Le Contrat

1718 – 1er janvier…

La pièce, savamment agencée, était somptueusement décorée. Contre les murs, de part et d’autre, étaient accolés une commode en bois de violette finement façonnée, un luxueux secrétaire aux moulures couvertes de feuilles d’or, deux miroirs entourés de cadres sertis d’or et de rubis, ainsi que des bibliothèques réunissant des livres aux couvertures en peaux de veau, de chèvre, cloutées, ciselées de dentelles et de reliefs en or. De lourdes tentures carmin encadraient les fenêtres qui s’élevaient à hauteur de plafond. Des tableaux de maîtres trônaient sur les murs et, recouvrant le parquet soigneusement encaustiqué, s’étalait un magnifique tapis persan. Aucun doute, le maître des lieux était extrêmement riche.

Les bougies des candélabres dont les flammes vacillantes faisaient danser des ombres sur les murs tentaient tant bien que mal d’éclairer la pièce immense, sans y parvenir vraiment.  De sa main fine, un homme effleurait distraitement la surface métallisée d’un globe, le faisant lentement tourner sur lui-même. Ce globe, d’une cinquantaine de centimètres, maintenu par un grand cercle de métal fixé sur un trépied, recouvert de cartes, d’illustrations et d’inscriptions, l’homme aimait particulièrement le contempler. Il attestait, déjà, que le monde n’était pas un simple disque plat flottant dans l’espace mais une sphère sur laquelle, aux yeux de certains, on pouvait donc vivre la tête en bas. Mis au courant par l’une de ses innombrables relations, l’homme avait commandé ce globe à Martin Behaim. Ce n’était donc en réalité pas un globe qui avait été façonné mais deux, parfaitement identiques. Tandis que l’un était livré à Nuremberg, l’autre avait été acheminé en toute discrétion vers la demeure de l’homme, le suivant depuis au gré de ses déménagements.

Vêtu d’un élégant manteau de brocart noir à la forme peu commune, l’homme en question, les jambes nonchalamment croisées, était assis au fond d’un fauteuil dont les accoudoirs en bois sculpté représentaient deux têtes de dragon. Tout en faisant tourner le globe de sa main droite, il fixait son vis-à-vis les sourcils froncés, tandis qu’un cigare fin importé d’Espagne se consumait lentement dans son autre main.

– C’est à mon tour de jouer, dit l’homme qui lui faisait face, habillé lui d’une tunique de lin blanche. Sa voix était chaude et agréable. Il se saisit d’un cube à trois faces noires et autant de blanches et le jeta sur le plateau du bureau posé au milieu de la grande pièce. Le cube en tombant émit un bruit sourd, fit quelques petits sauts avant de se stabiliser, face blanche sur le dessus.

Le visage de l’homme en blanc s’éclaira d’un sourire radieux. Il se frotta les mains de satisfaction. L’homme en noir tira une bouffée de son cigare, ses yeux transpercèrent les volutes d’une fumée qui s’agita un instant devant lui.

– Et bien soit, dit-il, cette fois, le choix des candidats te revient. Mais n’oublie pas que je suis un redoutable concurrent.
– Je ne l’oublie pas, répondit l’autre. Et c’est pourquoi je vais prier pour ma réussite. Il semble que je n’ai pas eu beaucoup de chance ces derniers temps, ajouta-t-il avec un petit regard en coin vers l’homme en noir.
– Que veux-tu que je te dise, soupira celui-ci avec un léger haussement d’épaules. Et puis, au fond, quelle importance, ce n’est qu’un jeu, non ? Ne boudons pas notre plaisir.

Avec un sourire et un accord parfait, les deux hommes se penchèrent au-dessus d’un document qu’ils relurent attentivement avant de le signer, traçant des lettres aux déliés harmonieux à l’aide d’une plume d’aigle. Ils se levèrent ensuite et se regardèrent un bref instant avec une lueur de défiance au fond des yeux. Puis, le papier fut enroulé, cerclé d’un large ruban de satin rouge et glissé dans un long tube en bois d’ébène avant d’être placé dans un interstice, visiblement prévu à cet effet.

– Que la partie commence, murmura alors l’homme en noir. Il va me falloir maintenant être très vigilant. Mais pour cela, je me fais confiance, conclut-il en lui-même avec un petit rire sarcastique.

2018 – 31 décembre…

Tout a commencé par un coup de téléphone.

– Benjamin Salomon ?
– Oui, c’est moi.
– Vous êtes toujours à la recherche d’un emploi ?

Et comment ! Mes droits au chômage avaient expiré depuis trois mois et je n’avais pas pu payer mes deux derniers loyers, ce pour quoi mon propriétaire commençait à s’impatienter, sans compter les relances pour divers impayés qui s’entassaient dans un tiroir.

