L’X-TREM

PARTIE I

Le départ était imminent.

Oui… J’étais bel et bien sur le point d’entamer l’UT4M, version Xtrem, 169 kilomètres et 11000 m de dénivelé positif sur des sentiers natures serpentant les quatre points culminants de la course : le massif du Vercors (2340 m), le massif de Taillefer/Oisans (2860 m), le massif de Belledonne (2977 m) et enfin le massif de la Chartreuse (2080 m). Le tout se déroulant sur trois jours non-stop, pendant lesquels, de jour comme de nuit, il me faudrait arpenter les chemins sinueux, gravir les pentes rocailleuses, les redescendre, puis belote et rebelote, le tout dans un délai maximal de 51 heures avec barrières horaires éliminatoires en divers points du parcours.

Sans doute aurais-je dû ressentir un état de stress conséquent, vu les circonstances de ma présence ici. Pourtant, à vrai dire, je me sentais plutôt serein. C’en était d’ailleurs presque étonnant. Mais, après tout, ne m’étais-je pas préparé pour cela ? Non, en réalité, bien que je n’eusse pas encore testé ce format de course, la seule véritable inconnue, pour moi, était le temps que je mettrais pour parvenir jusqu’au bout. J’avais prévu d’arriver bien avant la barrière fatidique des 51 h. D’après mes calculs, avec une moyenne de 5 km/h pour être large, je devais arriver sur Grenoble en un peu plus de 30 h. J’espérais si possible améliorer cette prévision. Il ne faisait aucun doute, en tout cas, que je parvinsse à terminer cette épreuve. Pourquoi n’y arriverais-je pas ? D’autres l’avaient fait avant moi.

Il y avait d’ailleurs en cet endroit une ambiance qui portait à tous les espoirs. L’atmosphère était emplie d’excitation, d’enthousiasme et de passion bien palpables. Dans une joyeuse cacophonie, des enceintes crachaient à qui mieux mieux, et la voix de l’animateur essayant tant bien que mal de rappeler les règles de la course, et la musique de Stars Wars recouvrant par moment complètement sa voix, à croire que la compétition était également engagée entre l’homme et les instruments s’acharnant à jouer pour nous motiver.

Tous les participants étaient sur le qui-vive. Certains vérifiaient une dernière fois dans une check-list approfondie leur attirail, d’autres planaient déjà dans une autre vie, celle pour laquelle ils s’apprêtaient à tout donner. Sans doute le fait de me sentir, quant à moi, assez détendu m’incitait-il à voir tout cela avec un certain amusement, je dois l’avouer.

Pendant que je me gargarisais de ce doux sentiment, quelqu’un s’était silencieusement approché de moi. Son dossard affichait un numéro, le 3192, que je n’ai pu m’empêcher de remarquer, portant moi-même le 3191, venant donc juste avant le sien. Lorgnant mes chaussures et mon camelbak bourré de toutes ces obligations imposées par le règlement, l’homme m’a demandé si j’avais déjà participé à ce type de course. Je lui ai répondu que non. Il a hoché la tête, en souriant, me détaillant une nouvelle fois.

– Tu as fait quoi jusqu’à maintenant ?

Là, je n’ai pu m’empêcher de me redresser fièrement, espérant l’impressionner :

– J’ai couru, et terminé ai-je bien précisé, le marathon de Paris au printemps, tout en n’oubliant pas d’ajouter : Je ne cours que depuis six mois.
– Ah bon ? a dit le trailer qui n’avait pas l’air plus admiratif que ça. Ne me dis pas que c’est tout, quand même. Sinon, tu ne pourrais pas être là.

