
– Souriez commissaire. On va l’coincer le braqueur. Maintenant qu’on sait qui c’est c’fils de pute.
– Aziz, serait-ce trop te demander de surveiller ton langage ?
– Mes excuses, commissaire. C’est l’habitude.
– L’habitude est un mauvais prétexte. Mon père me disait souvent : tourne ta langue sept fois dans ta bouche avant de parler.
– Ça veut dire quoi ?!
– A ton avis ?
Aziz leva les yeux vers le plafond, sans doute pour mieux se concentrer, tandis que le commissaire Morel l’observait patiemment.
– Je m’imagine pas tourner sept fois ma langue avant de dire quelque chose, vous vous rendez compte un peu si tout l’monde faisait pareil ? Les conversations dureraient des plombes !
– C’est une expression, Aziz, dit Morel en soupirant. Qui implique que chaque mot à son importance. Ainsi, pour en revenir à ce que tu disais quand tu es entré dans mon bureau sans frapper, comment peux-tu affirmer que la mère du braqueur est une… une… péripatéticienne.
– C’est quoi ça ? demanda Aziz.
– Et bien, cherche dans ton télé-smart-i-phone. Pour une fois que ça peut servir à quelque chose d’utile.
Aziz dégaina son portable et se mit à pianoter dessus.
– Ça s’écrit comment vot’ truc ?
– Comme ça se prononce.
– Vous êtes pas cool commissaire.
– Je ne suis pas là pour ça. Et de un, je te rappelle que tu es ici sous ma responsabilité depuis que tu as eu la malencontreuse idée de te faire prendre en flagrant délit de tags sur les murs de notre commissariat. Pour cela, le juge, dans sa grande clémence face aux premiers et petits délits, t’a simplement condamné à nettoyer tes œuvres. Pas à te balader dans les couloirs. Et de deux, comment es-tu au courant pour l’identification du braqueur ?
Aziz haussa les épaules.
– J’avais soif et j’suis passé devant le bureau de Michaux. Y discutait de ça avec les autres. Hey ! C’est pas d’ma faute, la porte était ouverte ! J’en sais pas plus ! Parole d’Aziz !
– Pour toi Aziz, ce sera « le lieutenant » Michaux. La politesse commence par le respect.
– Ah ! j’ai trouvé ! s’exclama Aziz, qui, tout en parlant avec le commissaire Morel, continuait activement ses recherches sur son portable.
Il releva la tête, surpris.
– Qu’est-ce qu’y vient faire là, Aristote ? C’est pas un philosophe ?
– Si, confirma Morel. Mais tu n’es sans doute pas sur la bonne définition. J’ai dit « péripatéticienne » pas « péripatéticien ».
– N’empêche commissaire, continua Aziz en se tapotant la tempe de son index, y’en a quand même là-d’dans.
– Je n’ai jamais pensé le contraire, Aziz.
– Vous peut-être pas, reconnut celui-ci. Vous semblez pas comme les autres keufs. Il en faudrait des comme vous à la cité où je suis. J’suis sûr que ça s’passerait beaucoup mieux. Et puis, ça donnerait peut-être envie de dev’nir flic, histoire de remettre de l’ordre dans tout ça.
– Ça te plairait ?
– Être un keuf ? demanda Aziz, surpris. Puis, songeur, avec un demi-sourire étirant ses lèvres : Ben ouais, pourquoi pas ?
– Et bien oui, pourquoi pas, le reprit le commissaire Morel. Il faudrait commencer par revoir ta façon de t’exprimer. Au fait, pourquoi es-tu là ? Tu voulais quelque chose ? demanda-t-il.
– C’est Michaux, pardon ! le lieutenant Michaux, qui m’envoie vous dire que ça s’ra prêt pour ce soir. J’sais pas de quoi il s’agit. Y parait que vous, si.
