Mon frère

Je regarde l’océan face à moi, immense. Et je me souviens.

Toi, mon frère. Sorti du ventre rond de ma mère. C’était un jour d’hiver. Le froid avait déposé ses cristaux de givre, colorant tout de blanc. Je me souviens aussi de ce léger nuage de souffle diaphane, s’échappant de mes lèvres.

Nous étions, mon père et moi, partis à ta rencontre, le cœur battant. Dans ce grand bâtiment blanc, lui aussi, tout propre, brillant d’espoir et d’avenir.

Je nous revois dans cette pièce, nerveux, impatients.

Je revois la porte qui s’est ouverte sur ma mère allongée, souriante bien qu’encore affaiblie de ses longs efforts. A ses côtés, cette femme, tenant dans ses bras un tout petit paquet. Toi, mon frère. Entouré de langes blancs. Tu étais déjà destiné à cette nuance, qui voilerait à jamais ton existence.

Tu as grandi. Loin de nous. Faisant de notre vie un monde de silence, un monde d’absence.

Jusqu’à ce que je m’approche de toi.  Je t’ai apprivoisé comme on apprivoise un petit animal sauvage, ce que tu étais alors à mes yeux. Je ne savais pas que tu vivais malgré nous, malgré les doutes et les incertitudes qui assaillaient ces longues journées que nos parents cachaient dans des non-dits, je l’ai appris sans vraiment comprendre, t’observant sans te toucher, restant dans de longs moments immobiles, à une distance raisonnable pour toi, de ton corps qui se mouvait comme une vague allant et venant, sans cesse te berçant, tandis que tes yeux levés tout là-haut s’échappaient dans la contemplation d’un monde que je tentais de pénétrer.

Pourquoi n’étais-tu pas le frère que j’attendais ? Celui dont j’avais tant rêvé alors que tu grandissais dans le ventre de ma mère, qui partagerait mes jeux, ma vie, que je protègerais. Je ressentais déjà ce besoin de t’épargner, sans jamais imaginer que ce serait de cette façon-là.

A force de me maintenir, obstiné, à tes côtés, tu as fini par tourner tes yeux vers moi. Tes yeux seuls , dans lesquels je percevais un peu de toi, à la lisière d’un monde dans lequel tu étais né et que jamais tu ne quitterais. C’est là que nous nous retrouvions, tous deux, dans les jeux étranges que tu inventais, où je te suivais.
 
Devenus inséparables, tels les deux oiseaux qui ne savent vivre l’un sans l’autre posés sur la même branche, celle d’un arbre poussant seul à l’écart des autres, nos parents nous observaient, impuissants à te comprendre ; ils essayaient pourtant, mais tu allais si loin dans tes retranchements qu’ils n’avaient pas la force de te suivre. J’ai vu les larmes de ma mère et les traits tirés de mon père. Je les ai vus vieillir avant l’âge, leurs cheveux blanchissant, leur dos se voûtant sous le poids de l’amour lourd qu’il te portait.

Moi aussi, je t’aimais.

Je regarde les vagues, leur écume blanche. Je revois mon souffle ce jour d’hiver. 

Nous avons grandi côte à côte, jusqu’à ce jour où notre route s’est séparée, ainsi en avaient décidé nos parents, comme une évidence, pour eux, pour moi, pour me protéger, pour me rendre au monde qui était le mien et que je ne devais pas quitter sous peine d’avenir incertain. Nous allions te voir, régulièrement au début, puis de temps en temps, espaçant peu à peu nos visites tandis que je soupçonnais ma mère d’y aller, elle, en secret, beaucoup plus souvent. Elle avait sur son visage la trace que creusent les larmes épuisantes, qu’elle tentait de cacher sous des sourires rassurants mais fatigués.