Et pourquoi donc ? ai-je failli demander d’un ton peu amène, vexé par l’insinuation du type qui commençait sérieusement à m’échauffer. Si j’étais là aujourd’hui, c’était parce que, tout simplement, j’avais cliqué sur un lien pour m’inscrire et que j’avais reçu mon dossard, ainsi que le règlement et les consignes. Il est vrai que j’avais bien un peu flippé à la lecture des documents retraçant les conditions du parcours mais j’avais très vite balayé une appréhension que je sentais néfaste à ma réussite. N’ayant de toute façon aucune envie d’engager une conversation avec celui qui me faisait face, j’ai préféré me taire, laissant le silence répondre à ma place.

Ce dernier observait mes Mizuno Wave Ultima, celles-là même qui m’avaient porté tout le long du fameux marathon que j’avais terminé en trois heures vingt-six minutes et quinze secondes, et que j’avais précieusement gardées comme un talisman pour une future épreuve. Il n’était évidemment pas question que je m’arrête en si bon chemin.

Je n’aimais pas du tout l’expression que le type affichait, encore moins ses avis dont je n’avais rien à faire. Afin de lui faire comprendre mon point de vue, je l’ai fixé du regard, pointant du doigt ma tempe.

– Tout est là, ai-je affirmé sèchement, concluant pour ma part définitivement cet échange sans intérêt.

Le mental est essentiel lorsque l’on veut gagner. Je l’avais lu. J’en étais convaincu. Et du mental, j’en avais à revendre. Il était clair pour moi que l’esprit était plus fort que le corps, qu’avec un minimum de volonté, on pouvait arriver à beaucoup de choses. Alors, avec beaucoup de volonté, tout était possible. Bien sûr, je me doutais que cela n’allait pas être facile. Après tout, j’en avais quand même un peu bavé au marathon. Mais depuis, je m’étais entraîné, surentraîné même, autant de fois que me le permettait mon emploi du temps déjà bien chargé. Ces deux derniers mois, au lieu de prendre l’ascenseur, j’avais grimpé et descendu quatre à quatre les marches menant à mon appartement du cinquième étage. En semaine, j’avais mis à profit l’heure et demie de ma pause déjeuner pour aller courir plutôt que me bâfrer avec mes collègues au restaurant du coin comme j’en avais l’habitude jusque-là. Mes week-ends étaient entièrement consacrés aux entrainements intensifs, tout en préservant tout de même quelques soirées avec mes potes durant lesquelles j’avais banni alcool et nourriture non appropriée, et qui se finissaient généralement autour de mon futur exploit devenu malgré moi mon objectif numéro un. On me regardait avec crainte et envie, ce mélange propre aux indécis qui ne donnait la plupart du temps dans la vie que de médiocres résultats. Je faisais quant à moi partie de la catégorie des fonceurs et des gagneurs. Des fonceurs au mental d’acier. Des gagneurs, assurément.

Plongé dans mes réflexions, je n’avais pas remarqué le départ de celui qui m’avait abordé et qui avait à présent disparu de ma vue. Qu’importe, le speaker se préparait à annoncer le compte à rebours. Je me suis faufilé au travers de la masse humaine de plus en plus compacte vers la ligne de départ. Je tenais à être dans les tout premiers, histoire de prendre autant d’avance que possible. Puis, je me suis mis en état de concentration, chassant de mon esprit comme on chasse une mouche qui tourne, tenace, autour de vous, l’image du trailer, son dossard 3192 et son sourire narquois.


PARTIE II

Seize heures de l’après-midi. La journée s’était jusque-là écoulée, mitigée entre de gros cumulonimbus menaçant de s’éventrer à tout moment et quelques rayons de soleil réussissant à s’infiltrer par intermittence.

Dès le départ donné, je m’élançai avec la sensation d’avoir des ailes et d’être porté par un souffle puissant qui métamorphosa, par je ne sais quel miracle, les semelles de mes chaussures en fabuleux ressorts. Je me vis, tel Le Petit Poucet ayant enfilé ses bottes de sept lieues, accroître mes foulées à une vitesse fulgurante. Je me retrouvai ainsi en tête du peloton, sûr de moi, et j’imaginais déjà, ricanant tout au fond, la tronche vaincue du gars qui m’avait lancé ce pari, comme un défi qu’il m’aurait été impossible de relever.

