Se séparer des lendemains

Sarah ! Où es-tu ? Pourquoi faut-il sans cesse que je t’appelle ?

Je savais bien qu’en te mettant au monde, je donnais vie à un petit lutin. Ou plutôt à une petite fée. Une espiègle et jolie petite fée. Oui, tu en as la grâce et la légèreté.

Tu es née sous le signe du bonheur et dès que mon regard s’est posé sur toi, ma vie a basculé.

Oh, sois sûre que ton père était heureux lui aussi. Mais l’était-il autant que moi ? A-t-il ressenti ce frisson qui m’a traversée quand mes yeux t’ont vue, la première fois ? J’en viens aujourd’hui à en douter.

Petite Sarah, veux-tu que je lise une histoire, celle que tu aimes tant ? Viens te blottir tout contre moi. Je te raconterai encore.

Mais ton père m’appelle. Une fois de plus.

Décidément, il a du mal à comprendre combien les histoires sont importantes pour les petites filles comme toi. Mais moi je continuerai. Aussi longtemps que tu me le demanderas. Car je veux qu’elles s’ancrent au plus profond de toi, qu’elles s’ensevelissent loin, très loin, si loin qu’on croit les oublier avec le temps. Pourtant elles sont toujours bien présentes, vivantes, frémissantes, et se réveillent parfois d’un long sommeil pour venir réchauffer les jours malheureux. 

Quand tu seras grande, tu comprendras.

Oui, Michel ! Oui, j’arrive !…

Laisse-moi finir ce passage. Il est important. Ensuite, ma jolie Sarah, tu pourras fermer tes yeux et t’envoler vers le pays des songes.

Ne sois pas triste, ton père t’aime aussi, tu le sais bien. Ce n’est pas parce qu’il cherche à m’éloigner de toi, au prétexte que tu dois savoir être forte, pour les jours sans doute où je ne serai plus là.

Michel pense certainement que couper tôt le cordon te permettra de te forger une carapace plus épaisse. Mais moi, je n’y crois pas. Je crois, au contraire que je me dois de te protéger de ce monde qui viendra à toi et dans lequel, un jour ou l’autre, tu souffriras. Car la souffrance est partie indissociable de la vie. Tu auras hâte pourtant de courir vers elle, de l’explorer, de l’embrasser, avec toute la fougue de ton enfance, toute l’ardeur de ton adolescence, toute la passion de ta vie de femme. Mais n’aie crainte, dans les moments durs, je serai là. Ne sommes-nous pas unies pour toujours ?

Oh je le sais, tu rencontreras bien d’autres personnes que moi ! Des petits compagnons de jeux, des amies qui te seront indispensables, des garçons dont l’un te séduira plus que les autres, et tu sauras que c’est lui et pas un autre. Mais je sais aussi que tous les sentiments que tu porteras ailleurs ne pourront rivaliser avec l’amour qui nous unit. Car il est le fondement même de tout ce que tu seras, il vivra en toi, te rassurera, te permettra de surmonter l’impossible.

Mon plus grand souhait est que tu sois heureuse, ma Sarah, et que tu trouves un jour le grand amour. Le même, au fond, que celui qui nous a unis Michel et moi.

Dès que je l’ai vu, j’ai su que c’était lui.

Bonne nuit, ma petite fille. Fais de beaux rêves.

*

Les yeux de Michel quand je rentre dans la chambre.  J’y lis une sorte d’agacement. D’exaspération. Je ne sais pas exactement. Il faut pourtant qu’il comprenne. Que lorsque Sarah sera grande, je serai à nouveau toute à lui.

Je soupçonne Michel d’être devenu jaloux de Sarah. Sans doute a-t-il jeté la faute sur elle, qui est venue rompre notre bel équilibre à tous deux. Oh, bien sûr, sans rancœur apparente. Tout se joue au plus profond, là où les mots ne vont pas. Alors flotte à la surface le sentiment flou de la rivalité, qui a mis à mal notre relation, jusqu’alors essentielle.

Quand Michel me regarde, je n’ai pourtant qu’une envie, celle de me jeter dans ses bras, de lui murmurer à l’oreille des choses douces, apaisantes, lui assurer que je suis bien la même, qu’il faut juste laisser le temps au temps, celui de ce partage indispensable qui me fait être mère avant d’être femme. Les années courent si vite. Je veux tant profiter de notre petite Sarah, avant qu’elle ne devienne cette autre qui se détachera un jour de moi. Car elle partira. Oh oui, elle partira.

