
Léonie est désormais sur la fin de sa vie. Au bout du compte, et après réflexions, elle se dit qu’elle a toujours vécu loin de tout.
Elle en a pris conscience, avec amertume, dans sa quatre-vingtième année quand les relations qu’elle entretenait encore avec le monde extérieur se furent tout à fait évaporées. Elles n’étaient certes déjà plus très nombreuses : quelques voisins, quelques anciennes collègues de travail. Mais au fil des déménagements et des décès, tout ce petit monde ne fait plus partie de son quotidien désormais. Avec le recul et les regrets, Léonie se dit que ses rapports auraient pu être différents si seulement elle y avait mis un peu plus d’elle-même. Mais cela, hélas, elle n’avait jamais su le faire.
A présent, quand le jour fait place à la nuit, un bilan d’années de solitude s’étale sous ses yeux, implacable, tenace, empêchant le sommeil de l’emmener dans l’oubli.
Durant les longues heures ténébreuses, figée, hypnotisée par la lueur des réverbères qui se glissent au travers des persiennes et dessinent sur le mur face à elle des lignes tels les barreaux d’une cage, Léonie se retrouve prisonnière du passé.
Les jours anciens défilent, n’importe comment, sans chronologie, pris soudain de folie. Léonie ne remonte pas le cours de sa vie, elle ne le suit pas non plus en recommençant tout par le début, ce qui serait somme toute logique pour pouvoir comprendre où cela avait cloché, pourquoi elle n’avait fait que frôler sa vie sans parvenir à entrer dedans. Les souvenirs de tous âges libérés comme des papillons s’échappant d’un filet se croisent, s’entrechoquent, se chevauchent, virevoltant trop rapidement pour qu’elle puisse les attraper, les disséquer et les étudier à la lumière de sa nouvelle existence.

Léonie a vingt-neuf ans…
Léonie a dix-huit ans…
Léonie a quarante ans…
Léonie a sept ans…
Léonie a vingt-cinq ans…

Raphaël avait tout ce qui l’attirait chez un homme. Il était grand, ses yeux étaient bleus comme la mer, ses cheveux bruns un peu fous et il possédait cette virile tranquillité sertie d’une once de féminité, pas trop, juste ce qu’il fallait pour mettre dans son regard des vagues de douceur, tandis que ses bras puissants où couraient des veines saillantes semblaient pouvoir vous enserrer pour vous garder bien au chaud. Léonie n’en a jamais plus rencontré des hommes comme cela.
Raphaël avait pourtant regardé Léonie. Du moins lui avait-il semblé. Elle en avait frémi. Mais la petite voix intérieure qui parlait toujours pour elle l’avait paralysée, l’empêchant de lui rendre son regard. A quoi bon ? Léonie voyait bien qu’elle n’arrivait pas à la hauteur de toutes ces filles, splendides et sûres d’elles, qui croisaient le chemin de Raphaël. Il était ainsi passé devant elle sans qu’elle ait pu le retenir.
Tu vois, avait confirmé la petite voix qui la suivait depuis son enfance, les hommes sont tous pareils. Tu crois que tu leur plais et dès qu’ils constatent que tu n’es pas si facile en fin de compte, ils se détournent. Ne regrette rien, tu n’avais aucune chance, il t’aurait rendue malheureuse.
Léonie avait bien essayé d’oublier Raphaël. Elle pensait même y avoir réussi. Pourtant, le jour où elle l’avait croisé par hasard alors qu’il se promenait au côté d’une autre, la jalousie lui avait transpercé le cœur. Le regard de Raphaël illuminé de soleil ne l’éclairait pas, elle, Léonie, mais cette fille sur laquelle se retournaient aussi les autres hommes. Léonie, personne ne la regardait. Ce n’était pas qu’elle était laide. Non. C’était pire. Elle était quelconque. Elle déambulait, transparente aux yeux des autres.
