Le Livre

C’est un livre à la reliure de cuir brun ciselé d’arabesques, un livre épais, je n’ai pas encore compté le nombre de pages qu’il contient mais l’épaisseur en dit long. Je l’ai trouvé dans une brocante, enfoui sous un amoncellement de bric et de broc, personne ne l’avait sans doute remarqué jusqu’alors.

C’est un livre avec deux étranges particularités. La première est que toutes ses pages sont numérotées, en bas au milieu, dans une typographie des plus ordinaires, avec le même numéro : le 1. La deuxième particularité est que, hormis le numéro inscrit en bas de page, toutes les feuilles sont blanches. Entièrement blanches. Le brocanteur lui-même a paru étonné lorsque je lui ai montré le livre. Mais les affaires étant ce qu’elles sont, il a rapidement fixé un prix, prix que j’ai trouvé relativement élevé pour un objet certes bizarre mais somme toute banal, et pour lequel de plus il semblait totalement ignorer l’existence. L’homme ne m’inspirait pas du tout confiance, je pense que si je l’avais laissé, il n’aurait pas hésité à baisser son prix, pour vendre coûte que coûte. Mais il avait senti que ce livre m’intriguait, que sans doute je ne le lâcherais pas. Et il avait raison.

Depuis plusieurs jours il est chez moi, dans l’attente que je me décide enfin à en trouver un usage. J’ai pensé au début l’utiliser pour y faire des croquis mais les feuilles sont un peu trop fines, elles se déchireraient sous la mine du crayon et le passage récurrent de la gomme. Peut-être un herbier ? Je ne sais pas pourquoi cette idée m’est venue. Je ne suis pas spécialement attirée pour emprisonner entre des feuilles de papier des plantes séchées, de plus il faudrait les nommer, les étiqueter, les limiter à une fonction purement informative… Peut-être pouvais-je alors en faire un album photo ? Y déposer celles qui me tiennent particulièrement à cœur ?

A force d’hésitations, le livre est toujours intact. Je le contemple, je caresse son cuir tanné délavé par endroit. D’où vient-il ? Qui l’a relié ? Pourquoi les pages sont-elles vierges ? Possède-t-il un secret ? Et pourquoi ce même numéro, identique à chaque page ?

*

J’ai trouvé ! Je vais faire de ce livre mon journal.

Mes proches se moqueraient certainement de moi à cette idée : m’imaginer écrire à la main, moi qui ne jure que par mon sacro-saint ordinateur permettant les corrections en un clin d’œil, sans taches et sans ratures. Mais je trouve que la rédaction d’un journal se prête mieux à l’écriture manuelle. Il me semble que c’est plus… intime.

Et puis je dois l’avouer, depuis quelques temps, une sorte de… je ne sais comment dire exactement, tristesse, manque ? sourdre en moi. C’est curieux car il me semble qu’elle a, en réalité, toujours été là, peut-être que je ne m’en rendais pas compte, sans cesse affairée dans mes nombreux projets, toujours à l’affût du nouveau qui me galvanise. C’est un sentiment que j’ai ressenti quelques fois bien sûr, à certains moments de ma vie… mais pas comme cela, en continu. Et puis surtout, rien ne vient l’expliquer. Peut-être qu’écrire va me permettre de mettre à jour le pourquoi…

*

En me levant ce matin, une sensation bizarre me tombe dessus. Un vertige m’oblige à m’asseoir un moment. Il est vrai que j’ai veillé très tard dans la nuit, plongée dans mes écritures. Je me suis prise au jeu et je crois que je me suis livrée bien plus que je ne l’aurais pensé. Tout cela m’a menée vers des endroits de ma vie que je ne croyais pas si importants. C’est en les écrivant que j’en ai pris conscience. Peut-être l’instant… magique m’a-t-il aussi inspirée. En effet, j’avais éteint la lumière du plafonnier, beaucoup trop vive, ne laissant derrière moi qu’une lampe discrète, et j’avais posé quelques bougies sur le bureau, à côté du livre. Les ombres dansantes et le silence m’accompagnaient. Je me sentais… vivante… d’une façon tout à fait inconnue. Je n’ai pas vu le temps passer. Il était plus de deux heures lorsque je me suis enfin couchée. J’ai écrit d’un jet, sans me relire. Je le ferai ce soir, pour reprendre là où j’en étais. Et si je trouvais tout ça ridicule ?… Bon, je pourrai toujours arracher les feuilles…

En attendant, une journée de boulot m’attend. Être en retard ne me soucie pas vraiment, c’est plutôt la tête du chef du service où je travaille qui m’ennuie. J’ai l’impression qu’il ne m’aime pas beaucoup, il semble toujours me surveiller. Alors débarquer ne serait-ce que cinq minutes après 9 heures, une fois de plus, serait peut-être une fois de trop…

*

Stupeur ! Ce soir, en ouvrant le livre, je me trouve à nouveau face à des feuilles blanches. Tout ce que j’ai écrit la veille a été effacé. Comment est-ce possible ? Il ne s’agit pourtant pas d’une page de traitement de texte que j’aurais oublié de sauvegarder, dans ce cas j’aurais compris. Comment des mots écrits à l’encre peuvent-ils avoir disparu !