*
La nuit était tombée depuis un bon moment déjà. Morel, assis face à son ordinateur, scrutait avec la plus grande attention les vidéos des braquages de banques sur lesquels le commissariat travaillait, sans succès, depuis maintenant plusieurs mois. Michaux les avait toutes rassemblées à sa demande, et depuis le début de la soirée, il n’avait eu de cesse de cliquer sur l’une, sur l’autre, revenant sur la première puis reprenant la seconde et ainsi de suite. A chaque fois, le scénario se répétait, identique. Le braqueur entrait dans une banque après avoir franchi sans être inquiété le sas de sécurité.
Il fallait dire aussi que l’individu se présentait chaque fois métamorphosé par des tenues toutes plus différentes les unes que les autres. Selon le personnage du moment, il portait un costume trois pièces, un jean et un blouson de cuir, un jogging…. Il avait même une fois poussé l’art du camouflage en revêtant une jupe de laine à carreaux écossais, gainant ses jambes de bas pour simuler une vieille dame respectable. Les accessoires n’étaient pas non plus en reste : casquettes, perruques, moustaches, lunettes, entre autres, que l’on pouvait trouver dans n’importe quels magasins ou sites en ligne. Le gars était rusé. Et parfaitement crédible dans ses extérieurs trompeurs. Il était très difficile de détecter via les caméras contrôlant les sas de sécurité que le cadre d’affaires, le vieillard, l’étudiant, ou encore la vieille femme s’appuyant sur une canne, bref monsieur et madame tout le monde, était le braqueur activement recherché.
Une fois les sas passés sans encombre (on se demandait d’ailleurs s’il ne fallait pas envisager des fouilles au corps sur tous les clients entrant dans les banques, la question était sérieusement à l’étude), la méthodologie était toujours la même : le braqueur sortait une arme qu’il pointait sur les clients et le personnel terrorisés, leur donnait l’ordre de se réunir, de s’allonger à terre et de croiser les mains derrière la tête puis, tout en les surveillant du coin de l’œil, il se faisait remettre tout l’argent disponible avant que celui-ci n’ait été emporté par les fourgons blindés (l’homme avait d’ailleurs l’air bizarrement au courant des jours et des horaires de passage de ces derniers), argent qu’il enfouissait dans un sac de sport, une besace, un attaché case, un cabas, c’était selon.
Ensuite il repartait tout aussi rapidement qu’il était entré, personne n’ayant eu le temps (ni l’envie) de faire le moindre geste à son encontre.
On en était à six braquages distillés un peu partout dans la région quand un élément, infime de prime abord, avait laissé penser qu’on avait (peut-être, c’était à prendre avec circonspection) identifié l’individu.
En effet, lors de son dernier braquage, un papier, qui s’avérerait être un ticket de caisse, avait glissé de sa poche sans qu’il ne s’en aperçoive. Ce ticket aurait pu être tout à fait inutile si l’endroit d’où il provenait, on l’avait appris par la suite, n’était pas lui-même équipé d’un système de vidéosurveillance. L’endroit en question était une petite supérette dans laquelle, excédé par les vols récurrents intervenant dans son magasin, le gérant avait fait installer, au-dessus des rayonnages et des caisses, des caméras qui enregistraient le va-et-vient des consommateurs.
Malheureusement le ticket de caisse était incomplet. Un coin avait été déchiré, il n’y avait ni date, ni heure, le morceau de papier ne divulguait en fait que les coordonnées du magasin ainsi qu’une partie des articles. De plus, le code barre était anonyme puisque non rattaché à un compte fidélité. Ce pouvait donc être n’importe qui, un client habituel comme un occasionnel. On misait cependant sur le fait qu’une façon de marcher, de se tenir serait peut-être révélatrice. A force de concentration sur les vidéos des braquages, on pourrait être interpellé par une démarche ou un geste, similaires. De toute façon, on n’avait pour le moment pas grand-chose d’autre à se mettre sous la dent. C’était toujours mieux que rien.
