que fait-elle ?
– Elle peint.
– Une artiste ?
– C’est un terme qu’elle n’aime pas. Je ne sais pas pourquoi. Elle passe de longues heures devant ses toiles qu’elle recouvre de couleurs fluctuantes. Elle expose. Elle donne. Elle pourrait vendre.
– Une artiste, donc…
– Pour ma part, je pense que oui, répondit Charles. Mais parlons de vous, lieutenant Beaulieu. Etes-vous certaine de vouloir venir habiter cet endroit quasi désertique ?
– Pourquoi ? Je n’en ai pas l’air ?
– Vous savez qu’ici on entend le silence à longueur de journée. Cela peut déstabiliser quand on n’est pas habitué.
 – Et vous ? Cela vous déstabilise ?
– Parfois. Il est des nuits où l’on se pose des questions. Surtout lorsque l’on a touché l’obscurité. Où étiez-vous avant ?
–  Paris.
–  Homicides ?

La jeune femme secoua la tête.

–  Proximité, maintien de l’ordre. dit-elle résumant les longues heures passées à discuter, faire entendre raison, rester ferme, montrer les dents, ne pas se laisser monter sur les pieds, persuader, amadouer, trancher.
– Votre choix ?
– Pas vraiment mais j’avoue que ce ne fut pas inutile et pour tout dire plutôt intéressant.
– Un avant-goût.
– En quelque sorte, répondit Chloé qui suivait parfaitement  les pensées de celui qui n’avait pas été commissaire pour rien.

Charles hocha la tête d’un air entendu tout en se demandant ce que la jeune femme pouvait quand même espérer trouver ici, au beau milieu de la France. Le silence s’était naturellement installé. Ni l’un, ni l’autre ne semblait plus avoir envie de le combler.

C’est ce moment d’intervalle que choisit Malika pour faire son apparition. Elle s’était faufilée par la porte restée entrouverte et s’était assise sur ses pattes arrière observant patiemment l’intruse qui discutait, tentant de savoir s’il s’agissait d’une invasion ou d’une simple visite de courtoisie. Son intuition féline lui soufflait qu’il s’agissait probablement de permanence. Très bien. Pourquoi pas ? Mais avant, il lui fallait s’assurer que l’humaine avait les qualités requises pour rester ici. Elle se mut élégamment en direction de Chloé, puis sauta sur le canapé et planta ses deux yeux verts doux comme le printemps dans ceux de la nouvelle venue. Toutes deux restèrent ainsi quelques secondes à se dévisager, jusqu’à ce que Malika semblât décider que l’examen était probant. L’humaine pouvait rester. Elle s’allongea de tout son long et enclencha aussitôt son ronronnement.

– Je vous présente Malika, dit Charles qui avait observé avec curiosité l’échange muet des regards. Puis, croisant ses doigts qui vinrent tapoter ses lèvres, il revint à leur conversation.
– Comment se porte le commissariat, demanda-t-il ? Vous avez fait la connaissance de vos futurs collègues ?
– Certains oui. Le commissaire Champlin, les brigadiers Voisenon et Duchemin et…

Elle s’interrompit

– Adélard Pelletier… compléta Charles comme si cela tombait sous le sens.
– Exact. Apparemment une brute assez épaisse.
 – Oui, confirma Charles dont la lèvre amusée s’était légèrement soulevée devant cette définition qui somme toute n’était pas fausse. 

Il haussa les épaules.

– Je crains, hélas, qu’on ne peut plus rien pour lui.
– C’est quoi son problème ?
– Divorcé, une femme infidèle, une mère indifférente, un prénom pioché au hasard pour régler au plus vite une histoire indésirable. Il n’en faut pas plus pour mettre un homme en guerre contre le genre féminin. Ce n’est pas contre vous personnellement, c’est contre vous globalement. Si vous avez le moindre problème, ajouta-t-il après réflexion, parlez-en à Champlain. Je le connais un peu, c’est un homme juste et droit.

Chloé leva vivement vers Meunier un regard dur et sombre.

–  Je sais me débrouiller seule ! répliqua-t-elle.
–  Je n’en doute pas, répondit celui-ci, toujours amusé.

Chloé observa l’ex-commissaire qui sirotait tranquillement sa tasse de thé. Elle imagina l’homme au travail, dans les affaires plus ou moins complexes, qui pouvaient parfois vous faire chuter.

– Ça ne vous manque pas tout ça ? demanda-t-elle

Charles leva le sourcil, interrogateur.

– Les prémices de l’enquête, poursuivit-elle, l’action, l’excitation, les moments cruciaux, où tout est sur le point d’aboutir…
– Au début, dit Charles avec un geste évasif de la main. Et puis, avec le temps, je me suis trouvé d’autres occupations. A présent, je m’assois sur des bancs.

Après un moment de silence dans lequel il se projetait sans doute dans le passé, il se leva :

– Si nous allions retrouver Anou ?

suite

Laisser un commentaire