La dernière enquête – XVI

XVI – CONSCIENCE

– Un petit digestif ? J’ai retrouvé un bocal entier de ce qui semble être des prunes macérant dans un liquide, dont vous me direz des nouvelles. Il doit dater, c’est certain, mais avec l’alcool, rien ne se perd.
– J’hésite. Déjà que j’ai du mal à dormir avec toutes nos discussions. Mais dites-moi… Hier, vous avez assimilé, il me semble, le monde à la conscience…
– Ah, oui… Mais j’admets que le mot prête à confusion. En règle générale, il est surtout utilisé dans une optique de « connaissance ». D’ailleurs, qu’est-ce, pour vous ?
– Je sens que vous allez à nouveau m’emmener vers de nouvelles contrées…
– Ce n’est pas ce que vous voulez ?

Un sourire fugace étire les lèvres de Baptiste. Décidément, ce Perrichon est impitoyable.

– Je conçois effectivement la conscience en tant que connaissance. Pour prendre un exemple, en cet instant, j’ai conscience du fauteuil dans lequel je suis assis, de la cheminée, de la tasse et du café à l’intérieur, tout comme je suis conscient du fait que nous discutons.
– D’accord, mais cette conscience dont vous parlez, ne fait-elle pas plutôt référence à des objets : le fauteuil, la cheminée, la tasse, la discussion ?
– Oui, si vous voulez, bien que je voie mal comment une discussion puisse être un objet, mais soit. Si ces objets sont là et que nous les percevons, c’est donc qu’il y a conscience, non ?
– Il y a conscience « de », ce n’est pas tout à fait la même chose.
– Hum… c’est encore à voir…
– C’est tout vu. Vous habillez du mot conscience la perception d’objets qui, de ce fait, deviennent des objets « en soi ».  Or, ces objets sont-ils vraiment réels ? Je veux dire, d’une existence propre et déterminée. Ou, dit autrement, séparément de l’attention que vous portez dessus ?
– Je vois… nous revenons vers nos premières discussions… Pourtant, lorsque je serai de retour chez moi, ces objets seront toujours bel et bien dans votre maison, non ?
– Qu’en savez-vous ?
– Mais parce que je les vois, là, et que, quoiqu’il en soit, ils font désormais partie de…
– De ?…
– Eh bien, de ma conscience !
– De votre mémoire, commissaire. Sous formes d’images, de pensées, de ressentis.
– N’est-ce pas cela, la conscience ?
– Personnellement, j’assimile la Conscience au monde dans toutes ses manifestations, y compris celles qui nous sont invisibles.
– Vous voulez dire… dans des dimensions différentes ?
– Entre autres.
– Mais elles existent vraiment ?
– Tout existe, rien n’est réel.
– J’ai du mal à m’imaginer que les choses n’existent pas si elles sont en dehors de ma portée… visuelle, sonore ou sensorielle.
– On imagine tant de choses. D’ailleurs, c’est sans importance. L’essentiel est et reste toujours : « Qui » imagine ?
– Je vois. Toujours ce « moi ». C’est qu’il devient très problématique, je trouve.
– C’est un problème tant qu’il est considéré comme tel.
– Comment faire alors ?
– Le problème n’est-il pas une pensée de plus ? Une pensée qui, comme les autres, ne fait que passer ? Ne vous y attachez pas.
– Mais si, comme vous dites, il n’y a pas de « moi » pour le faire !
– Je sais. Tout cela est indubitablement paradoxal. Cette enquête, commissaire, est assurément bien plus complexe que toutes les affaires que vous avez pu ou que vous aurez encore à résoudre. Car autant vos pensées sont capables de vous emmener à l’infini vers des rivages qui s’éloigneront de plus en plus au fur et à mesure que vous aurez l’impression de les atteindre, autant elles vous permettent une exploration… parfois nécessaire, semble-t-il.
– Comment les démêler alors ? N’en garder que certaines et pas d’autres ? Savoir quelles sont les bonnes ?
– Je n’en sais rien du tout. Laissez faire, simplement. Abandonnez toute idée de pouvoir choisir et de contrôler.  
– Facile à dire…
– Pas facile à faire. Mais il ne s’agit justement pas d’un faire. L’abandon ne peut être que de lui-même. Et si les questions sont là, autant les investiguer. Revenons à la mémoire, commissaire, car c’est intéressant. Nous avions parlé hier de votre naissance et du fait que vous n’en aviez aucun souvenir.
– En même temps, difficile de se souvenir d’un tel moment, non ? 
– Si vous parlez de la naissance du corps, parfois, c’est possible. Il existe des techniques pour cela.
– Vous plaisantez ?
– Pas du tout, mais de toute façon, ce n’est pas là l’essentiel. Ce qui est fondamental, ce n’est pas de porter l’attention sur la naissance « physique » mais sur le : « qui expérimente » ? Car c’est bien là la seule et unique question.
– Je vois… toujours et encore ce moi…
– Oui.  Quoi que l’on dise, on n’en sortira pas.

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