Morel s’était fait remettre par le gérant de la supérette toutes les vidéos couvrant les trente derniers jours, et une grosse partie de l’effectif du commissariat avait été mise sur le visionnage des allers et venues des clients du magasin. L’enjeu était capital, il en allait de l’image même de la police qui en prenait un sale coup. L’individu créait un tel buzz sur les réseaux sociaux que les citoyens en étaient venus à éprouver de la sympathie pour ce braqueur original qui défiait et ridiculisait les forces de l’ordre.
A force de persévérance, on avait fini par repérer sur l’une des vidéos un type dont l’allure et la démarche pourraient peut-être correspondre à celui qui entrait dans les banques pour en ressortir le pas presque aussi tranquille que s’il venait de remplir son panier de provisions. Et coup de bol, l’homme devait être un habitué car d’autres bandes montraient qu’il s’approvisionnait régulièrement à la superette. Il suffisait donc d’attendre qu’il revienne. Ce qui n’avait pas tardé. On l’avait filé jusque chez lui, découvert son nom sur la boîte aux lettres qu’il avait ouverte dans le hall de l’immeuble avant de s’engouffrer dans la cage d’escalier. De là, on avait mis en place une surveillance sur l’homme, le seul suspect à ce jour, de son nom Jonathan Meyssac, qui avait, semblait-il, une vie des plus ordinaires. Salarié d’un cabinet comptable, c’était d’après ses supérieurs un élément aussi sérieux que compétent. On ne savait pas grand-chose d’autre de lui, il parlait peu de sa vie privée mais après tout, ce n’était pas plus mal, l’important étant que le travail soit fait. Et c’était le cas.
Le compte bancaire de l’homme avait été méticuleusement épluché. Au crédit, seul apparaissait son salaire, versé tous les cinq du mois. Aucune remise d’espèces suspecte. Au débit, rien que des achats de première nécessité. L’homme ne menait pas grand train. Pas de nouvelle voiture, pas de voyages à l’étranger, pas de dépenses accessoires comme un costume luxueux ou une montre onéreuse. Il ne possédait qu’un seul numéro de compte. Pas de placement ni d’épargne nulle part.
S’il s’agissait bien de lui, à quoi lui servait tout cet argent, alors ? Mais peut-être l’homme était-il de connivence avec des relations douteuses qui se chargeaient de blanchir l’argent ? Pourtant, on n’identifia ni appels téléphoniques ou mails anormaux, ni rencarts louches au coin d’une rue ou dans un tripot égaré au fin fond d’une cour obscure.
Dans le doute, on avait fait appel à un spécialiste comportemental pour analyser la gestuelle du braqueur et celle de l’homme suspecté mais cela n’avait pas apporté grand-chose de plus : les deux silhouettes, celle évoluant sur les vidéos des braquages et celle prise discrètement par téléphone portable lors des filatures, pouvaient être la même personne mais ce n’était pas fiable à cent pour cent. Dans un moment de flou, on s’était demandé si finalement on ne faisait pas fausse route.
Le commissaire Morel était fortement embêté. Il ne voulait pas d’une garde à vue sans un minimum d’éléments à charge. La dernière fois que cela avait eu lieu, pour un type accusé finalement à tort, cela avait déclenché un tollé dans les médias. Le type en question n’avait pas manqué de rebondir sur cette bavure en déposant une plainte contre le commissariat. L’affaire était d’ailleurs toujours en cours.
Le sujet était donc très sensible. Concernant l’affaire actuelle des braquages, en dehors d’une allure « à peu près » ressemblante, on n’avait pas grand-chose de concret. Et à vrai dire, que dalle ! L’idéal était donc de coincer le « suspect » la main dans le sac. Ça au moins, c’était carré, net, précis. Personne ne pourrait leur tomber dessus au prétexte d’un dérapage.