La clarté de l’aube a crû, suffisamment pour que s’effacent les ombres plaquées sur le mur, libérant par la même occasion Léonie qui n’a plus qu’une hâte : se lever. Claquette va bientôt rentrer de sa longue sortie nocturne. Ce chat est apparu récemment dans sa vie. La première fois, à la vue de son pelage noir et luisant, elle a aussitôt pensé qu’un malheur allait lui tomber dessus. Elle a voulu le chasser mais le chat s’est incrusté. A peine a-t-elle eu le temps de réaliser ce qui lui arrivait qu’il avait pris possession de sa maison, à défaut de son âme. Encore une superstition de plus.
Elle a baptisé le chat Claquette parce qu’il fait de drôles de petits bruits lorsqu’il dort, perdu dans ses rêves, confortablement installé sur le plaid soyeux qu’elle a disposé à son attention. La nuit, Claquette disparait. Léonie ne sait pas où il va.
Elle se demande parfois ce qu’il a dans la tête, quelles sont les pensées qui semblent tapies dans le vert insondable de ses yeux qu’il pose longuement sur elle. Léonie ne peut s’empêcher de ressentir un trouble quand elle le voit assis, tel un sphinx, sans doute dans un endroit connu de lui seul. Elle s’imagine qu’il voit des choses, pour elle trop obscures. Après tout, les chats n’étaient-ils pas vénérés au temps des pharaons ? Sans doute y avait-il une bonne raison à cela. Sans doute, en ces temps-là, les chats étaient-ils dotés d’un pouvoir. Et pourquoi ne le seraient-ils pas encore ?
Claquette a surgi de nulle part, un nouveau mystère alors qu’elle n’est pas encore allée ouvrir la porte. Il vient se frotter contre ses jambes, le dos rond, la queue souple se balançant dans les airs. Léonie lui sert un peu de pâté. Claquette vient délicatement renifler le met proposé puis, convaincu, s’installe et se met à manger.
Il fait maintenant totalement jour, Léonie ouvre en grand ses persiennes, laissant le soleil illuminer l’intérieur. Le poids de la solitude s’allège un peu. Heureusement, avec Claquette, elle peut parler. Même si ce chat ne lui répond pas, il lui donne quand même l’impression de l’écouter.
Dans la journée, Léonie s’occupe en évitant de trop penser, surtout aux nuits qui la laissent épuisée au petit matin. Elle n’est toujours pas arrivée à démêler cette pelote inextricable de pensées et d’émotions.
A dix heures, elle se saisit de son cabas puis elle sort pour les courses. Elle va à son rythme, à petits pas. Elle ne fait pas de grandes provisions, ainsi cela lui donne une bonne raison pour sortir tous les jours.
L’après-midi, Léonie va au square. Celui qui est situé en face de l’école maternelle. Elle aime bien s’installer sur un banc et regarder les mamans s’occuper de leurs enfants. Léonie, elle n’en a jamais eus. Elle aurait bien aimé pourtant. Enfin, elle ne sait pas. Avec Raphaël peut-être… De toute façon, il n’a pas voulu d’elle. Ce que la petite voix lui a toujours affirmé et ensuite suffisamment rappelé, confirmant que c’était mieux ainsi : au moins, elle avait échappé à un divorce certain – c’était devenu la mode -, et aux larmes qu’elle n’aurait pas manqué de verser. C’est sûr, Léonie en aurait eu le cœur brisé.
Assise sur son banc, Léonie se plait à observer les petits. Ils piaillent, escaladent le toboggan, se disputent en pleurant à grosses larmes les jeux du square, les mamans interviennent et remettent de l’ordre dans tout ça, les pleurs sont vite séchés et l’insouciance repart de plus belle. Elle détaille les allées et venues des promeneurs, seuls ou en couple, qui se baladent dans les allées, s’assoient un moment puis repartent.
Quand Léonie rentre en cette fin d’après-midi, Claquette n’est pas là. D’habitude elle le retrouve sur le plaid, plongé dans un sommeil profond. Elle va voir dans les autres pièces, appelle, sans résultat. C’est embêtant. Elle aime bien lui raconter ce qu’elle a vu au square. Même si ses sorties se ressemblent toutes, parfois il y a quelques anecdotes. Maintenant, il n’est pas là pour l’écouter. Elle ne va tout de même pas se mettre à parler seule. Elle serait capable ensuite de ne plus s’en rendre compte. C’est quand même incroyable ! Où est-il passé ce chat ?! Enfin, ce n’est pas elle qui est allée le chercher ! C’est lui qui est venu ! Et elle lui a ouvert sa porte, l’a nourri, lui a installé une couche pour qu’il puisse se prélasser. Il pourrait être là !!