Car si on n’avait pas eu la malencontreuse idée de me chercher, toute cette aventure n’existerait probablement pas.

Il nous faut, à cet instant, remonter un peu le temps pour nous retrouver au lendemain du marathon de Paris, que j’avais terminé à une place plus qu’honorable.

En effet, parcouru en moins de trois heures trente, c’était, à mon avis pour un débutant, sacrément remarquable. Dès le lendemain, sur mon profil Instagram, je m’étais gargarisé de mon exploit que j’avais accompagné d’un selfie pris au finish, le « V » de la victoire avec les deux doigts d’une main levée en signe de triomphe et un grand sourire illuminant mon visage à peine marqué par les stigmates de l’effort.

Gonflé à bloc par les endorphines qui couraient, me semblait-il, encore dans mes veines, j’avais répondu avec enthousiasme aux nombreux messages laissés sous mon post par mes proches et d’autres, que je ne connaissais pas. Or, deux mois plus tard, revisitant ma publication dans un moment de nostalgie, mon œil fut attiré par un commentaire anonyme coincé entre deux félicitations dithyrambiques, que je n’avais alors pas remarqué. Curieux, je cliquai dessus et me pris en pleine figure un avis quelque peu cavalier affirmant que le triomphe était facile et qu’il en aurait été tout autrement lors d’une « vraie » course. C’est-à-dire, poursuivait le fielleux, un format où l’on affrontait bien autre chose que quarante-deux misérables kilomètres de routes plates et sans intérêt. Mon sang ne fit qu’un tour. Bien que l’avis ne fût plus de première fraicheur et qu’il était peu probable que j’obtienne une réponse, je répondis aussi sec à l’inconnu que je me sentais tout à fait capable d’assurer une telle course, ce à quoi, bizarrement, à peine quelques minutes après, l’on m’envoya un lien que j’ouvris en cliquant furieusement dessus. Je me retrouvai sur un site présentant les épreuves de l’Ultra Tour des 4 Massifs, ou UT4M, et plus particulièrement sur l’un de ses trails : l’UT4M 160 Xtrem. On avait pris bien soin de pointer vers ce qui était visiblement le nec plus ultra, à côté de quoi un vulgaire marathon sur route plate ne faisait pas le poids.

Pour savoir à qui j’avais affaire, j’avais consulté le profil de l’intrus venu sournoisement s’immiscer sur mon fil et qui avait bien sûr un pseudo d’emprunt. Le contraire m’eût étonné. Le compte était privé. Le nombre de suivis était au point mort. Un petit rigolo, assurément. Mais un petit rigolo à qui je venais de répondre au vu et au su de tous ceux qui m’avait félicité, adoubé, et même encouragé pour la suite (maintenant que j’avais si bien commencé…). J’aurais certes pu tout simplement éliminer notre échange et, ni vu ni connu, j’en restais là. Mais le perfide avait touché un point sensible. En me tendant ce défi, il me mettait dans l’incapacité de ne pas le relever.

Voilà donc en réalité l’origine de ma soudaine passion pour la course ultra trail. La raison avait certainement migré dans un coin obscur de mon cerveau. Car seul à cet instant, l’esprit de la compétition m’avait tout entier happé et je m’y étais laissé entrainer, avec force et avidité.

C’est pourquoi, après m’être inscrit via le lien spécial qui m’avait été envoyé, les inscriptions étant apparemment closes à ce moment-là, je me retrouvais aujourd’hui ainsi au milieu de mes comparses, porté par une énergie ne pouvant que me mener au terme de cette compétition.

Mais, revenons à nos moutons…

Nous en étions donc au moment où, après le hurlement du speaker au bord de l’extinction de voix avec un « C’EST PARTIIIIIIIIIIIIIII…. » déclenchant un raz-de-marée humain, j’étais en train de m’envoler.