D’ailleurs, cela faisait un petit moment que le calme côté banque était revenu. Un prochain braquage était donc fortement à prévoir. On avait placé des effectifs en filature constante partout où le supposé braqueur allait : à son domicile, sur son lieu de travail, à la supérette du coin, à l’hypermarché voisin, chez son dentiste, à la maison de retraite où résidait sa mère, aux portes des différentes associations caritatives dans lesquelles il œuvrait en tant que bénévole. Cela avait d’ailleurs été une sacrée surprise de constater l’implication sociale de cet homme.
Morel allongea sous le bureau ses jambes douloureuses à force d’être inactives. Se dégourdir un peu ne serait pas du luxe. Il se leva, s’étira et se dirigea vers la pièce située au bout du bâtiment qui servait de cuisine (ou de repos à l’occasion), et qui était munie de l’unique machine à café du commissariat. Les lieux silencieux témoignaient d’une nuit plutôt calme. Ce n’était pas pour déplaire à Morel qui réfléchissait mieux ainsi. Il poussa la porte, effleura l’interrupteur pour éclairer les lieux, se dirigea vers la machine devant laquelle il resta planté un moment, hésitant entre un café court, un long, un thé ou un potage. Son esprit ne pouvait se détacher des bandes vidéo et des images qui dansaient dans sa tête. Quelque chose l’obsédait. Cela le titillait. Cela l’agaçait.
Un bruit léger lui parvint, le sortant un instant de ses ruminements intérieurs. Morel se raidit, à l’affut. Le bruit se renouvela. Ça faisait comme un frottement. Il provenait de la petite pièce exiguë accolée à la cuisine, faisant office de placard où l’on amassait tout un tas de choses aussi utiles qu’inutiles : des fournitures de bureau, des provisions de café, de sucre, de thé, des boîtes de biscuits, quelques bières pour les soirs de grands matchs quand on avait la malchance d’être pris en otage pour une garde obligatoire (si, bien entendu, rien ne venait perturber la bonne ambiance qui s’installait alors), un seau, une serpillière, un balai, des torchons, divers contenants emplis de bouchons de bouteilles plastique, de piles usagées, de vis et de clous et des objets retrouvés çà et là dans le commissariat, pulls, bonnets, paires de gants… en attente improbable du retour de leur propriétaire.
Morel s’approcha de la porte et tendit l’oreille. Un soupir se fit entendre. Cette fois, plus de doute. Quelqu’un se trouvait bien à l’intérieur. Il tourna la poignée, posa un doigt sur le bouton actionnant le néon qui illumina d’un coup le réduit.
– Aziz, dit-il. Puis-je savoir ce que tu fais dans ce placard ?
– Mes excuses, commissaire, s’éleva une voix à demi étouffée d’un sac de couchage posé au travers de la pièce minuscule.
– Lève-toi et viens. Je t’offre un café, dit Morel en retournant à la machine.
A la vitesse d’un paresseux sur sa branche, le jeune homme sortit du cagibi, les yeux encore embués d’un début de nuit à laquelle on venait brutalement de l’arracher. Morel posa sur la table deux gobelets brûlants, prit une chaise, invitant Aziz à faire de même.
– Ça fait combien de temps que tu dors là ? demanda-t-il.
– Ben… cinq jours, avoua Aziz.
– Depuis que tu es là, donc. Et chez toi ?
– C’est compliqué, commissaire. Mes parents, ils ont pas digéré.
– Que tu te sois fait prendre ?
– Pas que… les tags aussi… et le reste…. enfin tout ça quoi… Pour être franc, commissaire, mon père, y m’a foutu à la porte… reviens une fois que t’auras compris, qu’il m’a dit.
Aziz baissa pudiquement les yeux, taisant la fierté bafouée de son père, l’amour blessé de sa mère.
