Quand refleurit le mimosa

J’étais assise au fond de mon canapé, plongée dans la lecture d’un polar captivant au point que, pendant un long moment, je n’ai pas entendu le bruit qui visiblement revenait régulièrement. Mon subconscient, lui, l’avait bien remarqué. C’est d’ailleurs lui qui m’a tirée de mon livre pour me mettre à l’écoute du phénomène.
TOC… TOC… TOC…
Des coups se produisaient, à espace régulier de 5 à 6 secondes. J’avais du mal à situer d’où ils provenaient.
Peut-être quelqu’un frappait-il à la porte…
Je n’attendais pas de visite. Néanmoins, je suis allée dans l’entrée pour entrouvrir la porte de la maison que je venais d’acheter et dans laquelle je n’avais pas tout à fait fini d’emménager. Mais non, il n’y avait personne.
Je suis revenue m’installer sur mon canapé. J’avais dû rêver.
TOC… TOC… TOC…
J’ai relevé la tête. Un agacement m’a traversée. S’il s’agissait d’une plaisanterie, elle n’était pas de très bon goût. Quelqu’un s’amusait-il à mes dépens, venant frapper à la porte et s’enfuyant aussitôt ? Ou aux carreaux de la fenêtre de la cuisine… Après tout, le bruit était bizarre. Je n’aurais su le décrire exactement.
TOC… TOC… TOC…
Cette fois ci, c’en était assez !
J’ai foncé vers l’entrée, puis me suis ravisée. J’allais plutôt « planquer » derrière la porte et attendre que les coups reviennent. Si plaisantin il y avait, il allait vite être démasqué.
TOC…
Et vlan, j’ai ouvert en grand la porte avec un rictus de triomphe sur les lèvres. Personne.
TOC…
D’ailleurs, le bruit ne venait finalement pas de là. On aurait plutôt dit qu’il venait… du plafond ? Je suis restée un moment immobile, attendant, pour être sûre.
TOC… TOC…
Le bruit ne venait pas du plafond. Des murs peut-être ?
TOC…
Pas plus.

Des images de films que j’avais vus dans ma jeunesse me sont revenues à la mémoire. Bien que je fusse d’un naturel cartésien, ne croyant pas du tout en ce type de phénomènes, j’avoue que j’ai pris peur. Et… et s’il s’agissait tout de même…
TOC !
Mon cœur a sauté d’un bond dans ma poitrine, puis il s’est mis à battre à toute vitesse, tandis qu’une vague de chaleur m’a submergée.
Inexpérimentée en la matière, je ne savais pas quoi faire.
– Il y a quelqu’un ? ai-je fini par prononcer d’une voix peu assurée.
TOC !
– Vous… vous êtes…  un esprit ?
TOC !
Je me suis tue, pétrifiée par la causerie qui semblait s’être établie entre moi et… peut-être s’agissait-il de l’ancien propriétaire ? On m’avait dit qu’il était mort d’une crise cardiaque. Il n’était d’ailleurs pas resté très longtemps dans la maison. Trois ans à peine. Prenant mon courage à deux mains, j’ai quand même poursuivi :
– Êtes-vous l’ancien propriétaire ?
Pas de réponse. J’en conclus que cela signifiait non.
– Le propriétaire d’avant, peut-être ?
TOC !
– Est-ce que vous êtes… une femme ?
Pas de réponse.
Un homme alors…
TOC !
Quelle étrange conversation j’avais là. Pour un peu, j’en aurais presque ri. Mais il n’y avait vraiment pas de quoi. Je venais d’acquérir une maison hantée. Fallait-il que je fasse appel à un médium ou quelque chose comme ça ? Mais où trouver quelqu’un de sérieux ? Il m’était arrivé de tomber via mon téléphone sur des annonces qui me paraissaient toutes plus fantaisistes les unes que les autres. Je n’avais aucune envie de me faire plumer, même pour cause d’esprit frappeur.