L’angoisse avait fini par me saisir tout entier, m’empêchant de m’adonner à mes activités habituelles. Gâchant mon sommeil, elle creusait sous mes yeux de larges cernes. Je voyais mal comment j’allais pouvoir continuer mes petites habitudes me permettant jusqu’alors de vivre la vie qui me correspondait le mieux, c’est-à-dire rester chez moi tout en bénéficiant des aides de retour à l’emploi à laquelle mes périodes de travail me donnaient droit. Jusque-là, j’avais toujours réussi à m’en sortir grâce à des petits jobs soigneusement sélectionnés qui me permettaient de profiter régulièrement d’un repos bien mérité. Tout l’art de ce machiavélique calcul, dans lequel j’excellais, consistait à trouver un emploi, à durée déterminée évidemment, puis à y être relativement constant pour ensuite, quelques jours avant son terme, voire quelques semaines selon la durée du contrat, diminuer nettement ma production, et ainsi persuader l’employeur qui aurait l’idée de me garder définitivement que ce ne serait pour lui pas une si bonne affaire, en fin de compte. Le but était d’accumuler suffisamment d’actif afin de pouvoir être indemnisé, et le plus longtemps possible. J’avais fait un effort surhumain dans mon dernier travail, de sorte que celui-ci m’avait offert à son terme plus d’une année où j’avais pu me la couler douce, me laissant dériver à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit devant ma télé ou mon ordi, dans des jeux de rôles interminables, apportant mes avis inutiles dans des forums tout aussi inutiles, profitant de plateformes illégales pour visionner ou télécharger pléthore de films et de séries. Je n’étais pas difficile. Tous les styles m’enchantaient : policiers, thrillers, comédies, drames, historique, western, X, dessins animés, tout y passait, tout me ravissait. Je vivais de mon âme d’enfant, celui qui n’avait jamais manqué de rien sous le couvert des deux serviteurs largement aisés qu’étaient alors mes parents, et dont j’avais été le roi absolu.

Mais il fallait bien le reconnaître, les temps avaient changé et, confortablement installé au fond de mon lit et de mon pyjama, je ne m’en étais pas rendu compte.

Malgré mes recherches de plus en plus frénétiques, postulant bien plus que je ne le faisais auparavant, plus personne ne voulait de moi. À part deux réponses débutant par un : « malgré l’intérêt de votre candidature… » (dont je n’ai pas lu la suite, le malgré étant à mon avis bien suffisant), aucune réponse, même un refus, n’avait été donné à mes missives dans lesquelles je m’étais pourtant appliqué à trouver les meilleurs arguments possibles, affirmant que j’étais « la » perle rare, celle qu’il ne fallait surtout pas louper. 

Ayant jusqu’alors toujours réussi à dégoter des petits boulots peinards, je réalisais avec amertume qu’il me fallait à présent être prêt à tout, y compris balayer les rues, ramasser les poubelles ou trier tous les détritus qu’elles pouvaient contenir, pour qu’on m’offre enfin de quoi remonter à la surface des eaux paisibles qui s’éloignaient dangereusement de moi, jour après jour. Cet appel tombait donc à pic.

– Je suis libre, ai-je dit d’un ton ferme, signifiant ainsi à mon interlocuteur qu’il avait sonné au bon endroit.

Je lui ai demandé comment il m’avait trouvé. Si c’était par le biais d’une de ces annonces à laquelle j’avais répondu.

– Vous êtes bien inscrit à Pôle Emploi ?

Ah oui ! Pôle Emploi ! Il est vrai que j’y avais aussi déposé mon CV il y avait de cela une éternité. Mais les seules relations avec cet organisme étant mes pointages mensuels via le réseau internet, je l’avais à vrai dire totalement oublié. Je trouvai tout de même étrange d’être contacté directement par l’employeur et non par le conseiller qui m’avait été attribué, et que je n’avais d’ailleurs jamais rencontré, mais après tout je n’allais pas me formaliser pour si peu.

– Je suis votre homme, ai-je donc affirmé avec conviction.
– Mais vous ne connaissez pas la teneur de l’offre, a objecté la voix, qui était assez caverneuse. Un fumeur sans doute. Ou un baryton, peut-être ?
– Je suis quelqu’un de très polyvalent, ai-je assuré.
– Très bien. En ce cas… pouvez-vous venir à mon bureau ? Nous discuterons et formaliserons le contrat, si l’emploi vous convient.

Sur ce, la voix m’a donné l’adresse. Le temps d’enfiler une tenue décente, je m’y suis rendu sur le champ. Le lieu, situé pas très loin (un bon point), était niché tout au fond d’une rue que je ne connaissais pas. Un bâtiment très ancien s’y trouvait, ayant nettement besoin d’être restauré. De longues fissures déséquilibraient certains pans du mur, dessoudant des pierres de leur enduit d’origine. Mais, dès la porte d’entrée franchie, curieusement, je me suis retrouvé dans un espace beaucoup plus moderne, une sorte de hall d’accueil lumineux, aux murs fraîchement repeints de blanc. L’odeur de la peinture était encore prégnante, ce qui expliquait sans doute que rien d’autre ne s’y trouvait, ni plantes, ni comptoir, ni chaises, ni table basse, ni magazines.  Un homme m’attendait, certainement celui que j’avais eu au téléphone Il m’a accueilli avec un grand sourire. Ses dents étaient d’une blancheur éclatante, dignes d’une publicité pour dentifrice. Sa cravate chic, son costume, noir, cintré et élégant, étaient visiblement de très bonne facture. Le tout semblait bien correspondre à l’idée que je m’étais faite au téléphone.

– Il s’agit d’un travail de gardiennage, ici même, a dit l’homme en me faisant signe de le suivre.

Nous avons traversé le hall, longé des couloirs rectilignes propres et tout aussi blancs que l’accueil, pour arriver face à une porte que l’homme a ouverte avant de me laisser passer. Celle-ci donnait sur une petite pièce, blanche également. Pour tout mobilier, un bureau, deux chaises, une table au fond et aucune décoration.