Un silence s’installa. Aziz but une gorgée de café. Il avait beaucoup plus l’air d’un oisillon tombé de son nid que d’un chat prêt à bondir dessus. Morel détailla le jeune garçon, son visage encore lisse, les yeux noirs qui vous regardaient sans détour. Il n’avait sans doute pas eu beaucoup de chance dans la vie mais il était loin d’être un de ces petits caïds de quartier. Depuis qu’il avait été condamné à lessiver ses tags sur les murs du commissariat, chaque fois qu’il l’avait croisé, Morel l’avait vu toujours avec un grand sourire aux lèvres. Étant de ces personnes intuitives dont on disait qu’elles avaient du flair, Morel avait pressenti chez le jeune Aziz, qu’au-delà de sa façon de se tenir et de son langage incertain, il avait peut-être des talents encore ignorés.
Comme mû par une décision soudaine, il se leva.
– Suis-moi, dit-il au jeune homme.
– Observe, dit Morel quand tous deux furent assis devant son ordinateur. Et dis-moi si tu remarques quelque chose de… singulier.
Aziz se pencha consciencieusement sur les vidéos que Morel avait mises en action en mode multi-fenêtres, scruta les images qui défilèrent, montrant un même rituel. Un homme, différent chaque fois, entrait dans une banque, ordonnait aux clients présents de s’allonger, et menaçant, raflait l’argent qu’on lui donnait, puis tournait les talons et ressortait. C’était rapide et sans bavure.
Aziz resta ainsi de longues minutes, attentif, immobile, le regard alerte se déplaçant sur les fenêtres de l’écran. Puis il se tourna vers le commissaire Morel qui riva ses yeux aux siens.
– Alors ?
– Ouais, je crois savoir c’que vous avez vu. Le braqueur, juste avant de s’casser….
– … prononce quelques mots, coupa Morel sur la même longueur d’onde. Et je voudrais bien savoir ce qu’il dit, poursuivit-il songeur.
– Moi, je sais, dit Aziz en souriant. Ouais, je sais lire sur les lèvres, expliqua-t-il devant l’air intéressé de Morel.
*
Quand Jonathan Meyssac rentra du travail, il ouvrit sa boîte aux lettres, comme il le faisait tous les soirs avant de monter chez lui. En règle générale, il n’y avait que des prospectus. Parfois un courrier des services des eaux ou du gaz, ou encore de sa banque. Cette fois, seule une enveloppe s’y trouvait, portant son nom et son prénom. Jonathan la prit, la retourna. Rien n’indiquait sa provenance. Elle n’avait pas été expédiée par la poste car il n’y avait aucune adresse inscrite et aucun timbre de collé dessus. Non, quelqu’un l’avait visiblement et simplement déposée dans sa boîte aux lettres.
Jonathan monta les marches jusqu’au deuxième étage, inséra la clé dans la serrure, entra dans son appartement, puis la curiosité l’emportant, ferma la porte du pied tandis que ses mains décachetèrent l’enveloppe. A l’intérieur, un papier, plié en deux. Jonathan le sortit, le déplia et resta interdit devant le message :
« Rendez-vous au KFC de la zone commerciale du Moulin à Vent, à 19 h précises. Entrez, faîtes semblant de faire la queue puis dirigez-vous vers les toilettes. PS : Brûlez ce papier et évitez le téléphone et les mails, vous êtes surveillé.»
La première impulsion de Jonathan fut de se précipiter vers la fenêtre mais il s’arrêta à quelques mètres. « Vous êtes surveillé » disait le message. Il n’était donc pas question de soulever le rideau pour voir si une voiture suspecte était garée dans le coin. Faire comme si de rien n’était, pensa-t-il. Puis aussitôt : Et si c’était un traquenard ? Mais qui aurait voulu le piéger ? Personne ne pouvait savoir pour les braquages. Pourtant, quelqu’un voulait le rencontrer. Quelqu’un qui savait. Qui avait des preuves ? Comment cela était-il possible ? Les flics, si c’était eux qui le surveillaient, n’avaient pas encore débarqué. C’était donc une histoire de chantage.