En y réfléchissant, avant d’entamer mes écritures de la veille, avec des amis, nous avions joyeusement fêté mes trente-cinq ans et c’est une fois partis que, ressentant l’élan de commencer mon journal, je m’étais attablée à mon bureau. Est-il possible d’envisager qu’encore portée par l’effervescence de la soirée, sans faire attention, j’aie utilisé un autre support ?

D’accord, c’est un peu tiré par les cheveux. Mais à défaut d’une meilleure explication…

Je farfouille dans les tiroirs, à la recherche d’un improbable carnet de notes dans lequel j’aurais pu écrire… sans résultat.

Mystère total.

Cela m’agace fortement. Comment reprendre à partir de moments qui sont purement et simplement partis dans le néant

Décidément, c’est contrariant. Il va falloir tout recommencer de zéro…

*

Le réveil n’a pas sonné ! Il est plus de neuf heures, à cette heure, je devrais être au bureau. En même temps, je ne me suis pas couchée avant trois heures du matin, scotchée que j’étais à récupérer et poursuivre l’histoire de ma vie. Je crois bien que cette fois, je n’ai pas le choix. J’appelle Guillaume,  un vieux pote de classe avec qui je suis restée amie et qui a eu la bonne idée de faire médecine.

Un coup de fil et me voilà en arrêt pour trois jours. Le chef de service n’aura rien à redire. Ça lui fera les pieds, bien fait pour lui.

Trois jours de repos complet. Je vais pouvoir me donner tout à mon journal.

Un sourire étire mes lèvres.

*

Mon petit déjeuner fini, je décide de rester dans le jogging qui me sert de pyjama et d’aller illico poursuivre mon journal. Ce matin, pas de séances d’habillage, de coiffage, de maquillage. Un souffle de liberté me traverse. Je m’assois sur la chaise, caresse la couverture du livre avec un regard tendre, puis la rabat vers la gauche.

Mon sourire se fige.

Des pages blanches, encore et encore…

Pourtant, cette fois, je suis bien sûre d’avoir écrit dedans.

Au-delà de ce mystère, je me sens terriblement frustrée. A quoi cela me sert-il de relater des moments d’existence qui disparaissent comme s’ils n’avaient jamais existé.

*

Tu m’as effacée mais je persiste. Je reprends la plume ce soir, malgré une journée éprouvante. Toute la journée, une fatigue harassante m’a obligée à rester allongée. J’en ignore la cause. En fin de compte, mon arrêt de travail va peut-être se justifier.

Ce matin, une bizarrerie est venue troubler ma quiétude jusqu’alors. Oh bien sûr, même si ma vie dans l’ensemble est plutôt chouette, je suis aussi passée par des phases plus compliquées mais enfin, jamais de cet ordre-là…

Je ne sais absolument pas décrire ce qui s’est passé. En l’espace d’une seconde, à peine, c’est comme si toute ma vie avait défilé sous mes yeux. Cette vie que je veux graver dans tes pages.

Voilà que je te parle comme si tu pouvais m’entendre, je sais, c’est délirant.

Qui es-tu ? au-delà de ton apparence, de tes pages blanches…

Est-ce cela ton mystère ?

Je ne sais plus ce que je dis.

Je retourne me coucher. Je suis épuisée.

*

Comment être surprise de t’ouvrir et de ne voir encore que du blanc ?

Ma main glisse sur ta première feuille… Il en est de même de toute façon pour les suivantes. Toutes tes pages sont la première. Comme un éternel commencement. Cela me fait penser à cette histoire où un type revit la même journée, invariablement, avec stupeur, dépit, colère, désespoir, jusqu’au moment où se révèle à lui la raison de ses retours incessants et que se rompt alors le « sortilège ».

C’est un peu pareil, mais pas tout à fait cependant.

Je ne revis pas chaque jour la même journée.

Chaque jour, une journée apparait, se vit, et disparait.

Alors aujourd’hui, je te pose la question : c’est quoi le passé ? Des souvenirs qui prennent forme uniquement au moment où ils se présentent à nous ?