Une fois assis, l’homme entra dans le vif du sujet.

– Vous serez en charge de la surveillance du bâtiment via les écrans situés dans le bureau de contrôle. Chaque couloir possède sa caméra, il y a donc autant d’écrans que de caméras. Votre rôle consistera à vérifier que personne ne se promène la nuit dans les couloirs. Ceux-ci sont théoriquement déserts car tout le monde est normalement bien au chaud dans son reposoir.

L’homme a eu soudain comme un petit rire, du moins ai-je eu cette impression en voyant un frémissement sur ses lèvres, mais l’instant d’après, je n’en étais plus tout à fait sûr, son regard, lui, étant resté de marbre.

Avais-je bien entendu « reposoir » ? Un mot tout à fait singulier que j’associai dans l’attente de plus amples explications à « chambre » ou « dortoir », peut-être.

Il faisait terriblement chaud dans ce bâtiment. J’avais dû retirer ma veste mais je transpirais encore sous ma chemise dont je n’avais pu que remonter les manches, à défaut de pouvoir l’enlever. Et ce n’était pas l’envie qui m’en manquait. L’homme, lui, ne semblait pas souffrir de cette chaleur quasi insupportable pour moi. Aucune sueur ne perlait sur son visage.

– C’est quoi au juste ? Une sorte d’hôpital ? ai-je demandé, revoyant les longs couloirs blancs traversés auparavant.
– C’est un laboratoire, a répondu l’homme.
– Un laboratoire ? Qu’y a-t-il à surveiller exactement ?
– Des gens, a répondu évasivement l’homme pianotant doucement de ses doigts la surface du bureau.
– Des gens… ? ai-je répété, perplexe.

L’homme s’est tu un moment, m’observant comme s’il m’évaluait. Puis, il s’est penché en avant, ses lèvres se sont retroussées dans un sourire découvrant sa dentition impeccable.

– Je vais être franc avec vous, Benjamin. Après tout, il faut bien que vous connaissiez la nature de l’emploi que je vous propose. Dans ce laboratoire, nous expérimentons diverses choses et nous travaillons essentiellement sur des… humains…
– Vous voulez dire… des hommes… des femmes ? ai-je balbutié, aussitôt conscient de l’idiotie de ma question.
– C’est cela, a dit l’homme en hochant la tête. Mais… rassurez-vous, a-t-il ajouté, nous travaillons toujours dans le cadre du volontariat. Chacune des personnes présentes ici a signé un contrat en connaissance de cause, avec une belle contrepartie à son bénéfice, cela s’entend. Nous tenons à ce que chacun soit gagnant, c’est évident. D’ailleurs, pour vous prouver notre transparence, voici là-bas la liste de tous les contrats signés depuis le début de notre activité. Vous pourrez ainsi constater le sérieux de nos engagements.  Tout ceci est assez volumineux, j’en conviens, car nous nous devons d’encadrer précisément chacune de nos expériences, c’est pourquoi les termes juridiques sont également assez complexes. Mais je répondrai bien volontiers à toutes les questions que vous vous poseriez.

Et de me désigner, entassés sur la table au fond de la pièce, les piles interminables de dossiers que j’avais aperçues en entrant.

– J’ai étudié votre profil avec beaucoup d’attention et vous entrez exactement dans le cadre des personnes que nous recherchons. De plus, a-t-il poursuivi à la vue de mes sourcils s’étant levés au-dessus de mon regard songeur, notre laboratoire génère de très beaux profits qui nous permettent d’en reverser une bonne partie à des œuvres sociales mais également sous forme de rémunérations conséquentes octroyées au personnel employé dans ce laboratoire. Les salaires ici sont beaucoup plus importants que par ailleurs, conclut l’homme en insistant lourdement sur le mot « beaucoup ».

Rebondissant sur cette dernière phrase, j’en ai profité pour aborder ce qui m’intéressait finalement le plus. C’est-à-dire la durée du contrat et surtout la fameuse rémunération.

L’homme m’a dit qu’il s’agissait d’un contrat à durée indéterminée, soumis à une petite période d’essai, très courte, assura-t-il. En réalité, une journée. Vous pourrez, si tout se passe bien, faire ensuite partie de nos équipes pour un temps… illimité, et dire adieu à tous vos soucis.

– Une journée seulement ? ai-je dit, surpris à vrai dire par les termes que l’homme employait. Peut-être était-il étranger et ne maitrisait-il pas tout à fait notre langue et nos expressions. Car il avait comme un léger accent dont je n’aurais su déceler la provenance. C’est possible, ça ? ai-je poursuivi. Il me semblait que les périodes d’essai étaient quand même un peu plus longues.

Mais au fond, je n’en savais rien, n’ayant toujours connu que des emplois à durée limitée, pour reprendre l’expression de mon interlocuteur.