Jonathan resta un long moment, méditant le pour et le contre. Ne pas y aller risquerait de l’exposer à une dénonciation. Il n’avait aucune envie de moisir dans les cellules d’une prison. Accepter le deal que l’individu allait lui imposer ne l’enchantait pas plus. Il avait une certaine idée de la justice et se faire manipuler ainsi le révoltait.
Il jeta un œil à sa montre. 18 h 15. Il avait le temps d’aller tranquillement au centre commercial. Histoire de voir déjà si cette pseudo surveillance était bien réelle. Il attrapa ses clés de voiture, claqua la porte et descendit l’escalier. Une fois dehors, il se maîtrisa pour paraître aussi naturel que possible. Surtout ne pas avoir l’air de vérifier. Il mit le moteur en marche, actionna son clignotant, s’engagea sur l’avenue. A cette heure, la circulation était dense. Avant de se diriger vers la zone commerciale, il prit quelques rues au hasard, jetant de brefs coups d’œil dans son rétroviseur. Il remarqua vite qu’une Renault Laguna foncée se tenait régulièrement à deux voitures derrière lui. Il enclencha son clignotant pour annoncer qu’il allait tourner sur la prochaine à droite. La Laguna fit de même. Il poursuivit tout droit. La Laguna était toujours là. Il dut se rendre à l’évidence : on le suivait bien, ça devait être les flics.
Tout en conduisant, Jonathan réfléchissait. Son prochain casse était prévu pour le surlendemain. La banque avait été choisie, tout avait été planifié. Il lui fallait annuler.
Ce qui l’embêtait le plus, ce n’était pas d’arrêter les braquages. Même s’il avait fini par prendre goût à ces actions qu’il se justifiait. Lui, habitué jusqu’à présent à l’ordre soporifique des chiffres, voilà qu’il se frottait désormais au frisson enivrant de l’inconnu, qui l’avait mené dans une farandole de journées exaltantes aux antipodes des siennes jusque-là ternes et grises, et qu’il tenait à même sa main, via une arme factice certes mais donnant suffisamment l’illusion. On savait si bien faire les choses à présent. Non, ce qui l’embêtait vraiment, c’était qu’il n’y aurait plus l’argent. Tout du moins pour un petit moment. Il faudrait donc réfléchir, trouver une autre solution. Mais en attendant, surtout, il lui fallait faire le mort. Lever les soupçons qui pesaient sur lui. Car Jonathan en était convaincu, pour le moment, les flics n’avaient que des soupçons. Ils n’attendaient qu’un faux-pas.
Jonathan sentit d’un coup son cœur s’emballer. Et si c’était les flics eux-mêmes qui avaient monté le coup, déposé le message dans sa boîte aux lettres ? Histoire qu’il se découvre en se pointant au rendez-vous. Mais non, impossible. Les flics n’auraient pas tenté de le confondre de cette manière. Ils avaient besoin de preuves plus concrètes. Agir ainsi les conduirait à l’effet inverse. Plus de casse, donc plus d’espoir de le coincer.
Après s’être garé sur le parking du KFC, Jonathan descendit de voiture, pénétra dans le restaurant et se faufila dans la queue déjà longue d’adeptes incorrigibles de nourritures addictives. A présent alerté, il repéra vite dans le reflet de la vitre un type qui était entré après lui dans le fastfood et s’était joint à la queue avec l’air de rien mais le stratagème sonnait si faux que Jonathan eut envie de rire. Feignant une envie d’uriner, il déboita soudain, se dirigea vers les toilettes dans lesquelles il entra. Personne d’autre ne s’y trouvait. Il attendit quelques secondes devant un des lavabos pour voir si le faux client/flic le suivrait. Mais non, ne se sachant pas repéré, celui-ci n’avait certainement aucun soupçon et attendait simplement que Jonathan revienne pour continuer de lui coller au cul.