J’ai décidé d’attendre, de faire comme si de rien n’était, d’ignorer les coups qui venaient de je ne savais décidément où. Au bout de trois jours, j’ai fini par craquer. Impossible de dormir. Les bruits se manifestaient à toute heure de la journée ou de la nuit. Et durant les intervalles de repos (l’esprit avait peut-être des occupations par ailleurs), je n’arrivais pas plus à me laisser aller au sommeil tant l’attente des prochains coups et la tension qui en découlait étaient oppressantes.
De plus, d’étranges et nouveaux phénomènes étaient apparus. Je voyais à présent apparaître dans la maison des objets qui ne m’appartenaient pas. Cela allait d’une écharpe masculine découverte dans l’un des placards, à un livre que je n’avais jamais acheté et que je retrouvais posé sur une étagère de ma bibliothèque. Une odeur me parvenait également, c’était un parfum que je connaissais bien, celui du mimosa. Il n’y avait pourtant aucune fleur de mimosa dans la maison et les fenêtres étaient fermées, empêchant tout effluve d’entrer.
Je me suis dit que je devenais folle. Et bien entendu, je ne pouvais en parler à personne.
J’ai donc décidé de prendre le taureau par les cornes. Cet esprit ne me semblait plus, au fond, si dangereux que cela. Sans doute avait-il tout simplement besoin de parler.
TOC !
– D’accord, j’ai compris. De quoi voulez-vous que nous parlions ?
Question idiote puisque l’esprit ne parlait qu’à coups de tocs. Il me fallait diriger les questions moi-même. Un dialogue surréaliste s’est engagé.
– Vous avez quelque chose à dire ?
TOC !
– Quelque chose de précis ?
TOC !
– Quelque chose qui vous concerne ?
Pas de réponse.
– Qui concerne quelqu’un d’autre alors ?
TOC !
– Quelqu’un que vous connaissez ?
TOC !
– Quelqu’un de votre famille ?
Pas de réponse.
– Il s’agit d’une femme ?
TOC !
– Une femme que vous avez connue ?
TOC !
Est-elle morte ?
Pas de réponse. J’ai hésité…
– Vous l’aimez…  encore ?
TOC !