Michel ne comprend pas. Il dit que je fusionne trop avec cette enfant. Mais comment pourrais-je « fusionner » ? Sarah a vécu en moi pendant plus de huit longs mois. Elle a grandi, s’est nourrie de ma sève, son cœur a battu à l’unisson du mien. Nous avons ri, dansé, chanté au même instant, éprouvé les mêmes émotions à la même seconde. Je la sens encore si présente en moi.

Je sais bien qu’un jour la scission se fera. Alors, pourquoi ne pourrais-je pas profiter de ces instants où elle et moi sommes encore si proches. Je tente d’expliquer tout cela à Michel. Il secoue la tête d’un air navré, ou condescendant, je n’arrive pas bien à cerner le fond de ses pensées. D’ailleurs, comment pourrait-il comprendre tout cela ? Lui qui n’a pas senti au fond de sa chair…

Je soulève le drap, me glisse aux côtés de Michel qui s’est tourné vers le mur de la chambre. Je regarde son dos, large et puissant, sa nuque que je n’ai pas la force de caresser. Je me sens tout d’un coup si fatiguée. Demain… oui… demain…

*

Michel vient de partir à son travail. Il m’a dit « à ce soir » sans venir déposer sur mes lèvres ce baiser tendre qu’avant il m’offrait tous les matins. Je regarde se fermer la porte, songeuse, tandis que mon ventre se noue, appréhendant la distance que Michel met depuis quelques temps dans nos relations.

Lorsque Sarah est née, mon désir d’être tout à elle m’a conduit à m’arrêter de travailler. J’ai pris un congé de deux années en accord avec Michel qui a confirmé avec une pointe de fierté qu’il mettrait les bouchées double pour apporter de quoi nourrir notre petite famille. Cette histoire, j’ai voulu qu’elle soit à nous trois.
Au début, Michel prenait son rôle de papa très au sérieux. Il me laissait dormir la nuit pour aller, sur la pointe des pieds, préparer les biberons et calmer la faim insatiable de notre petite Sarah.

Puis, tous deux, nous avons assisté, l’émotion souriante, à ses premiers balbutiements, ses premiers mots, ses premiers pas.

Je ne sais plus exactement à quel moment Michel est devenu distant. Il me semble pourtant qu’il était le même jusqu’à ce que Sarah soit assez grande pour entamer sa première année de maternelle.

C’est durant cette période, me semble-t-il, que tout a changé. Mais lorsque j’essaie de me rappeler, un flou s’empare de mes souvenirs et tout s’estompe. Alors, je revoie le film me montrant Sarah à sa première rentrée, puis la bobine se ré-enroule à l’envers et tout remonte le fil de ma mémoire, les premiers pas de Sarah, ses premiers mots, sa première dent, les nuits magiques où je contemplais son petit visage si lisse, si fragile, si beau.

Je me persuade alors que, sans doute devenue si proche de Sarah, si intimement liée à elle, je n’ai rien fait pour continuer d’être aussi la femme que Michel désirait.

Michel est rentré, il me regarde d’un air grave. Il me dit « assieds-toi, il faut que l’on parle ».

Je le savais. A force de me préserver pour Sarah, il a fini par s’éloigner de moi. Je fixe sur lui mes yeux douloureux. Je pense alors, sans que les mots ne parviennent à franchir mes lèvres : ne nous fais pas ça. Sarah et moi avons besoin de toi. Laisse-moi juste redevenir celle que tu as choisie ce soir-là quand, assise tout au fond de la salle, je t’ai vu t’approcher pour me demander de danser avec toi.  Ce soir-là où nos regards se sont rencontrés, heurtés, où la sensation de ce vertige infini nous a pris en même temps, où nous nous sommes accrochés l’un à l’autre, avons tangué, basculé dans une autre dimension. Comme en apesanteur, je  me suis alors abandonnée, sans entrave, à ton corps souple et chaud.

Je viens de prononcer le mot entrave. Ce mot résonne tout à coup en moi d’une manière particulière.  Sarah serait-elle devenue une « entrave » qui nous empêcherait d’être tout l’un pour l’autre ? Comment est-il possible de penser une chose pareille ! Comment Michel peut-il penser cela ! Je n’en reviens pas ! A-t-il changé autant ?

Je le regarde avec dans les yeux une lueur d’effarement et je m’assois d’un coup sur la chaise face à lui, le regard droit, accusateur, rivé au sien.

Son regard qui me semble triste s’abaisse, comme s’il pliait sous le poids du mien. Sans doute n’a-t-il pas assez de force en lui pour me dire les mots qui font mal. Alors il secoue la tête, lentement, se lève et repart, laissant la porte se refermer derrière lui.