Je n’ai eu d’autres choix que de vivre. Au milieu d’inconnus qui n’avaient pas ton regard. J’ai composé, souri quand on me parlait, rencontré quelques filles mais je crois que je n’étais pas fait pour cette vie-là.
Alors j’ai décidé de parcourir le monde, celui dans lequel tu vis malgré tout, mais qui s’agite à mille lieux de toi, je capture par zoom interposé les paysages que j’explore sous toutes leurs formes, leurs contours, leurs nuances, j’enferme les montagnes dont les pointes opalescentes touchent le ciel, les fleuves sinuant dans les forêts presque encore vierges, la courbe douce et brûlante des dunes, le soleil reflétant ses derniers rayons d’or sur les mers brillantes et noires, l’envol des oiseaux rythmant de leurs battements d’ailes les saisons, je fige sur bande son le clapotis des vagues, le cri magistral des cétacés, le souffle du vent et même celui du chant des étoiles que l’on peut entendre dans les profondeurs des nuits claires. 

Je vais te voir aussi souvent que je le peux. Tu ne le dis pas mais je sais que tu m’attends. Dans cette maison où nos parents t’ont définitivement laissé, trop las pour continuer cette vie absurde qui, pensaient-ils, m’empêcherait d’avancer. Là-bas, je sais que l’on s’occupe bien de toi. 

Mais avant, mes pas me dirigent sans cesse vers le cimetière, celui où reposent désormais notre mère et notre père qui l’a rejointe peu de temps après. Je leur dis de ne pas regretter, que rien n’est de leur faute, qu’ils n’ont pas à s’en vouloir de t’avoir abandonné. Je les rassure, des mêmes mots que je murmure chaque fois, sans vraiment savoir s’ils s’adressent à eux ou à moi.

Puis je viens te retrouver avec dans mon bagage tout ce dont tu es privé. Je franchis les portes, traverse les longs couloirs que je connais par cœur. Le personnel me parle de toi, me raconte depuis la dernière fois, et je pénètre dans la salle où vaquent d’autres personnes comme toi, ou différentes au fond qu’importe, la vie ici se joue sous mille facettes mais n’est-ce pas ainsi au-dehors ? Simplement là, elles sont de couleurs impossibles à définir, si diaprées que l’esprit cloisonné ne sait les interpréter, habitué qu’il est par la primarité que seule l’œil perçoit.

Toi, mon frère, tu es finalement toutes les couleurs, si étroitement mêlées qu’au final, il n’en reste qu’une, existe-t-elle vraiment ?, sur laquelle nous vaguons.

Je te repère, assis sur une chaise dans un coin de la salle, au milieu des bruits environnants, des murmures, des exclamations, des cris, des pieds de chaise qui raclent et qui n’ont aucun écho dans ton recul immobile.
Pourtant dès que tu me vois, ton regard s’agite, se fixe sur mes mains et de gestes furtifs, tu me fais comprendre ton impatience. Je te prends par le bras pour te mener dehors si le temps le permet ou sinon dans ta chambre, pour mieux nous isoler. Je m’assieds à tes côtés et c’est alors, sous les vibrations pour toi mystérieuses sorties de mes enregistrements, un long défilé de photographies qui passent sous tes yeux, que tu caresses de tes doigts hésitants. Que vois-tu de ces lieux qui semblent te porter vers un endroit merveilleux ? D’une voix douce, je détaille chaque image, te prenant la main pour te faire suivre de tes doigts les contours de ces pays imaginaires. Tu écoutes, comme attentif dans ton monde abscons, penchant parfois ta tête sur le côté pour laisser passer tes yeux sur les miens, sans qu’ils s’arrêtent. C’est ainsi que tu vois. Que tu entends. Dans l’inexistence des choses.  Je passe de longs moments près de toi, retrouvant dans nos échanges silencieux nos jeux d’autrefois. 

Sans toi, mon frère, aurais-je frôlé la lisière de ces deux mondes qui ont fait de moi ce que je suis aujourd’hui ? Un homme fragile, et pourtant fort à la fois. Marchant sur un chemin, loin des sentiers battus, des grandes routes encombrées. Cette traverse obscure que l’on regarde de loin, avec méfiance. Par peur de l’inconnu. De toi, mon frère. On te voit parfois au travers de mon regard et l’on s’éloigne encore un peu plus de moi.

Ou peut-être est-ce moi qui m’éloigne, inexorablement, vers cette frontière floue qui me mène parfois vers les terres, parfois vers les airs. Parfois vers les mers.

Mes yeux suivent le mouvement souple des vagues et leur écume blanche.

Je t’écris souvent.

Tu ne me lis pas.

Reclus dans tes absences, auxquelles je m’accroche.

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