L’euphorie et les bottes de sept lieues se poursuivirent sur environ six kilomètres de traverses qui montèrent un peu, juste un peu. Je m’attendais à vrai dire à bien pire.

Au septième kilomètre, le chemin devint soudainement très pentu. Mon souffle, encore assez régulier jusque-là, commença un poil à s’affaiblir, tandis que mes jambes manifestèrent quelques contractions douloureuses, ne m’empêchant pas cependant de courir à peu près correctement. Huit kilomètres de ce début de course qui s’avérait, je devais me l’avouer, plus capricieuse que je ne l’aurais pensé, me firent prendre conscience que j’avais déjà bien entamé la montée du col de la Moucherotte.

Enfin, au bout d’efforts assez impressionnants, le chemin s’adoucit et s’inclina pour s’étaler sur un large plateau. Un œil à ma montre connectée spécialement achetée pour l’occasion m’indiqua que je me trouvais à une altitude de 1.900 m, qu’il était 20 h et 15 mn et que je venais de parcourir une distance de 14 km et 860 m. Cela faisait donc, à ma grande surprise, 4 heures et 15 mn que je courais et crapahutais, ce qui, après un rapide calcul, me confirma que ma moyenne était un peu au-dessous de celle que je m’étais fixée avant le départ.

Reprenant mon souffle et mes esprits, je vis soudain le paysage qui se déployait sous mes yeux. Je réalisai que je n’avais rien vu de celui qui avait jalonné les kilomètres parcourus. Mais enfin, je n’étais pas non plus venu pour une balade touristique. Et il n’était pas écrit que je n’allais pas récupérer mon léger retard car la descente s’annonçait, libératrice. Je m’élançai donc, sautant par-dessus les pierres qui parsemaient le sentier, bondissant allègrement, pour rattraper le temps.

Après quelques kilomètres de cette envolée, au détour d’un virage, j’aperçus soudain un coureur sur le bas-côté du chemin, visiblement en mauvaise posture, car il se massait la cheville en grimaçant de douleur. Ralentissant légèrement, je pesai le pour et contre. Le problème, c’est que si je m’arrêtais maintenant, je n’étais pas sûr de poursuivre ma foulée et je tenais absolument à récupérer mon retard. De plus, j’avais une devise qui me suivait depuis très longtemps : chacun étant responsable de ses choix, chacun se devait donc d’en assumer les conséquences. Et puis je n’étais pas le seul participant. Le prochain pouvait tout aussi bien s’arrêter. De toute façon, les organisateurs avaient tout prévu. Au pire, le gars pouvait toujours appeler l’assistance et se faire rapatrier. J’accélérai donc le pas, sous les yeux du coureur que je préférai éviter de regarder. Cela aurait peut-être affecté mon moral toujours au beau fixe, on ne sait jamais.

A 21 h 15, soit une heure après avoir atteint puis dépassé le sommet de la Moucherotte, j’arrivai tout en bas de la descente. Ma moyenne était passée de 4 km/h à 5 km/h. C’était une excellente nouvelle. J’attaquai donc avec entrain le sentier sinuant remontant jusqu’au Pic Saint Michel qui culminait d’après les brochures à 1966 m.

C’est à partir de ce moment que tout bascula.

Je ne comprends pas encore aujourd’hui comment j’ai pu me tromper. Certes, il faisait presque nuit mais ma frontale était suffisamment puissante pour me permettre de repérer les balisages jalonnant le parcours.

Toujours est-il que je pris un mauvais chemin qui m’entraina sur plusieurs centaines de mètres. Le temps de réaliser mon erreur, ne croisant plus aucune marque, je voulus faire demi-tour mais force me fut de constater que je ne savais plus du tout « vers où » retourner. Je savais encore moins « vers où » aller.

Je m’étais perdu.