Dans le silence qui s’est installé, une onde de colère monte en moi. Comment peut-il me faire une chose pareille ! Après nos promesses !  Et moi, si naïve ! Jamais je n’avais vu en Michel cette… lâcheté. Car faut-il être lâche pour ne pas avoir le courage de m’avouer qu’il a rencontré quelqu’un d’autre. Mon instinct de femme a semé en moi les prémices d’un doute infaillible.

Qu’il me faut impérativement vérifier. Pour mieux le combattre. Au fond, peut-être tout cela n’existe-t-il pas. Peut-être Michel m’aime-t-il toujours, autant qu’au tout début. Peut-être sommes-nous simplement dans une période fragile de notre vie.
 
Dieu sait que jamais je n’aurais cru pouvoir faire une chose pareille. Me voilà en train de fouiller les poches des vestes de Michel, avec la honte d’être devenue une femme indiscrète, sans pudeur, sans honneur. Persévérante, je finis par tomber sur un papier plié en quatre, glissé tout au fond d’une poche intérieure. Un numéro de téléphone portable est inscrit dessus, tracé d’une pointe fine. Malgré moi, je porte le papier à mes narines. Une légère senteur sucrée me transperce le cœur. Mon imagination sculpte aussitôt la silhouette d’une jolie femme, vêtue d’un tailleur élégant, d’une jupe courte laissant fuseler deux jambes sensuelles et parfaitement galbées. Image parfaite si loin de moi.

Mon regard rencontre dans le miroir de l’armoire de notre chambre celle que je suis devenue, aux tenues sans grâce, faciles et confortables, aux cheveux ternes ramassés par un simple élastique dans un semblant de coiffure.

Forcément, l’autre est bien plus belle, bien plus désirable que moi.

Je ne peux retenir mes larmes de couler. Je suis fatiguée, épuisée à l’idée d’une lutte que je ne me sens plus la force d’entamer. Comment pourrais-je rivaliser avec la vision de cette femme splendide, sur laquelle Michel a fini par se retourner, las de me voir uniquement préoccupée par Sarah.

D’ailleurs, n’est-il pas temps que j’aille la chercher ! Perdue dans mes pensées, je n’ai pas vu les aiguilles de la pendule tourner. Vite ! Je me précipite dans la salle de bain, dénoue l’élastique de mes cheveux pour leur donner un coup de peigne. Je vais même jusqu’à mettre un peu de rouge sur mes lèvres, je n’ai pas envie que les autres parents me scrutent encore avec cette pitié au coin du regard. Comme s’ils savaient, à me voir, les difficultés de notre couple. De toute manière, je ne leur parle plus. Je resterai à l’écart, attendant la sonnerie annonçant l’ouverture des portes et la sortie en trombe des enfants radieux. Sarah sera la dernière, comme d’habitude. Je l’attendrai alors que les parents auront déjà embrassé leurs progénitures et se seront éloignés pour reprendre le cours de leur vie.

Ce n’est pas grave Sarah. Ils me laissent de côté, persuadés comme Michel que je suis beaucoup trop proche de toi. D’une manière qu’ils ne comprendront de toute façon jamais. Laissons-les Sarah… Laissons-les et profitons l’une de l’autre. Toi et moi.

Et si Michel veut nous quitter, alors qu’il le fasse.

Les feuilles cuivrées se détachent des platanes, virevoltent, dansent un instant dans l’air tiède puis se posent sur le sol. J’observe leurs mouvements souples et ronds, mes yeux se perdent dans leurs tourbillons légers.

Si Michel ne veut pas comprendre, c’est moi qui le quitterai.

C’est aussi simple que cela. Aussi simple que le vol éphémère des feuilles d’automne luisant sous la pluie fine qui s’est mise à tomber. Je le quitterai et Sarah et moi poursuivrons notre route. Personne ne saura nous séparer.

Il n’y a plus personne dans le petit parc qui donne accès à l’entrée de l’école. Une silhouette apparait sur le seuil de la porte. Je reconnais la maîtresse de Sarah. Elle fait quelques pas vers moi. Inquiète, je lui demande : « Où est Sarah ? » Elle me regarde, avec un semblant de sourire, je la sens gênée. Je répète avec insistance : « Où est Sarah ? » Elle me répond, d’un ton navré, qu’elle a appelé mon mari. Je la coupe aussitôt. « Michel est venu chercher Sarah ? Sarah est malade ? Que s’est-il passé ? Pourquoi ne m’a-t-on pas appelée ? »

Pourquoi a-t-on appelé Michel alors qu’il travaille ? Pourquoi ne m’a-t-on pas appelée, moi, qui suis beaucoup plus près ? Une pensée soudain me trouble. Peut-être Michel a-t-il demandé à ce qu’on l’appelle en priorité. Peut-être veut-il désormais m’éloigner ou a-t-il en tête je ne sais quel projet. Me prendre Sarah et partir vivre avec cette femme, dont le numéro de téléphone danse dans ma tête, cette femme qui deviendra la nouvelle maman de Sarah, m’effaçant comme si je n’avais jamais existé… Comment ose-t-il !!!