Quelques jours plus tard, je sonnais à la porte d’une maison inconnue située à trente kilomètres de la mienne. La porte s’entrouvrit et le visage d’une femme apparut. Je savais qu’elle s’appelait Héléna. On ne pouvait pas dire qu’elle était spécialement jolie mais elle possédait pourtant un réel charme. Une grande douceur émanait de sa personne. Ses yeux noisette me regardaient, perplexes. Je me suis présentée, lui demandant si je pouvais entrer car j’avais quelque chose d’important à lui dire. Elle a eu un geste de recul puis, sentant sans doute que ma présence n’était pas menaçante, a ouvert et m’a invitée à la suivre. Je la sentais étonnée, mais aussi tendue, comme si j’étais la messagère qu’elle attendait finalement depuis trop longtemps.
Nous nous sommes assises. Elle m’a proposé un café, ou un thé peut-être ? J’ai accepté une tasse de thé. Pendant qu’elle était dans sa cuisine, les portes de placard toquant et la bouilloire sifflant, j’ai jeté un œil autour de moi. Tout était parfaitement rangé. Le canapé sur lequel j’étais assise était recouvert d’un plaid de laine tout doux. Au mur, un pêle-mêle de photos était accroché, je distinguais des adultes souriants et des bambins rieurs. Sur un vaisselier très ancien, un cadre entourait la photo d’un homme que je ne pus m’empêcher de détailler.
– Mon mari, a dit Héléna qui revenait avec un plateau chargé de deux tasses, d’un pot de lait et d’une coupelle de sucre.
 – Il n’est plus là ?
– Oh, ça fait si longtemps…
Héléna s’est installée face à moi, le regard songeur fixé sur l’homme de la photo. Elle a haussé les épaules.
– Vous savez, a-t-elle poursuivi, quand nous nous sommes rencontrés, j’étais très jeune. Notre mariage a été… ce qu’il a été. Nous avons été heureux, d’une certaine façon. Et nous avons eu de beaux enfants. Mais…
– Mais…
Helena m’a observée un instant. Je me suis soudain sentie terriblement indiscrète. Après tout, cela ne me regardait pas. Et je n’étais pas là pour ça. J’ai cru qu’elle était contrariée du tour que prenait notre conversation mais, bizarrement, elle m’a souri.
– Mais j’ai ensuite rencontré quelqu’un d’autre. Cela a été si merveilleux, pendant deux longs jours…
– Deux jours ?
– C’est curieux, n’est-ce pas ? Oui, je l’ai rencontré, cela va faire maintenant trois ans. Je me promenais souvent dans ce magnifique parc réputé pour ses nombreux parterres, non loin de là. Lorsque nous nous sommes croisés, nous nous sommes arrêtés dans un même élan, sans savoir vraiment pourquoi. Puis, la gêne… Soudain, nous étions tout confus. Mais de quoi ? A nos âges… Cela nous a fait sourire, et de là nous avons éclaté de rire, comme si nous étions redevenus deux enfants, deux enfants légers et insouciants des conventions. Cela faisait si longtemps que je n’avais pas ri ainsi. Lui aussi, m’a-t-il dit. Alors, nous avons poursuivi notre promenade, côte à côte. Nous nous sommes racontés. Ensuite, je lui ai proposé de venir diner à la maison. Après tout, j’étais seule à présent. Tout comme lui. Durant deux jours, nous ne sommes pas sortis une seule fois. Jamais je n’aurais pensé que l’on pouvait aimer comme cela, aussi simplement, aussi intensément.
Tandis qu’elle parlait, je la regardais. Je n’avais pas vraiment remarqué combien, en fait, elle était belle. Ou était-ce l’amour qui, en cet instant, la sublimait ? Mais tout d’un coup, ses yeux se sont voilés.
– Le soir du deuxième jour, il est parti. Je n’étais pas triste puisqu’il devait revenir dès le lendemain, pour ne plus jamais nous quitter, m’a-t-il assuré d’un long baiser. Mais… je ne l’ai plus jamais revu.
– Vous n’avez pas cherché à le retrouver ?
– Si j’avais pu…
Elle a porté à ses lèvres sa tasse de thé, pensive.
– Je ne connaissais ni son nom, ni son adresse et dans l’euphorie de notre rencontre, il avait oublié de me laisser son numéro de téléphone. C’est bête, non ? La seule chose que je savais, c’est qu’il s’appelait Vittorio. Les seuls souvenirs que j’ai de lui à présent, ce sont un livre et une écharpe, qu’il a oubliés.
J’étais en train de boire une gorgée de thé, j’ai failli m’étrangler. « Ce livre, ai-je demandé fébrilement, ne serait-ce pas une œuvre de Rilke ? »
Héléna m’a regardée bizarrement. Elle s’est levée, s’est dirigée vers un meuble faisant office de bibliothèque duquel, parmi une rangée bien alignée, elle a tiré un livre. Puis elle est revenue s’asseoir, m’a tendu l’ouvrage. C’était, exactement, le livre de Rilke qui était en ce moment même chez moi. Avec le coin un peu écorné en haut à droite.
– Comment avez-vous su ? a demandé Héléna, la voix rauque.
Alors, je lui ai raconté.
Au fur et à mesure que j’expliquais ce qui m’était arrivé depuis que j’avais acheté ma maison, le visage d’Héléna était passé de la surprise à la stupéfaction, puis à la douleur et à la tristesse. J’ai terminé en précisant que les indications de Vittorio m’avaient conduite à découvrir dans le livre une carte postale, que je n’avais pas remarquée de prime abord, avec une adresse dessus, la sienne.
– Je l’avais donnée à Vittorio pour qu’il l’utilise comme marque-page, a-t-elle dit d’une voix tremblante, les larmes au bord des yeux.
Un silence s’est installé tandis que toutes deux, nous avons plongé dans ce que nous traversions, au plus profond. Il restait un détail pourtant. J’ai demandé à Héléna si elle n’avait pas ou si elle n’avait pas eu un mimosa.
– Oui, a-t-elle dit, étonnée. Il est toujours là, plus en très bonne forme malheureusement. Il a gelé il y a trois ans et depuis, il ne donne plus rien. Venez, je vais vous montrer.
Nous sommes sorties par la porte au fond de la pièce, qui donnait sur un joli jardin, bien entretenu.
– Voyez, a dit Héléna en me désignant un endroit du doigt, tout au fond. Elle s’est arrêtée subitement, portant ses mains à sa bouche sous le coup de la surprise.
Le mimosa était en pleine floraison, exhalant son arôme puissant.
Héléna s’est tournée vers moi, sidérée, les yeux brillants d’un feu nouveau.
– Vous… vous croyez ?
Un sourire venu d’un endroit que je ne soupçonnais pas jusqu’à présent a traversé tout mon corps et est monté à mes lèvres.
Depuis quelque temps, à vrai dire, je ne savais plus grand chose.

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