– Tout à fait, a affirmé l’homme. De par notre statut, nous avons une convention spéciale qui nous permet de réduire cette période au minimum. Ce qui est indéniablement un avantage pour nos… salariés.
– Hum, sans doute… ai-je murmuré, pensif.
– Mais nous n’avons pas encore parlé de votre salaire, a repris l’homme, les yeux brillants. Il m’a alors annoncé un montant qui a manqué me faire sortir les yeux de mes orbites.
– Je peux réfléchir ? ai-je dit un poil hésitant, me demandant si tout cela était quand même vraiment sérieux. Peut-être était-il mieux en effet que je contacte auparavant Pôle Emploi.
– Hélas, m’a dit l’homme secouant la tête d’un air navré, j’ai bien peur que le temps nous soit compté. J’ai besoin de quelqu’un très rapidement, et donc d’une réponse dès à présent. Si cet emploi vous agrée, vous commencerez… – il a jeté un œil à la montre rutilante qui entourait son poignet fin – en fait dans deux heures, car je vois qu’il est presque dix heures.  Je vous vois tiquer et je comprends. Il me faut être honnête et vous dire qu’une autre personne devait commencer ce jour même mais elle nous a malheureusement fait faux bond. Nous sommes donc pris par le temps et c’est pourquoi nous avons décidé de nous tourner vers Pôle Emploi. Une charmante hôtesse nous a aimablement fourni les coordonnées de plusieurs demandeurs, dont vous faites partie. Mais si vous n’êtes pas décidé, je vous rassure, ce n’est pas dramatique. Les autres candidats, que nous avons déjà rencontrés et qui sont d’ailleurs très intéressés, correspondent un peu moins à notre recherche… mais enfin… s’il le faut vraiment…

Mes pensées se bousculaient dans ma tête. Expériences ou tests, après tout, ce n’était pas mon problème. Et d’une, je n’allais pas perdre mon temps dans le détail de cette paperasse visiblement laborieuse. Et de deux, ces fameux « cobayes » n’étaient-il pas eux aussi payés en retour ? Et grassement de plus, d’après mon interlocuteur ? Il s’agissait donc de leur propre responsabilité. Tout comme il s’agissait de la mienne en décidant ou non d’accepter cet emploi. Au fond, qu’avais-je à perdre ? Si ce laboratoire disposait de fonds impressionnants qu’il distribuait de cette façon, pourquoi pas ? Tout en calculant à la vitesse de l’éclair le montant du salaire proposé pour, soustraction faite de mes dettes, en déduire qu’il me resterait de quoi envisager un avenir serein, j’en ai conclu qu’il était inutile de trop réfléchir. Certes, je n’étais pas très chaud à l’idée que le contrat fût à durée indéterminée, ce qui dérogeait à mes principes fondamentaux mais le salaire proposé était tout de même un argument de poids. Et puis, un contrat, ça se rompt, non ? Rien ne m’y enchainait après tout… Non, le mieux était de sauter sur l’occasion. Au pire, je pouvais toujours tester cette première nuit pour, éventuellement, décliner la proposition, au cas où (le « où » pouvant englober tout et n’importe quoi qu’il m’était pour l’instant impossible de définir). De plus, dans l’optique où cette fameuse période d’essai s’avèrerait concluante de mon côté, je pourrais également contacter Pôle Emploi dès le lendemain matin pour faire le point sur cet emploi particulier.

J’ai donc accepté.

– Très bien, a dit l’homme. Une précision cependant avant que vous ne signiez. Si jamais, lors de votre surveillance, vous étiez amené à voir sur vos écrans quelqu’un, n’importe qui, déambuler dans les couloirs, il vous faudra alors le raccompagner vers son reposoir, MAIS !  – là, il m’a regardé droit dans les yeux –, il est cependant IMPÉRATIF que vous ne lui parliez pas. Quoi que cette personne vous dise, ou vous demande, vous devrez simplement la guider afin qu’elle réintègre son reposoir. Un seul mot de votre part risque d’entraîner de graves conséquences… et, ce qui est en tout cas tout à fait certain, la caducité de notre proposition. Ce serait, vous en conviendrez, fort dommageable… pour vous. Tout ceci est stipulé dans le contrat. Je vous laisse le soin de le lire.

Intrigué par cet impératif assez étrange, mais encore enivré par les chiffres d’un salaire qui tourbillonnaient dans ma tête, je me suis mis en devoir de parcourir les pages du contrat que me tendait l’homme. La typologie était spéciale, et les caractères, assez petits, m’ont obligé à me concentrer pour ne rien survoler mais dans l’ensemble, j’y retrouvai les différents points d’un contrat classique ainsi que ceux, plus spécifiques, que l’homme avait évoqués : l’unique journée d’essai ainsi que l’interdiction formelle de tout dialogue avec les pensionnaires du laboratoire. Dans l’ensemble, tout m’a donc semblé normal. C’était au fond un banal travail de surveillance de nuit, dont la seule clause un peu bizarre restait en définitive celle de ne parler à personne. Cela m’allait plutôt bien, n’étant à la base pas d’un naturel très causant.

Au moment où je m’apprêtais à inscrire « lu et approuvé » au bas du dernier feuillet et à le signer, l’homme a soudain posé sur mon avant-bras nu une main désagréablement froide.

– J’insiste une dernière fois, a-t-il dit, car ce point est primordial. Quelles que soient les circonstances, vous ne devez adresser la parole à PERSONNE. Je vous rappelle que cette clause peut entrainer la caducité du contrat au cas où vous ne la respecteriez pas. – Il s’est arrêté un instant, plongeant son regard dans le mien – Cet emploi nécessite un engagement… total. Êtes-vous réellement prêt à vous donner corps et âme, Benjamin ? m’a-t-il alors demandé d’une voix dont les intonations avaient chuté dans des graves, si c’était possible, encore plus caverneux.
– Oui ! ai-je répondu d’une voix ferme alors qu’à l’intérieur de moi une autre voix me criait bizarrement : Non !