*

J’ai appelé Guillaume pour bénéficier de quelques jours de répit supplémentaire. Il me semble impossible de reprendre le travail dans ces conditions. La fatigue est omniprésente. Je vaque entre mon lit et ce bureau. En me disant que le lendemain, tout repartira encore de zéro.

Car, bien sûr, tout a à nouveau disparu.

En dehors de l’étrangeté de la situation, il y a pourtant quelque chose de bizarrement léger. Je me dis que tout serait beaucoup plus facile si chaque journée se présentait sans mes souvenirs. Par exemple, je n’aurais aucun apriori contre mon chef de service, puisque tout ce que je sais de lui n’existerait plus. Je me rends compte aussi que mon chef de service se résume à « ce que je sais de lui », autrement dit, à « ce que je pense de lui », ou dit encore différemment : je ne sais absolument pas qui est mon chef de service.

Je me fais un tas d’idées finalement sur comment sont les autres, et tout prend un sens en fonction des interactions que j’ai eues avec eux. En allant plus loin, je pourrais aussi dire que l’interaction en question se situe en fin de compte à un seul endroit : celui d’où je « regarde ».

Il n’y a que « moi » qui vois comme ça.

Mais c’est qui : moi ?…

La tête me tourne.

Je retourne me coucher.

*

Hier, je n’ai pas décollé de mon lit. Une amie a appelé pour prendre de mes nouvelles, me demander si j’avais besoin de quelque chose.

Je réalise que je n’ai envie de rien.

Tout me parait inutile.

Tout ce que j’ai pu faire, que je pourrais faire même, a perdu son importance.

*

Guillaume est passé dans la matinée. Il s’inquiétait. Je lui ai raconté ce qu’il m’arrivait, sauf l’histoire du livre. Je pense qu’il n’aurait pas compris. J’ai préféré en rester aux symptômes : les vertiges, la fatigue, le « manque de motivation »… sans aller dans les détails.

Après m’avoir attentivement écoutée, il m’a dit qu’il s’agissait peut-être d’un début de dépression. Il m’a prescrit une ordonnance pour des cachets qui m’aideront à me relâcher et une prolongation d’arrêt de travail. Le stress, a-t-il dit, c’est courant de nos jours. Tu crois que tu vas bien mais le stress te bouffe de l’intérieur et tu ne t’en rends pas compte. Moi, je n’ai rien dit. Une dépression ? Certes, j’ai la malchance d’avoir un chef de service pas des plus aimables, mais de là à être déprimée… surtout que mon travail, je l’aime. D’ailleurs, si cela n’avait pas été le cas, j’en aurais changé depuis longtemps. Je suis quelqu’un qui a toujours su rebondir…

Enfin, j’étais…

Peut-être Guillaume a-t-il raison…

Il y a pourtant quelque chose qui cloche.

Une dépression ?…

*

Je suis sortie pour faire quelques courses. Les placards étaient vides. J’en ai profité pour passer à la pharmacie. La boîte de cachets est devant moi. Pour le moment, je la regarde. J’hésite. Je ne sais pas si j’en ai vraiment besoin.

Et toi, qu’en penses-tu ? Rien, bien sûr. Puisque tu n’existes pas.

Mais pourtant si, tu existes puisque je peux te toucher, sentir ta couverture de cuir, tes pages… même si elles sont toujours aussi blanches chaque jour.

Ça veut dire quoi : exister ?

Est-ce que tu existes parce que je peux te voir ?

Est-ce que si je ne te vois pas, tu n’existes pas ?…

Je sens que quelque chose d’important vient de se passer, quoi, je ne sais pas… C’est comme un mot qu’on sait mais qui ne vient pas, c’est énervant. Car on le connait pourtant ! Mais non, impossible, on a beau réfléchir et réfléchir encore, on ne s’en souvient pas.

Allez, laisse tomber, de toute façon, c’est du n’importe quoi.

*

A force de scroller sur mon téléphone et les réseaux sociaux pour essayer de comprendre ce qui m’arrive, je suis tombée sur un nombre incalculables d’articles, de témoignages et de vidéos qui m’ont menée de fil en aiguille vers des domaines que je ne soupçonnais pas, certains à mes yeux totalement invraisemblables. Peu à peu, je suis passée du « non mais ça, c’est pas possible » tout net au « et pourquoi pas… » de plus en plus flou. Et le flou, lui, floute de plus en plus mes raisonnements.

Moi qui pensais avoir le sentiment de maitriser ma vie avec mes idées toutes faites, en réalité, je me rends compte que je ne sais pas grand-chose.

