
– … Je… je m’appelle Jérôme… Mon fils… mon fils est mort… Il s’appelait Nathan… Il avait neuf ans…
– Bonjour Jérôme. Bienvenue parmi nous. Est-ce la première fois que vous assistez à un groupe d’entraide ? Oui ? Ce premier pas est très important. Nous espérons que vous en ferez beaucoup d’autres et qu’ils vous permettront de vous sentir mieux. Vous pouvez rester là, parmi nous, simplement, écouter. Vous n’êtes pas obligé de parler. C’est vous qui décidez. Sachez que vous n’êtes pas seul Jérôme. Nous sommes là, à vos côtés……
Qu’est-ce que je fous là ? A écouter ces conneries… Comme si cela allait faire revenir mon fils. Mon fils Nathan. Celui que j’ai tué. J’ai tué mon fils. Comment cela pourrait-il aller mieux ? Comment pourrais-je remonter cette pente, comme ils disent. Quelle pente ? La pente de l’espoir ? La pente de l’avenir ? Moi, je ne sais que la descendre. Toujours plus bas. Elle est sans fin. C’est la seule chose qui me reste à faire. Ne plus jamais remonter. Ne plus avoir le droit de voir le soleil. Le soleil, c’est pour ceux qui sont heureux, ceux qui méritent de sentir la chaleur des rayons se poser sur eux. Moi, j’ai tué mon fils. Je ne mérite que le froid et les ombres de la nuit. Celles qui vous engloutissent chaque heure, chaque minute, chaque seconde, derrière les volets fermés. Fermés pour toujours. Vivre dans les ombres. Vivre dans l’ombre de mon fils…
– Je m’appelle Elodie. J’ai perdu mes parents dans l’incendie de notre maison. On m’a dit que c’était un court-circuit. J’avais quinze ans. Je dormais. J’ai entendu des cris, la porte de ma chambre s’est ouverte, un pompier m’a arrachée de mon lit… Mes parents n’ont pas survécu…
Tu es encore jeune Elodie. La pente, tu la remonteras. Tu as tout l’avenir devant toi. Et puis ce n’était pas de ta faute, n’est-ce-pas ? Pas de ta faute si tes parents sont morts, avant toi. C’est la loi de la nature, n’est-ce-pas ? Les parents devraient mourir avant leurs enfants. Pas le contraire. Mon fils avait neuf ans. Il avait tout l’avenir devant lui. J’aurais dû vieillir, le voir grandir, le soutenir et puis… partir… un jour. Un jour de hasard sur le chemin naturel de la vie. Pas le voir mourir. Ne rien faire pour le retenir… Je me tire d’ici. J’en ai assez entendu.
– A bientôt, Jérôme. Nous espérons tous que vous reviendrez.
C’est ça, cause toujours. Le premier pas. Depuis la mort de mon fils, je n’espère qu’une chose : que ce soit le dernier. J’essaie de m’échapper, aux confins des brumes éthyliques. Celles qui vous emmènent parfois si loin que vous ne pouvez plus revenir. La mort ne veut pas de moi. Je pourrais l’affronter, en duel plus audacieux. Mais je ne suis pas seulement un assassin. Je suis aussi un lâche.
Dix-huit mois que Nathan est mort. Il me semblait alors que j’étais enfin sorti de ces années noires – poisse, malchance, fatalité…- ça me suivait depuis toujours, où notre couple avait fini par sombrer, m’entrainant vers une spirale infernale, à me gorger de tous les alcools possibles, à foutre tout mon fric dans ces putains de bouteille, à plonger dans l’opacité enveloppante, réconfortante, où l’on ne pense pas…
Oui, ne m’en étais-je pas enfin sorti ? Grâce à ce sursaut, un jour où, dans un de mes moments de sobriété, Nathan, que je n’avais pas revu depuis longtemps, comme il avait grandi ! comme il était beau !, Nathan avait posé sa main sur la mienne et m’avait dit de sa voix d’enfant sage : il faut arrêter, papa, il faut arrêter de boire.
Dehors, le jour se lève. Je le vois aux traits de lumière qui se glissent dans les interstices des persiennes pour venir se poser sur le sol comme des rayons d’espérance. J’ai essayé Nathan. Pour toi, j’avais arrêté. Tu m’avais donné l’envie de vivre, le goût des rires et de la légèreté. Deux années, te rends-tu compte, deux années sans toucher à une seule goutte de ce maudit poison, celui qui transforme petit-à-petit les jours, les mois, les années pour n’en faire qu’un tas d’immondices, de vomis sur le carrelage où l’on se réveille alors qu’on pense être dans son lit.