A ce moment, au fond des sanitaires, la porte donnant sur la cour réservée aux poubelles de l’établissement s’ouvrit. Un homme d’âge mur, sombrement vêtu, derrière lequel se tenait un jeune dans un jogging mou et un sweat à la capuche cachant son visage, leva la main et lui fit signe de les rejoindre. Jonathan hésita un instant. L’homme n’avait pas l’air menaçant, le jeune, lui par contre, ne lui inspirait pas confiance. Mais, après tout, quitte à vivre dangereusement, autant aller jusqu’au bout.
Jonathan sortit de l’autre côté des toilettes. La lourde porte se referma lentement derrière lui.
*
– Aziz, je compte sur ta très grande discrétion, dit Morel quand tous deux regagnèrent la voiture personnelle du commissaire, garée derrière le KFC.
– Parole d’Aziz ! répondit le jeune homme en crachant par terre.
– De toute façon, tu n’as pas le choix. A la moindre fuite, je dirais que c’est toi qui as prévenu le braqueur après avoir appris son identité en écoutant aux portes des bureaux du commissariat.
– Pas d’lézard, commissaire. Je s’rai muet comme une tombe.
Puis, de continuer les yeux brillants :
– Parole d’Aziz, commissaire ! Vous êtes trop cool ! Jamais j’aurais pensé qu’un keuf, y puisse faire ça !
Morel s’installa au volant de son véhicule, rejoint par Aziz qui s’assit sur le siège passager.
– Coincer un suspect et le laisser filer, tu veux dire ?
Le commissaire Morel se carra contre le dossier du siège, le regard au loin.
– Vois-tu Aziz… Il y a tellement de choses moches dans ce monde, des meurtres, dont certains sont certes élucidés, des violences, dont certaines sont certes endiguées, mais aussi tant de concupiscence, de convoitise, de malhonnêteté qui, elles, flottent au-dessus de toutes les lois, savamment maquillées sous les couleurs de la notoriété, de la respectabilité, du prestige, du pouvoir… Aussi, lorsque tu m’as traduit les mots que notre braqueur prononçait, juste avant de sortir des banques…
– « Merci pour eux »…, rappela Aziz.
– … j’ai compris, en un éclair, ce que cet Arsène Lupin des temps modernes vient de nous confirmer : qu’il ne volait cet argent que pour le reverser aux personnes dans le besoin, sans ressources, aux exclus ou presque de notre beau système d’entraide, ainsi qu’aux associations agissant pour la bonne cause, que c’était sa façon à lui de rétablir les injustices de notre belle société, et je me suis dit que l’espèce humaine n’était pas encore totalement perdue. Alors, j’ai fait moi aussi, en quelque sorte, mon travail de « justicier », celui pour lequel je suis entré dans la police il y a de longues années maintenant. Et qui m’a au fil du temps mené vers des chemins bien trop obscurs. J’ai laissé aller cet homme pour qu’il puisse, comme il nous l’a promis mais de façon légale désormais, continuer d’œuvrer pour les plus démunis. J’y veillerai. Et puis… les prisons sont pleines. Il n’y a aucune place pour cette sorte de délinquant, qui ne récidivera pas je le sais.
– Et s’il vous avait raconté des bobards, commissaire ? Vous avez pensé à ça ?
– Bien sûr, mon petit Aziz. Et sois rassuré. Le policier que je suis ne manquera pas de vérifier, « discrètement ». Mais je me trompe très rarement sur les personnes qui croisent ma route. Il parait que c’est une de mes compétences.
Morel tourna la tête, posa les yeux sur ceux du jeune homme , brillants d’admiration.
– Tu es un bon gars, conclut-il, un sourire au coin des lèvres. Et tu feras un excellent policier. J’irai parler à ton père.
