La rencontre

L’autre jour, l’envie m’a prise d’aller me promener en forêt. Je n’avais pas encore fini d’explorer les nombreux bois autour de ma maison, alors je suis sortie.

Je marchais depuis un moment déjà, le regard au plus près de la nature m’entourant, quand je suis tombée au détour d’un chemin sur un arbre étrange. A l’intérieur de son large tronc, un visage était ancré, immobile.

J’ai d’abord cru que je rêvais. Peut-être avais-je voulu me reposer sur le bord d’un talus et m’étais-je endormie sans m’en rendre compte ? Je me suis pincée le bras en fermant les yeux.

Lorsque je les ai à nouveau ouverts, le visage était toujours là. Il me regardait de ses yeux couleur vert d’eau.

Je dois avouer que j’ai senti un frisson de peur me parcourir. Mais je suis curieuse de nature et le visage, aussi bizarre semblait-il, ne me paraissait pas si menaçant.  

Je me suis approchée en laissant quand même un peu de distance. Je n’avais pas envie d’être happée par ses nombreuses racines et me retrouver prisonnière. Après tout, s’il s’agissait d’un rêve,  tout était possible.

– Qui es-tu ? ai-je demandé au visage qui me fixait.
– Je suis l’arbre de la connaissance, m’a-t-il répondu.

« Allons bon » ai-je pensé, depuis le temps que mille questions me taraudent l’esprit, vais-je enfin en connaître les réponses ? »

– Pose ta question, poursuivit l’arbre, mais tu n’as le droit de n’en formuler qu’une seule. J’attire aussi ton attention sur le fait qu’il en est une à laquelle je ne pourrai pas répondre. Alors si possible, évite là.

« Un arbre qui a de l’humour » me suis-je dit, enchantée.

Mais j’étais quand même bien embêtée. Comment résumer en une seule question tout ce qui me trottait dans la tête ?

J’ai longuement réfléchi. Parmi mes nombreux questionnements, revenaient souvent les mêmes.

« Pourquoi le mal et la souffrance existent-ils ? »  Mais la vie sur cette terre n’est-elle pas dualité ? L’homme lui-même ne l’est-il pas ? Si le malheur existe, n’est-ce pas parce que le bonheur est, lui aussi. Le bien, le mal ne sont-ils pas les deux côtés d’une même pièce ?  S’il n’y avait pas le mal, y aurait-il le bien ? Et pour connaître le bien, ne faut-il pas connaître aussi le mal ? Chaque chose n’a-t-elle pas son contraire ? N’apprécie-t-on pas la beauté parce que l’on voit la laideur ? Ne savoure-t-on pas le bonheur parce que l’on côtoie le malheur ?  

« Pourquoi sommes-nous sur cette terre ? » Pour apprendre ? Pour évoluer ?  J’avais tendance à croire que l’on naissait dans telle ou telle vie en fonction de ce que l’on devait y découvrir, que rien n’était dû au hasard, que nos vies se succédaient en fonction de ce que l’on assimilait par le biais de nos actions.

« Et si tout cela n’avait aucun sens ? » Après la mort, il n’y a peut-être rien. Que du noir. Le néant.  A quoi bon essayer de savoir pourquoi le bien, pourquoi le mal ? Tout cela ne serait-il pas plutôt une gigantesque farce ? Une incommensurable imposture ?

Le visage dans l’arbre m’observait, tiraillée que j’étais entre mon esprit de raison s’il en est une et les intuitions qui m’étaient un jour tombées dessus sans crier gare.

Raison, intuition, une autre dualité ?

J’ai regardé l’arbre. Je savais au fond la question que j’avais envie de poser, celle qui allait au-delà de toutes les autres. Qui rejoignait une autre de mes intuitions, mais encore trop vague : si finalité il y a, ne serait-elle pas disparition de la dualité ?

Alors, je me suis plantée devant lui, les deux poings sur les hanches, et, le regardant droit dans les yeux,  je me suis lancée.

– Quel est le But Ultime ? ai-je demandé.

Le visage s’est étiré dans un simili de rictus. Les yeux de jade se sont un instant éclairés.

– C’est malheureusement la question qui n’est pas permise.
– Pourquoi ? ai-je vivement rétorqué, tu n’en connais pas la réponse ?  
– Tu n’es pas encore apte à en recevoir la réponse.

« Comme c’est pratique, a soufflé mon esprit cartésien tandis que mon intuition me murmurait  « il a probablement raison, me voilà donc revenue à la case départ« 

 – Non, dit l’arbre, on ne revient jamais à la case départ.

L’arbre lisait dans les pensées. Mais comment en être étonnée ?

– Voici ce que je peux te dire, continua-t-il après un moment que je perçus comme de l’hésitation, il n’y a pas de case départ tout comme il n’y a pas de case arrivée.

Je suis restée silencieuse, essayant, sans succès, de décortiquer le sens de ces mots. Et pourtant, quelque part au plus profond de moi, ils résonnaient.

– Je suis perdue, ai-je finalement prononcé.

Le visage face à moi s’est détendu dans un sourire d’une ineffable douceur.

– Alors, continue simplement ton chemin, a-t-il dit.

Puis ses yeux se sont refermés comme le soleil se couche au-delà des mers infinies.

Et je suis repartie, avec en moi toujours autant de questions et toujours autant de doutes.

Mais il y avait tout de même une chose dont j’étais désormais certaine.

Je n’avais pas rêvé.

Laisser un commentaire