La Maison

Lorsque je suis arrivée, après avoir, enfin, réussi à trouver un moment dans mon emploi du temps surchargé, c’était un matin d’automne. Les feuilles teintées d’ocre et de rouille recouvraient l’allée.

Je me suis garée à côté du tilleul. Clic, clac, j’ai verrouillé les portes. L’habitude.

La maison semblait enfouie dans un profond sommeil, comme auréolée d’un linceul de verre.
Tout s’était tu. Même le chant léger des oiseaux avait déserté les rameaux. L’air était sinistre. Je n’avais plus qu’une hâte. En finir. 

J’ai inséré la clé dans la serrure. La porte a grincé, me faisant malgré moi frissonner.

Je me suis dit qu’il valait sans doute mieux que je parte, là, maintenant, qu’il était peut-être préférable de tout vendre en l’état. Le décès de mes parents ayant définitivement clôturé une vie que j’avais de toute façon reléguée depuis longtemps dans un recoin obscur, le mieux était de brader la maison s’il le fallait, avec ses meubles et sa mémoire.  L’acquéreur en ferait ce qu’il voudrait, jetterait les objets, témoins anonymes, sans regrets.

Lorsque je suis entrée dans la chambre, qui avait été la mienne bien avant, les motifs de la tapisserie m’ont prise par surprise. Ce papier peint, à présent délavé, que mes yeux d’enfant voyaient quand ils se fermaient, et dès qu’ils s’ouvraient lorsque la nuit finissait.

J’ai contemplé les cartons à terre, emplis de livres aux couvertures fanées.

Je me suis assise sur le lit, ai sorti au hasard quelques livres étiolés, feuilleté leurs pages jaunies, lisant çà et là… Mes doigts caressaient les illustrations de mes anciens complices : Le gentil Oui-Oui et son ami Potiron ; Alice et ses enquêtes palpitantes ; Fantômette et ses frémissantes prouesses ; Claudine, François, Michel, Annie et le fidèle Dagobert résolvant les mystères au club des cinq ; Tidou, Gnafron, Bistèque, Le Tondu, Mady, Corget et l’affectueux Kafi dans les aventures des six compagnons… Et Madame de Ségur, Comtesse conteuse d’histoires, de la petite Sophie et ses tristes malheurs, de l’âne et ses mémoires.

L’espace d’un instant où ne s’égrenait pas le temps, je me suis revue, plongée dans leurs histoires, grisée de parfums, d’images et de mots.

Soudain, comme mû par un brusque coup de vent alors que le temps était calme, le volet de la chambre s’est ouvert, claquant sur le mur tel un gong retentissant. Le soleil a jeté ses rayons sur les livres endormis, réveillant la vie d’autrefois, les musiques d’antan, les oiseaux dans les branches, notre chien aboyant dans la cour, les casseroles remuant dans un tintamarre assourdissant quand ma mère avait décidé de confectionner un de ses gâteaux dont je me régalais.

J’ai relevé la tête, étourdie de souvenirs, me suis postée devant la fenêtre ouvrant sur le jardin. Il était envahi d’herbes sauvages et de ronces enchevêtrées. 

Je me suis dit qu’il faudrait que je donne un coup dans tout ça.

J’ai compris alors que je ne vendrai pas la maison.

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