Vous vous demandez peut-être pourquoi j’acceptais avec autant de résolution. Je ne le savais pas moi-même. Et je crois que je n’avais aucune envie de le savoir. Il y avait le fric bien sûr. Et c’est là-dessus que mon raisonnement s’attarda.

L’homme m’a encore fixé pendant de longues secondes silencieuses. Je ne sais ce qu’il scrutait. Ma détermination à accepter ce travail quelles qu’en soient les conditions ?

– Parfait ! a-t-il conclu avec un semblant de sourire. Mais son regard, lui, était de de glace.

Malgré la chaleur, un frisson m’a saisi. Était-ce la nuance abyssale de ses yeux noirs, la manière singulière avec laquelle il s’exprimait ? Je lui ai néanmoins assuré que c’était également parfait pour moi.

Après avoir signé et approuvé les termes du contrat à l’aide d’un objet que j’ai trouvé fort original, une magnifique plume, de corbeau probablement, trempant dans un encrier tout aussi pittoresque, celui qui était à présent mon employeur m’a demandé de revenir pour douze heures tapantes.

L’homme en noir reconduisit Benjamin Salomon vers la sortie, puis revint sur ses pas et se saisit du contrat dont il contempla la signature avec un petit sourire euphorique. Il resta un moment plongé dans ses pensées. Il était étonné du dernier choix de l’homme en blanc. Le profil de ce dernier candidat était apparemment idéal pour lui permettre de remporter la partie. Mais il ne se faisait pourtant pas d’illusions. Sous ses dehors angéliques, l’homme en blanc était tout aussi rusé que lui. Sans doute y avait-il une faille quelque part. Il refit mentalement le tour des renseignements qu’il avait récoltés sur Benjamin Salomon. Il lui avait suffi, comme chaque fois, de lire en lui pour accéder à son passé et ses souvenirs. C’était si facile, trop parfois… Ce Salomon était de ces êtres faibles, sans volonté aucune. Pour preuve, il se laissait vivre tranquillement, et sans remords, aux crochets de la société. Pourri toute sa vie par des parents plus qu’aisés, il avait grandi dans l’idée que tout lui était dû, ce qui n’avait pas développé son potentiel de réflexions au-delà de ses besoins vitaux.  L’homme n’avait rien vu d’autre dans sa mémoire qui pourrait, ne serait-ce qu’un tant soit peu, mettre en péril l’objectif qu’il était dorénavant quasi sûr d’atteindre. Le garçon n’avait aucune ambition. Ses récentes recherches d’emploi n’avaient abouti à rien et ses indemnités de chômage s’étaient taries, le laissant sans ressources. Il était donc urgemment dans le besoin car ses parents, morts ruinés quelques années plus tôt après des opérations douteuses, ne lui avaient laissé que ses yeux pour pleurer.

L’homme en noir connaissait parfaitement les hommes et savait le pouvoir qu’avait l’argent sur eux. Car l’argent dominait le monde et rythmait la vie de chacun, qu’il soit en bas ou en haut de l’échelle. S’il existait encore des différences et des injustices flagrantes ici-bas, lorsqu’il s’agissait du pouvoir de l’argent, tout le monde était sur le même pied d’égalité.

Il était vrai cependant que ce pacte, signé trois cent ans plus tôt, arrivait à son terme d’ici quelques heures, à minuit précisément, avec un score tout à fait inédit. Jusqu’à présent, l’homme en noir avait remporté haut la main les parties précédentes. Or, c’était un fait que cette partie-ci s’avérait extrêmement serrée. Benjamin Salomon était l’ultime pion qui allait faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Mais l’homme en noir était plus que confiant. Un sourire carnassier étira ses lèvres fines.

Sentir les prémices de la proie qui s’annonçait l’excitait terriblement.

Je me suis retrouvé dans une pièce de six mètres carrés, sans fenêtre, seul avec des « pensionnaires » (à défaut de pouvoir les appeler autrement), des couloirs blancs, des écrans de surveillance et des consignes très claires.

Le silence était mortel et la chaleur oppressante.

Pour passer le temps, bien que je fusse censé l’occuper dans la contemplation des écrans, j’avais rapporté le dernier livre de Stephen King qui trainait depuis un bon bout de temps sur ma table de chevet. Il agrémenterait si besoin la longue journée qui m’attendait. Car je craignais il faut le dire de m’ennuyer à mourir dans cet endroit où il y avait peu de risques qu’il se passe quoi que ce soit.

L’après-midi a défilé sans surprise. À force de regarder les écrans plats sans intérêt, je dois dire que je n’étais pas loin de roupiller à certains moments mais j’ai tenu bon. A vingt heures, j’ai déballé mes sandwichs, bu du café encore chaud de mon thermos, puis me suis replongé dans l’intrigue décidément addictive du livre de Stephen King. J’en étais déjà à la moitié du pavé des mille pages qu’il contenait. A vingt-trois heures trente, un grincement bizarre m’a fait lever la tête. Je n’avais jamais été d’un naturel très superstitieux mais il faut dire que Stephen King a cette manière de vous raconter les choses les plus flippantes comme si de rien n’était et vous vous retrouvez vite embarqué sans même vous en apercevoir.