Elle attend jusqu’à la tombée de la nuit mais toujours pas de Claquette. Léonie en tremble d’émotion. La petite voix tente de l’apaiser. Allons, lui dit-elle, tu en fais bien toute une histoire pour un malheureux chat. Comme si tu ne savais pas comment ils sont, ces animaux. Égoïstes, ne pensant qu’à leur nourriture, à leur confort. C’est bien connu. Il ne faut jamais rien attendre d’un chat. D’un chien, à la rigueur. Et encore.
Léonie est effondrée. Elle s’imagine déjà devoir vivre sans Claquette, réalise combien elle s’y est attachée.
Et voilà ! soupire la voix avec condescendance, je t’ai pourtant toujours dit qu’il faut se méfier des sentiments. Après, on en devient esclave et tout cela n’apporte que chagrin et déception. Les hommes, les animaux, tous pareils. Tu ne peux pas compter sur eux. Un jour ou l’autre, tu te retrouves seule et c’est pire encore. Le mieux, c’est que tu tires un trait sur le chat. Il est parti ? Grand bien lui fasse. Il était temps. Imagine un peu que cette relation prenne de l’ampleur. Cela aurait pu être la même chose avec ce Raphaël, si jamais, je dis bien si jamais, il t’avait remarquée. Un jour, il serait parti. Avec une autre ou pas, là n’est pas la question, il serait parti, et toi, tu te serais retrouvée le bec dans l’eau.
Oui, et alors ! s’insurge Léonie, toute surprise de sa véhémence. Est-ce que ce n’est pas déjà le cas aujourd’hui ? Le résultat n’est-il pas le même ? Ne se retrouve-t-elle pas seule ? Seule et sans aucun souvenir de tous ces instants où Raphaël l’aurait aimée ? Même si leur bonheur n’aurait duré que quelques années, au moins il serait toujours au fond de son cœur comme une pierre précieuse soigneusement enfouie, dont elle pourrait aujourd’hui encore contempler les rayonnements. Car le véritable amour ne s’éteint jamais vraiment.
Léonie sent son nez devenir tout humide. Voilà qu’elle va se mettre à pleurer. Ma pauvre fille ! s’exclame la voix teintée de mépris. Va donc te moucher ! Et oublie tout cela !
Mais Léonie n’en a plus envie !
A quoi bon cette vie si je n’ai rien de beau à me souvenir, se dit-elle le cœur gonflé soudain d’une colère inconnue. J’ai laissé aller Raphaël sans même tenter ma chance. Et maintenant, je n’ai rien auquel m’accrocher, ni petits matins où blottis l’un contre l’autre nos yeux se seraient mêlés jusqu’au fond de nos rêves, ni petits gestes tendres, ni petits mots que nous nous serions murmurés, ni même un seul moment où nous aurions contemplé côte à côte le ciel s’embraser avant de s’éteindre pour laisser place aux milliers d’étoiles.
Léonie s’effondre sur le vieux fauteuil qui soupire. Le silence s’abat sur elle comme une chape de plomb. Son cœur lui semble lourd, si lourd. La voix essaie encore de la convaincre mais Léonie ne veut plus l’écouter. Elle en a assez de se laisser dicter sa conduite par cette voix qui grince, qui crisse, c’est désagréable, on dirait celle de sa mère qui ne cessait de la houspiller pour un oui pour un non, qui lui martelait sans arrêt qu’elle ne serait jamais bonne à rien !
Léonie se dit que Claquette ne reviendra plus. Elle ne sait pas pourquoi mais elle en est convaincue. Les larmes roulent sur ses joues. Cela fait si longtemps qu’elle n’a pas pleuré.
Elle s’était faite une raison pour Raphaël. Son attirance pour lui était devenue comme la lave d’un volcan, qui continue certes de couler mais suffisamment en profondeur pour ne pas causer trop de dégâts.