La nuit est revenue. J’entends au-dehors des voix, des rires, des cris. Des adolescents provoquant le silence. Ils ont pris l’habitude de venir quand le noir s’est installé, munis de bouteilles pour exister. Pour oublier. Ils ne savent pas encore que la frontière entre la lumière et les ombres est si fragile.
– Bonjour Jérôme. Heureux de vous revoir. Je vous en prie, asseyez-vous.
Je ne sais pas pourquoi je suis revenu. Sans doute parce que je n’ai rien d’autre de mieux à faire. Je commence à ne plus pouvoir supporter le temps qui s’écoule goutte-à-goutte dans ma piaule, l’appel incessant de Nathan auquel je ne peux pas répondre : papa ! papa !… Un cri qui résonne tout au creux de mon cœur, tout au creux de mon ventre. C’est peut-être ce cri que je cherche à vomir, à sortir de mes tripes.
– … et je me suis endormi au volant, j’aurais dû écouter ma femme, m’arrêter une heure, dormir un peu… reprendre la route … Maintenant…
Des sanglots.
– Merci Fabrice, merci pour vos mots. Laissez couler vos larmes. N’en ayez pas honte. Tous ici, nous comprenons. Tous, nous vous entendons.
Fabrice. Sa femme est morte. C’est aussi de sa faute. Pas autant que ma faute à moi… un peu quand même. Enfin… s’endormir au volant, ça peut arriver à tout le monde. Pas comme ce que j’ai fait moi. Boire une bière le jour où je devais garder Nathan, être son complice comme un père avec son fils, le soir où sa mère, qui a refait sa vie avec un type bien, belle maison, grand terrain, rosiers en fleurs, piscine au milieu du jardin, avait décidé de me redonner sa confiance. Après deux années de sobriété. Deux années de fierté…
Une voix, au loin : Regarde Papa ! Tu me regardes hein ?
Nathan était un futur champion de natation, il nageait si bien. Et ses plongeons… Oui vraiment, il avait un bel avenir. J’avais un peu soif. J’étais allé chercher dans la maison un verre d’eau pour me désaltérer. Dans le réfrigérateur, il y avait des bières. Une bière après tout… Ne m’en étais-je pas sorti ?…
Papa ! Papa !
Pourquoi criait-il comme cela, Nathan ? Mais oui je le regardais, je lui avais dit. Je l’entendais… Il faisait si beau. J’étais allongé sur une serviette au bord d’une piscine. Quelle chance d’avoir une si belle maison. Peut-être que moi aussi, je pourrais en avoir une, peut-être pas aussi grande. Nathan viendrait me voir. On ferait un tas de choses ensemble. Ce serait chouette…
Papa ! Papa !
Mon fils est mort. Noyé. Je l’ai regardé mourir sans rien faire. Une bière en avait appelé une autre, et puis encore une autre… A quel moment mes pas m’ont-ils entrainé vers le bar ? Je ne m’en souviens plus… J’étais retourné dans les brumes… loin derrière moi… avant… bien avant qu’elles ne s’assombrissent complètement… J’étais si bien, je volais sur un nuage blanc à côté d’un bel oiseau, dans le bleu du ciel où flottaient un bruit de mer, des cris d’enfants tout au loin, une plage de sable fin, des mouettes au-dessus de l’océan, des pâtés de sable, Nathan venant à moi : Papa, regarde mon beau château ! Papa ! Papa !…
*
– Je m’appelle Jérôme. J’ai quarante-deux ans. Mon fils Nathan est mort. Je pensais que ma vie était finie. Alors je me suis emmuré dans une prison que je me suis construite, peu à peu, flottant dans un voile de culpabilité, de haine et de désespoir Cela fait maintenant plus d’un an que j’assiste à ces réunions. Aujourd’hui, je me pose cette question : Est-il encore possible de se battre ? Plus contre soi mais pour soi… Accepter que la vie soit cette route à sens unique sur laquelle on ne peut revenir… Nathan n’est plus mais je suis toujours là. Qu’aurait voulu mon fils ? Je le vois dans mes rêves. Il me sourit. Tend sa main vers la mienne. Il s’apprête à me parler et je me réveille dans un sentiment de calme. J’ai envie de savoir ce qu’il me dit. J’espère un jour pouvoir y arriver…