Je me suis statufié quelques secondes pour mieux écouter. A nouveau, le grincement s’est fait entendre. J’ai inspecté mes écrans, les allées étaient totalement désertes. Sauf une ! Il y avait comme une ombre, une ombre qui se mouvait lentement. Mais au moment où je me suis rapproché pour mieux voir, l’ombre avait disparu de l’écran. Cela n’avait duré en tout et pour tout que quelques secondes à peine, aussi me suis-je dit que mon imagination avait dû me jouer un tour.

Avec un soupir, je me suis replongé dans mon bouquin. L’histoire a vite eu fait de m’absorber à nouveau. Un léger grattement m’a cependant fait relever les yeux une fraction de seconde.

Mon cœur a sauté si fort dans ma poitrine que j’ai cru qu’il allait s’arrêter tout net. Un visage était collé derrière la vitre de la porte du bureau où je me trouvais, celui d’une créature dont les cheveux étaient gris et le regard dément. Je me suis cependant repris. Car il ne s’agissait en fait que d’une très vieille femme, revêtue d’une blouse au tissu informe et sans réelle couleur. Rien d’autre. Certainement un de ces « cobayes » dont l’homme avait parlé. Prenant sur moi, je me suis dirigé vers la porte, l’ai ouverte et ai attrapé fermement la femme par le bras pour lui faire faire demi-tour et la raccompagner, bien décidé à ne pas lâcher un seul mot. Ma survie financière était en jeu.

C’est alors que, dans une sorte de râle, la femme a ouvert une bouche édentée et a lancé d’un ton plaintif :

– Je ne veux plus…

Plus quoi ? me suis-je demandé, tout en me gardant bien de le formaliser à haute voix.

– Je ne veux plus… a répété la femme, comme si elle lisait dans mes pensées.

Evitant de la regarder, je me suis mis en devoir de la reconduire vers le reposoir. Comme l’avait prédit mon employeur, la femme n’a opposé aucune résistance. Elle s’est laissée mener docilement, à petit pas sur lesquels j’ai adapté mon rythme. Cependant, à intervalle régulier, elle levait vers moi son visage usé, répétant inlassablement les mêmes mots « je ne veux plus ».

Visiblement, elle était incapable de dire autre chose. J’étais un peu déconcerté mais bien décidé à suivre les consignes. L’homme m’avait interdit de parler à quiconque sous peine de résiliation de contrat. Tout en avançant lentement, je n’avais de cesse de penser à mon blé. Quand même. Une grand-mère. Elle devait être dans la dèche elle aussi.
J’ai fini par lui jeter un regard. Son profil était marqué par l’âge, sa peau, ridée, pendait sous son menton, formait sur son visage des sillons profonds. Je fus attendri, sans savoir pourquoi. Et c’est alors que, dans un flash d’une précision inouïe, je me souvins de ma grand-mère. C’était la seule personne pour qui j’avais éprouvé un jour un réel sentiment. La seule qui avait su prendre soin de moi quand j’étais petit, lorsque mes parents me déposaient, pour un oui pour un non, sans autre formalité chez elle lui laissant le soin de veiller sur moi. Ma grand-mère avait les mots qu’il fallait, me nourrissait de ses petits plats qu’elle confectionnait avec tendresse, me berçait en me contant des histoires remplies de tours et de donjons, d’épées et de dragons. Tremblant d’émotion, je réalisai que je l’avais pourtant totalement oubliée. Mais oubliée n’était pas le mot. Non, je l’avais inconsciemment fait disparaitre de ma vie. Les flashs se succédaient en moi à une vitesse effarante. Je me revis le jour de son enterrement, aux côtés de mes parents, mais pourtant seul avec mes larmes, seul avec ma colère. Ma grand-mère était partie sans que nous ayons pu nous dire au revoir. Elle m’avait abandonné. J’étais bouleversé par cette réminiscence qui me plongeait tout à coup dans un abîme de douleur mais aussi et surtout dans un amour infini.

Plus je regardais la vieille femme à mes côtés, plus l’image de ma propre grand-mère se transposait sur son visage. Sentant mes yeux posés sur elle, la femme a levé à nouveau les siens vers moi, en geignant :

– Je ne veux plus…

C’est alors que, mû par un élan plus fort que moi, j’ai dérogé au principe absolu de la clause la plus importante du contrat. Je lui ai parlé.

– Plus quoi, grand-mère ? ai-je dit.

Et dans ma voix, il y avait toute la tendresse d’un petit-fils retrouvant le paradis de son enfance.

À ce moment, de l’autre bout du couloir, un grincement s’est fait entendre. Une silhouette maigre a émergé d’un « reposoir » annexe, et s’est avancé, chancelante, vers nous. « Merde ! me suis-je dit, voilà autre chose ! » Affolé, j’ai regardé la vieille femme tandis qu’en arrière-plan, la silhouette, celle d’un homme, se rapprochait de plus en plus distinctement.

– Je ne veux plus… s’est-il mis lui aussi à marmonner, en tendant vers moi une main tremblante et décharnée.

A croire qu’un signal avait été donné, voilà que d’autres portes s’étaient ouvertes, que d’autres silhouettes apparaissaient, geignaient, se lamentaient, venaient s’accrocher à moi. Mon cœur cognait à grands coups, galopait en ligne droite vers la panique. Un vrai film d’horreur. Merde, merde et merde… Que faire. « Surtout, ne pas leur parler. »  Tu parles. Facile à dire.