Je me retrouvais seul, entouré des ombres gigantesques d’arbres se noyant dans un ciel devenu totalement noir, confus, la respiration haletante, les jambes vacillantes, les poumons brûlants et la gorge serrée comme dans un étau. Une nausée m’envahit si soudainement que j’eus à peine le temps de me pencher pour vomir les boissons, les barres protéinées et toute la nourriture ingurgitée avant la course et lors du ravitaillement. Plié en deux, tout sortit pêle-mêle de mes tripes.

Un long moment suivit avec le sentiment d’un feu intense me dévorant. Je suffoquais de chaleur et l’instant d’après je grelottais de froid. Je me sentais vidé de toute substance et je finis par me dire qu’après tout, au point où j’en étais, il valait peut-être mieux que je m’allonge là, sur la terre recouverte de mousse. Je n’avais pas même la force d’ouvrir mon camelbak pour en retirer la couverture de survie qui m’aurait peut-être protégé. Je me vis alors, poussant mon dernier râle, sous un rayon de lune qui transpercerait peut-être la masse nuageuse sombre et compacte et accompagnerait mes derniers instants de vie.


PARTIE III

M’abandonnant à ce destin qui devait sans doute être le mien, mes paupières s’étaient lentement fermées. Au fond de moi, tout était aussi noir que la nuit m’entourant et mon épuisement était tel que je n’entendais plus rien, ni le vent qui agitait les feuilles, ni le bruit d’un pas qui s’approchait doucement.

La sensation de quelque chose tapotant mon bras me fit peu à peu revenir à moi. J’entrouvris un œil hébété. Scrutant l’obscurité, je finis par distinguer, me surplombant, une forme humaine.

Sa silhouette, se découpant sous le ciel étoilé à présent tout à fait découvert, me sembla immense. Ajustant ma vision sous la clarté lunaire, je reconnus le numéro d’un dossard : 3192. C’était le trailer qui m’avait accosté avant le départ ! Pendant qu’il continuait à me secouer légèrement avec l’un de ses bâtons, je vis ses lèvres s’étirer dans un sourire très doux. Puis, je crus percevoir au creux du silence un murmure : lève-toi… lève-toi… qui se poursuivit dans un écho, se mêla à la brise légère, traversa le feuillage des arbres avant de s’estomper dans la nuit.

Je refermai les yeux, soulagé. On m’avait retrouvé. J’allais pouvoir revenir sur la trace que j’avais involontairement quittée, reprendre ma course et la terminer. Il me fallait à tout prix me ressaisir !

Un regain d’énergie me permit de m’asseoir. Je vis que l’homme n’était plus là. Il était parti, me laissant seul à nouveau. Un mouvement de colère émergea, aussitôt soufflé par une pensée : Au fond, n’était-ce pas justice ? N’avais-je pas moi-même ignominieusement abandonné un coureur auquel j’aurais pu porter assistance, préférant le sacrifier pour me permettre de poursuivre le seul objectif qui me taraudait depuis toujours : gagner, envers et contre tout.

Dans un sentiment d’écœurement, fatigué, je m’étendis à nouveau. J’ignore combien de temps je suis resté ainsi, sur cet amas de terre et de mousse. Suffisamment, en tout cas, pour que les lueurs de l’aube commencent à peindre dans le ciel des trainées d’or.

Lentement, je finis par me lever. Peut-être le jour naissant allait-il m’aider à pouvoir retrouver mon chemin. L’aurore s’accentua. Un peu réconforté, je repris mes affaires, ajustai mon camelbak et fis quelques pas… pour stopper net.

Je me trouvais au bord d’un précipice.

Un long frisson parcourut tout mon corps. L’ombre de la Sinistre que l’on représente souvent munie d’une faux passa devant mes yeux, puis s’éloigna. J’eus le sentiment qu’elle était venue me narguer de son lugubre avertissement.