Est-ce que tout ça existe vraiment ?

J’en reviens à ma précédente question : c’est quoi : exister ?

Quand on dit : j’existe, en général, on pense à sa vie. Un jour je nais, je vis, j’existe et puis je meurs. Mais quel est le réel début à tout ça ?

Certains parlent d’âmes qui existeraient avant la naissance et qui continueraient après la mort. Je serais donc une âme ? Mais quel serait son début, à cette âme. Et d’où sort-elle ? Cette théorie des âmes est peut-être une explication mais je sens confusément que ce n’est pas l’ « explication ».

Et puis d’ailleurs, si l’on part du principe que l’âme a un début , qu’y avait-il avant le début ?

Le début ne peut pas sortir de rien… 

Si le début ne peut sortir de rien… c’est peut-être qu’il n’y a « pas » de début…

Et donc « pas » de fin.

Ce que je suis ne peut pas mourir…

Mais qu’est-ce que je suis… Qu’est-ce que je suis vraiment ?

Tout ça est complètement délirant.

*

La page blanche, à nouveau, s’ouvre à moi. Tout ce que j’ai écrit la veille a disparu au petit matin.

Au fond, n’est-ce pas un peu identique pour ce qui en est de notre vie ? Lorsqu’on se réveille le matin, la journée d’hier a disparu. D’accord, la mémoire permet de se souvenir. Mais… qui nous dit que les souvenirs relatent le « réel » ? Si j’ai mangé la veille un fruit que j’ai apprécié, le lendemain, il n’en reste qu’un souvenir. Il n’y a plus la sensation physique de goûter vraiment au fruit. Le souvenir pourrait-il s’apparenter à un rêve ? Qui n’est pas réel…

C’est quoi la réalité ?

Tout ça me fait flipper. Je me demande si je ne suis pas en train de perdre la raison…

Pourtant, je me rends compte que je ne suis pas la seule à me poser ces questions.

Comment se fait-il que je ne me les sois jamais posées avant ?

Elles me paraissent pourtant d’une telle… évidence…

*

Aujourd’hui, j’ai revu Sarah, une de mes proches amies. Elle est venue passer l’après-midi chez moi. Elle insistait tellement depuis plusieurs jours que j’ai fini par abdiquer.

Que l’après-midi fut longue !

Moi qui me sentais si proche d’elle, j’ai découvert que nous étions à présent aussi éloignées l’une de l’autre que Paris de Tokyo.

J’ai tenté de m’intéresser aux sujets abordés, des sujets sur lesquels je ne tarissais pourtant pas auparavant, mais rien n’y a fait.

Nous nous sommes quittées presque gênées.

Pourtant je l’aime bien, Sarah.

*

Je suis retournée à la boutique du brocanteur.

Je lui ai demandé s’il pouvait reprendre le livre. Je sais bien que ce n’est pas le genre d’endroit où on peut reprendre les achats mais je me suis dit que je pouvais toujours essayer.

L’homme l’a examiné puis m’a jeté un coup d’œil avant de reprendre son inspection.

« Pourquoi voulez-vous le rendre ? » m’a-t-il enfin demandé.

J’ai hésité un instant à lui dire simplement la vérité : « Depuis que j’ai acheté ce livre, j’ai l’impression de ne plus être la même. J’aimerais parfois redevenir celle qui ne se posait pas toutes ces questions, celle que j’étais… même si je ne sais plus au fond qui j’étais… D’ailleurs, je ne suis plus sûre que tout ce en quoi j’ai cru jusqu’à présent existe vraiment, voyez-vous… peut-être tout ça n’était-il qu’un rêve ? Un si long rêve…»

Mais comment pouvait-il comprendre ?  Il me regarderait avec des yeux méfiants en se demandant si j’ai bien toute ma raison.

J’ai haussé les épaules.

« D’accord,  a-t-il dit avec un curieux sourire.  Je ne peux pas vous rembourser mais vous pouvez échanger avec autre chose si ça vous va »

Pourquoi pas ?

J’ai fini par trouver un bijou.

J’aurai bien l’occasion de le porter.

Je sors à l’instant de la boutique.

Le ciel est bleu.

Je regarde les oiseaux qui le traversent.

Je me sens libre comme je ne l’ai jamais été.

J’ai l’impression que plus rien n’est pareil.

Pourtant, rien n’a changé.

Je me retourne…

Au-travers de la vitre de la boutique, je vois le brocanteur qui contemple le livre avec un sourire doux. Puis il se dirige vers l’endroit où je l’avais déniché, il y a si longtemps… Il soulève le tas de bric et de broc et enfouit le livre dessous, comme si de rien n’était.

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