Je suis resté un moment perdu, ne sachant plus du tout où j’étais.  Ces hommes, ces femmes aux visages désespérés, tous vêtus de ces blouses hideuses, semblaient en réalité prisonniers.  Alors que tous avaient pourtant signé pour être là. En tout cas, c’est ce qu’on m’avait dit. Après tout, je n’en savais rien. Peut-être étais-je en train de participer à une horrible supercherie. Peut-être m’utilisait-on à des fins inavouables.
Mon sang n’a alors fait qu’un tour. Au diable le fric ! J’ai décidé que ces personnes n’étaient pas là de leur plein gré – elles avaient certainement été droguées  ‒  et de passer outre les consignes. Je me suis dirigé d’un pas ferme vers la sortie, entrainant derrière moi une file interminable de silhouettes fantomatiques. J’ai ouvert grand les portes et les ai regardées s’échapper une à une. Il me semblait que ça n’en finissait pas. Puis, je suis sorti à mon tour, me tournant vers la porte que j’ai refermée d’un grand coup. Elle a claqué et résonné dans le silence de la nuit, au moment même où s’égrenaient les douze coups d’une cloche en provenance d’une église proche. La lune éclairait les alentours de ses rayons blancs. Je me suis retourné mais il n’y avait plus personne.

Épuisé par cette nuit cauchemardesque, sans plus aucune force pour tenter de réfléchir, j’ai décidé de rentrer chez moi. En attendant d’aviser, après une bonne nuit de sommeil.

1718 – 1er janvier…

CONTRAT D’ÂMES –à moi PACTE n° 23367, clause 2.

« Durant toute la période du pacte vingt-trois mille trois cent soixante-sept, d’une durée de trois cent années débutant le premier janvier mille sept cent dix-huit à zéro heure une seconde et prenant fin le trente et un décembre deux-mille dix-huit à minuit, les âmes, sélectionnées par le joueur blanc, sont soumises à des épreuves sous forme de contrats de travail, dont les conditions sont librement définies par le joueur noir. A aucun moment, le joueur noir ne pourra réfuter les âmes choisies par le joueur blanc.

Il appartient aux deux joueurs de se confronter afin de tenter les âmes mais jamais ils ne peuvent décider à leur place. Les âmes restent maîtres de leurs choix et de leur destinée.

Le plus grand nombre d’âmes obtenues détermine le vainqueur.

Seules, les âmes du vainqueur sont prises en compte. Les âmes accumulées par le perdant seront libérées et remises en jeu.

Les âmes remportées par le vainqueur ne lui sont définitivement acquises qu’au terme du présent contrat, soit le trente-et-un décembre deux-mille-dix-huit à minuit.

Nota 1 : Les âmes ayant fait l’objet d’un suicide, au cours ou en dehors des épreuves, quelles qu’en soient les causes, sont automatiquement attribuées au joueur noir.

Au moment de signer, l’homme en noir releva soudain la tête.

– Et tu y crois ? dit celui-ci. Tu crois vraiment que tu parviendras à gagner cette partie ? Tu sais pourtant combien je connais l’âme humaine, combien je sais sa facilité à se laisser acheter, combien j’ai le don pour déceler ses faiblesses.

L’homme en blanc eut un petit sourire :

– Nous verrons bien, dit-il d’une voix calme.
– Et bien soit, répondit l’homme en noir.

Et quelques minutes après, il ajouta avec un petit sourire carnassier : Que la partie commence…

2019 – 1er janvier…

J’ai dormi toute la journée et me suis réveillé avec un mal de crâne épouvantable. Je me suis remémoré la soirée, pestant contre cette barbarie et d’une manière générale contre toutes les injustices commises en ce bas monde, me découvrant soudain, étonné, une âme de justicier. C’est donc particulièrement échauffé que je me décide à retourner voir cet homme qui a cru faire de moi un pion sur son échiquier pour lui dire, et d’une le fond de ma pensée, et de deux mon intention d’aller dénoncer illico ses pratiques plus que douteuses et celles de son pseudo-laboratoire à qui de droit.

Je pousse la porte du bâtiment et me retrouve face à un comptoir vitré. Derrière, un homme mastique un chewing-gum, concentré dans la lecture visiblement passionnante du journal « l’Equipe ».

Je m’avance.

– C’est pour quoi ? dit-il sans quitter son journal des yeux.
– Je veux voir monsieur…

Un blanc. Au fait, quel est le nom du type qui m’a reçu ? Et puis hier, quand je suis venu, il n’y avait pas de gardien, ni de comptoir vitré. Devant mon silence, l’homme lève la tête et me fixe.

– Je ne suis pas au 6, rue des Rosiers ? dis-je en balayant du regard la pièce.
– Si.
– Mais lorsque je suis venu, vous n’étiez pas là.

L’homme me regarde bizarrement.

– C’est quand que vous êtes venu ?
– Mais hier !
– Pas possible.
– Mais si, je vous dis. Un homme, très élégant, m’a reçu ici même. Pour un entretien d’embauche. Pour le laboratoire…
… dont je ne me souviens plus le nom !

– Ça m’étonnerait, reprend l’homme d’un ton blasé. Hier, nous étions en fin de travaux et tout était encore fermé.
– Mais, c’est bien un laboratoire ici, non ?
– Pas vraiment… Là, vous êtes à l’entrée de la morgue, derrière l’hôpital.