Et voilà que tout se réveillait ! A cause de ce maudit chat ! Léonie ne s’est jamais sentie aussi furieuse. D’ailleurs, elle en tremble de partout. Non ! Elle ne peut plus continuer ainsi ! C’est décidé, dès demain, elle ira à la recherche de ce chat de malheur !… ou de bonheur… après tout, ne lui a-t-il pas un peu redonné vie ? Elle se dit qu’elle remuera ciel et terre jusqu’à ce qu’elle finisse par le retrouver. N’en déplaise à la voix ! A présent, curieusement, elle en est certaine, tout est possible. Une petite flamme vient de s’allumer tout au fond de son cœur.

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… Léonie ouvre les yeux.
La brume entoure encore sa nuit. Peu à peu, elle se dissipe.
Face à elle, les yeux bleu mer de Raphaël dans lesquels elle plonge, se perd.
Léonie se redresse soudain pour s’asseoir sur le lit. Elle se sent bizarre. Quelque chose d’étrange flotte autour d’elle mais elle ne sait pas ce que c’est. Ses yeux s’arriment au mur qui lui fait face sur lequel flottent des papillons de lumière projetés par les volets ajourés.
D’un bond, Shadow, le chat noir de Raphaël, saute sur les couvertures, s’assied et pose sur Léonie ses yeux de jade.
Léonie secoue la tête. Il lui semble que quelque chose d’essentiel est en train de se produire mais elle est incapable de savoir quoi.
Aussi curieux que cela puisse lui paraitre, elle est tout à coup convaincue que cette sensation a quelque chose à voir avec les lueurs sur le mur et la présence de Shadow. Un trouble l’envahit. Elle se retourne vers Raphaël. Celui-ci l’observe, un voile de tendresse amusée sur ses lèvres.
Le cœur de Léonie se soulève de bonheur. Elle se sent si heureuse d’avoir sauté le pas. Elle avait remarqué depuis quelques temps, sur le chemin de leur travail respectif, cet homme qui l’attirait énormément. Pourtant, chaque fois qu’il passait près d’elle, elle ne pouvait s’empêcher de détourner son regard. Elle n’osait pas. Elle n’oserait jamais.
Puis, c’était hier, elle avait senti soudain qu’elle ne devait plus attendre. Il y avait urgence. De quoi ? Léonie ne savait pas.
Raphaël revenait du restaurant où il avait l’habitude de déjeuner le midi, elle-même avait profité de sa pause pour s’aérer avant de retourner s’enfermer dans son bureau. Elle l’avait vu, s’était arrêtée à sa hauteur et, sans comprendre ce qui arrivait, avait levé ses yeux sur lui, lui offrant son plus beau sourire.
Raphaël avait eu un moment de surprise, vite dissipée quand leurs yeux s’étaient croisés. Après un instant d’hésitation, à peine, il l’avait invitée à boire un café. Auparavant, la raison aurait certainement eu le dernier mot – oh comme elle avait été raisonnable, si raisonnable jusqu’alors Léonie – mais quelque chose de plus mystérieux était désormais à l’œuvre. Léonie s’était installée face à Raphaël sur la terrasse ensoleillée. Tous deux avaient discuté, discuté… et aussi beaucoup ri. Ensuite, faisant fi de leurs obligations, ils s’étaient promenés dans les rues, au hasard, puis dans le parc non loin, s’étaient assis sur un banc, avait observé distraitement les enfants s’amuser dans le sable, tandis que leurs regards se croisaient, encore et encore.
En fin de journée, Raphaël lui avait proposé de venir diner chez lui, histoire de poursuivre la journée, avait-il dit. A peine la porte refermée, il lui avait pris la main pour l’emmener dans la chambre et, dans des éclats de rire mêlés de désir, ils avaient basculé sur le lit. Le repas pouvait bien attendre.
Ce matin, tandis qu’elle se remémore les événements de la veille, Léonie est prise de tournis. Tout est allé si vite. Elle a le sentiment qu’une frontière a été franchie. Libérée d’un poids invisible qui la tenaillait jusqu’alors, elle se laisse retomber sur le lit pour se blottir dans les bras de Raphaël, apercevant vaguement, comme dans un rêve, Shadow sauter du lit et sortir de la chambre sans un regard derrière lui.