Mes pensées s’entrechoquent à toute allure et je tourne soudain les talons devant la maîtresse de Sarah qui n’a pas eu le temps de finir sa phrase. Une houle de colère s’est déversée en moi, se propageant comme un raz-de-marée. Je reprends le chemin de la maison, glissant sur les pavés humides. Un affolement m’empêche de coordonner mes pensées. Seule une urgence me taraude. Rentrer, dire, hurler à Michel qu’il peut partir avec qui il veut, mais SANS Sarah.

Quand je m’approche de la maison, je vois la voiture de Michel garée le long du trottoir. Je pousse la porte d’entrée qui n’est pas fermée à clé et déboule dans le salon puis dans la cuisine où Michel se trouve, prostré sur une chaise, devant une tasse de café froid.

Il lève sur moi des yeux perdus, interrogateurs. La fausse innocence que je perçois dans son regard me met hors de moi. Furieuse et déchirée comme une mère à qui l’on veut ôter son enfant, je me mets à débiter toutes les horreurs qui me passent par la tête. « Pars, Michel, pars si c’est ce que tu souhaites, pars avec qui tu veux ! Mais il est hors de question, tu m’entends, hors de question que tu me prennes Sarah !!! »
Blême, il se relève tandis que ses yeux se chargent subitement de colère. En deux enjambées, il vient à moi, me saisit brutalement le bras, m’entraine hors de la cuisine vers la chambre de Sarah dont il ouvre violemment la porte et dans laquelle il me pousse sans ménagement.

La chambre de Sarah est bien rangée. La couette imprimée borde parfaitement son lit. Ses peluches l’attendent patiemment sur les étagères, tout comme, posé sur le petit bureau, le dessin, qu’elle n’a pas encore eu le temps de terminer. Les crayons de couleur sont entassés en vrac dans un pot de métal décoré de l’héroïne de son dessin animé préféré.

La voix de Michel me parvient comme s’il était loin, pourtant peu à peu, j’arrive à comprendre les mots qu’il me jette méchamment. Où est-elle Sarah ?! Hein, où est-elle !!! Tu veux que je te le dise !!!

Mais je n’ai pas envie d’écouter ses hurlements. Je plaque mes deux mains sur mes oreilles et tente de m’échapper de la chambre. Michel me retient en me broyant le bras, me secoue violemment, m’agite telle une poupée de chiffon qui se laisse, impuissante, malmener tandis que ses lèvres autrefois si douces crachent des mots atroces. Tu veux qu’on aille la voir ensemble ?! Tu veux que je te montre où elle se trouve à présent ?! Réveille-toi Caro ! Réveille-toi bordel !!! Arrête de faire semblant ! Arrête de faire comme si de rien n’était ! Je n’y arrive plus !…

Michel s’effondre sur le lit de Sarah, prend sa tête entre ses mains, les épaules secouées de soubresauts.
En moi, le raz-de-marée s’étend. C’est un tsunami qui me ravage complètement, m’emporte, me noie, me liquéfie. Je ne sais plus où je suis. Qui je suis. Qui est l’homme en face de moi, pleurant sans pouvoir s’arrêter. Je suis anéantie par la violence d’une souffrance abyssale qui me plonge dans un enfer que je n’ai jamais voulu regarder en face.

Alors du creux de cet enfer, des images, des sensations remontent. Sarah est devant un grand portail en fer. Pourquoi n’est-elle pas à l’intérieur de l’enceinte de l’école ? Sarah rayonne de bonheur quand elle me voit, de l’autre côté de la route, accourant, en retard pour la sortie de l’école.  Sarah se précipite vers moi, traverse la route pour me rejoindre. Un bruit de freins Un choc sourd. Un grand froid glacial à n’en plus finir…

La pluie continue de déverser son crachin du ciel gris. Les ombres se sont peu à peu allongées, posant un voile sombre sur le bureau, le dessin, les crayons, les peluches.

Michel lève les yeux, plonge son regard dans les miens, sans rencontrer cette résistance qui les habitait jusqu’alors.

Nos regards s’arriment l’un à l’autre.

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