Le vide était abyssal, je l’avais vraiment échappé belle. Si j’avais fait dix pas de plus au moment où je m’étais écroulé, terrassé par l’épuisement, les douleurs et la nausée, je serais tombé sans même réaliser ce qui m’arrivait. Le vertige me prit face à ce trou béant. Je fis vite quelques pas en arrière. Les battements affolés de mon cœur retrouvèrent peu à peu un rythme normal. Je relevai alors la tête, plongeant mon regard dans l’immensité du firmament sur lequel les pinceaux célestes poursuivaient leur œuvre magistrale.

Au loin, les montagnes se découpaient en masses sombres, presque menaçantes, mais au-dessus, il y avait quelque chose de si beau que j’en restai coi.

Le ciel était imprégné de longs filaments rouge, rose, ocre, orange, c’était éblouissant. Jamais je n’avais eu l’occasion de voir, sous cet angle, ce qui n’était, je le réalisai soudain en cet instant, que banalité pour mon esprit continuellement happé par des choses si peu importantes qu’elles en étaient devenues indispensables. Je me sentis soudain rétrécir jusqu’à devenir ridiculement petit. Tout ce qui m’avait jusqu’alors semblé vital : la volonté, la ténacité, le désir de gagner coûte que coûte, le paraitre même, étaient en train de se dissoudre dans un infiniment Grand balayant tout, me laissant dans un total inconnu.

Contemplant l’immensité face à moi, l’astre d’or se lever derrière les massifs et le ciel s’ouvrir dans une aube lumineuse, un sentiment de magnificence me submergea. Dans cet instant inimaginable pour moi jusqu’alors, j’eus l’impression de voir le début du monde. Des larmes roulèrent malgré moi sur mes joues.

Le jour s’était à présent totalement levé. Je fis demi-tour, espérant des signes qui m’annonceraient que le parcours du trail n’était pas très loin. Et, en effet, à peine quelques mètres plus loin, je distinguai un morceau de rubalise fixé à une branche. J’étais en réalité si proche de la trace que c’en était risible. Il était somme toute si simple de la retrouver.

Éperdu de reconnaissance mais les jambes encore trop douloureuses, je me mis en marche, profitant de ce cheminement pour porter mes yeux vers les arbres, les branches et les feuilles qui dansaient sous la brise du vent, vers les papillons dont le seul souci n’était que de voleter, vers le ciel d’un bleu profond. J’écoutai aussi le pépiement des oiseaux, le bourdonnement des insectes, me sentant en étroite communion avec la nature. Je compris alors la véritable essence du trail et pourquoi tant de personnes aimaient cette épreuve. Ce n’était pas pour rien qu’on l’appelait « course nature ». Pour ma part, au-delà de l’effort physique, cela resterait à jamais une expérience hors du commun.

Inutile de dire que pour moi c’était terminé. J’avais pourtant le sentiment paisible que c’était aussi un commencement.

Je mis plusieurs heures pour redescendre et atteindre le point de ravitaillement le plus proche. On me prit rapidement en charge pour me transférer sur le lieu de l’arrivée, à Grenoble. Après m’être réchauffé et restauré, je décidai d’aller applaudir, soutenir ceux et celles qui passaient la ligne d’arrivée, titubant, le visage en larmes, le regard exténué, peut-être même certains, comme moi, transformés.

Je pensai aussi au coureur qui m’avait abordé et que j’avais retrouvé là-haut. Sans lui, je ne me serais sans doute jamais réveillé. Il m’avait bel et bien sauvé. Je tenais absolument à le remercier, lui dire que je n’avais été jusqu’à présent qu’un pauvre crétin mais que tout allait changer, que je comptais malgré tout renouveler cette aventure, cette fois sérieusement préparé. J’allai voir le staff pour qu’on me communique son nom afin que je puisse le contacter au cas où je ne le retrouverais pas ici.

L’homme qui, sous ma demande, feuilletait la liste des participants releva des yeux étonnés.

– Le 3192 vous dites ? Vous avez dû vous tromper. Il n’y a que 3190 inscrits cette année.

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