Les Maudits

Il avançait. Un pas après l’autre. Lentement. Encore fallait-il trouver un chemin dans les décombres et les amoncellements de murs ébréchés, éclatés, qui s’étaient finalement effondrés.

Il ne pleurait pas. Aucune larme n’aurait pu couler. Elles s’étaient asséchées avec le temps.

Autrefois peut-être, il aurait pu. Plus maintenant. Il avait vu trop de choses. Il continuait simplement d’avancer, enjambant les pierres, dans les chemins de traverses et la nausée.

On les avait punis. On leur avait promis.

Les femmes avaient été violées, puis tuées. Les enfants égorgés.

Seuls, avaient été laissés en vie les hommes, jeunes ou vieux, pour qu’ils regardent. Pour qu’ils abdiquent.
La révolte s’était alors tapie dans les cœurs, trop seule, trop faible contre la puissance des maudits, ceux que l’on appelait ainsi. Ceux qui voulaient vous forcer à penser autrement. A être autrement. A vénérer leur Dieu. Le seul qui devait exister, celui qui décidait, celui qui régnait.

En réalité, un Dieu au service des maudits.

Comme s’ils avaient l’apanage de Dieu.

Il avançait toujours. Sans but. Le souvenir des rires d’autrefois s’était tu. Et celui des odeurs, des gestes, des cris de joie. Plus rien n’existait. Jusqu’au silence qui avant murmurait des choses, des choses si belles, tout au-dessus des vallées vertes, au travers du feuillage des arbres qui s’agitait, derrière les rayons du soleil haut dans le ciel bleu qui venait doucement se poser sur la peau. Ce silence qui murmurait jusqu’à l’âme. Le silence était Dieu. C’est pour cela que Dieu était partout et appartenait à tous. Pas seulement aux maudits.
La colère l’avait pris quand les maudits avaient voulu imposer leurs diktats au nom de Dieu, l’avait étranglé, l’avait écartelé entre la promesse des représailles et celle de la liberté, qui l’avait toujours guidé.
A présent, même sa colère s’était tue. Peut-être… il ne savait plus.

Des jours et des jours qu’il errait. Faisait le tour de son village. Maintenant, il n’y avait plus personne, sauf lui. Il avait réussi à s’enfuir au moment où les maudits étaient revenus achever la mission que leur avait confié leur Dieu. Abattre les chiens infidèles, annihiler les hérésies, intolérables aux yeux de leur Dieu. Ainsi, le proclamaient-ils.

Un bruit lui parvint. Il n’eut pas même un sursaut, ni la volonté de se cacher.

Qu’ils viennent. Qu’on en finisse…

Il contourna les gros blocs de pierre qui avaient jadis été leur lieu de prières, qu’ils adressaient à Dieu. Pas celui des maudits, détourné des Saintes Écritures, habillé de haine et de pouvoir. Non, Celui qui n’imposait rien. Celui qui aimait chacun, sans distinction. Sans se soucier qu’il soit riche ou bien pauvre, qu’il soit même d’une autre religion. Car ce Dieu-là était partout. Dans chaque pays que l’homme avait dessiné, délimitant la Terre qui pourtant était une. Il fallait bien que son amour soit sans limite.

Au détour d’un mur éventré, il se retrouva nez-à-nez avec un enfant. Le regard noir et sans fond.

Baissant le sien, il vit sur le bras de l’enfant le signe des maudits, celui qui marquait leur tribu.

Tous deux restèrent ainsi de longues minutes à s’observer.

Une brise se leva. Infime. Un souffle d’air, qui caressa les cheveux de l’enfant aux yeux sans lumière.

Il hésita, releva la tête. Sentit les prémices d’un orage, alors que le ciel était pourtant toujours aussi clair. Mais déjà le vent était plus puissant, engouffrant sa chaleur en lui. Jusqu’à le faire frissonner.

Il leva un bras, pour mieux sentir la force du vent. Son regard troublé se fixa sur un point, au-delà des collines. La vallée tout au loin, dans un camaïeu de verts, brillait sous les éclats du soleil.

Son regard se porta à nouveau sur l’enfant, égaré sans doute, miracle extirpé du fond de l’abîme.

Il s’avança vers l’enfant, lui prit la main et l’emmena avec lui.

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