2019 – 1er janvier…

L’homme en noir était assis derrière son bureau. Son regard était brûlant de colère.

« L’imbécile, marmonna-t-il entre ses dents. J’étais certain qu’il allait réussir. Le parfait spécimen. Lorsque j’ai sondé son âme, je n’ai vu qu’une lâche, prêt à tout afin de pouvoir tranquillement poursuivre sa petite vie misérable. D’où a-t-il bien pu sortir cette vieille femme et, surtout, tout cet amour ?! Il était pourtant censé n’en connaitre absolument rien ! Je me suis stupidement laissé aveugler par ma certitude, tout à ma jouissance de le voir signer ce dernier contrat, Aucune réelle objection, aucune question pertinente. Oui vraiment, c’était le sujet parfait. FICHTRE ! QUEL GÂCHIS ! »

L’homme écrasa rageusement son poing sur le bureau. Un coup de tonnerre résonna au loin et les vitres tremblèrent, à la limite de se briser.

« J’étais si sûr de moi ! La dernière âme ! Il ne m’en manquait plus qu’une pour clore ce pacte en beauté ! Et elles étaient toutes à moi ! Mais non ! Il a fallu que Monsieur fasse sortir tout le monde, y compris lui, à quelques secondes de l’heure fatidique où cela n’aurait ensuite plus été possible selon la clause 4 du contrat, qu’il n’a même pas lu cet idiot !, stipulant que sa période d’essai prenait fin à minuit et qu’à compter de cette heure, il était automatiquement engagé à durée indéterminée. Ce qui signifiait qu’il était définitivement à moi ! ». Le fait que l’homme en noir avait, jusque-là, gagné beaucoup plus de parties que l’homme en blanc ne l’effleura même pas. Il ne supportait pas de perdre.

Dans le miroir qui lui faisait face, se tenait l’homme à la tunique blanche. Ce dernier sembla le regarder un instant d’un air narquois. Pour n’importe qui d’autre, le reflet était pourtant fidèle à l’homme en noir.

Dans un accès de fureur, ce dernier se saisit d’un presse papier en marbre et le lança sur le miroir qui éclata en mille morceaux, anéantissant le reflet. Puis, il se redressa, souffla profondément pour calmer sa colère.

Plongé dans ses réflexions, les sourcils froncés, il pianota sur son bureau de ses longs doigts fins et noueux. Puis il poussa un long soupir.

– L’âme humaine est décidément plus complexe que je ne l’aurais cru… dit-il à voix haute, se parlant à lui-même.
– N’est-ce-pas ? s’entendit-il répondre.

Il se retourna. L’homme en blanc venait de réapparaitre, cette fois dans l’autre miroir. 

L’homme poussa un nouveau soupir résigné, refusant de s’avouer vaincu. Un nouveau pacte allait être signé. Totalement différent. Et diantre ! Avec de l’innovation ! Il fallait frapper plus fort, là où, grâce à la prolifération des nouvelles technologies, la crédulité des hommes n’avait plus de limites. Il allait blinder les clauses car il était hors de question de subir un nouvel échec. La confiance de l’homme en noir revenait peu à peu. L’ère était propice, il la sentait, il la humait. L’espèce humaine était de plus en plus rongée par la folie. La terre était devenue un fétu de paille, une étincelle et tout s’enflammerait.

Le lendemain matin, frais et revigoré, le nouveau pacte ayant été scellé la veille au soir, l’homme ouvrit son calepin puis attrapa son téléphone. Le cube qui avait été lancé s’étant stabilisé sur une face noire, cette fois, il pouvait à sa guise choisir ses proies. L’homme en blanc ne pourrait plus lui soumettre un autre Benjamin Salomon. Il prit une aspiration tandis qu’un début de sourire se formait lentement sur son visage éternellement blafard.

L’appel résonna au loin, une fois, deux fois, trois fois… Quelqu’un décrocha à l’autre bout de la ligne.

– Hector Ramirez ? dit l’homme en noir. J’ai une heureuse nouvelle pour vous ! Vous venez d’être tiré au sort pour participer à notre grand jeu, avec à la clé la possibilité de faire partie des hommes les plus riches de la planète. Non, ce n’est pas une plaisanterie ! Comment j’ai eu vos coordonnées ? Par l’entreprise Amazon, j’ai sous mes yeux la liste de leurs plus fervents adeptes. Oui, oui, je sais, les coordonnées sont normalement confidentielles. Mais écoutez plutôt, vous jugerez ensuite. Nous venons tout juste de créer avec eux un partenariat. Celui-ci est à but non lucratif, humanitaire pour tout vous dire, et, comme il a pu voir le jour grâce aux personnes comme vous, qui permettez à cette fabuleuse entité d’exister, il nous a paru tout naturel d’imaginer une façon de vous remercier. Ce serait dommage de ne pas tenter votre chance. Vous êtes d’accord avec moi ? Ah ! Cela me fait plaisir ! Pour vous bien entendu…  Par contre, il faudrait vous déplacer pour signer… une sorte d’engagement, vous voyez… c’est indispensable pour prendre en compte votre participation. Vous acceptez ? Parfait. Prenez donc de quoi noter. Je vais vous donner l’adresse de nos bureaux. 

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