
XV – BONHEUR
La lueur de l’aube filtre au-travers des persiennes. Baptiste ouvre un œil, puis deux. Il regarde autour de lui, laissant peu à peu remonter les souvenirs.
Il s’est endormi tard, la discussion avec Perrichon s’étant poursuivie dans la nuit. Cette notion de rêve l’a percuté de plein fouet, il ne comprend pas pourquoi. Ces derniers mots que Perrichon a prononcés… Une sensation étrange l’a envahi, sensation qu’il ne comprend pas plus. Cependant, à bien y réfléchir, il est finalement vrai qu’il s’est pris toute sa vie pour pas mal de « choses », Baptiste le reconnait. Comme si cela pouvait le décrire, le définir. Son corps par exemple, ne « peut » pas penser, c’est évident, ni ressentir. C’est tout bonnement impossible. Mais alors, si les pensées ne peuvent pas plus penser, si son corps ne peut pas plus ressentir… « Qui » pense ? « Qui » ressent ? Bordel, quel est ce truc qu’il a toute sa vie pris comme étant son corps et ses pensées ?
Il se lève, prend une douche et s’habille. Depuis qu’il est là, il se sent vivre d’une tout autre manière. Cela le déstabilise, lui habitué jusqu’alors à une rationalité qui, quelque part, il en prend conscience, le rassurait. Mais il lui est tout simplement impossible de ne pas aller « plus loin ». Même s’il ne sait pas où exactement.
La matinée est d’une douceur exquise. Installés sur la terrasse de la maison, Robert et Baptiste sirotent leur café en plongeant de temps en temps dedans les croissants croustillants que Robert a rapportés de la boulangerie.
Baptiste pousse un soupir.
– Vous savez que je vous envie presque ? Cette maison, ce calme… Cela va me manquer !
– Mais vous serez toujours le bienvenu, quand vous le voudrez.
– Mais vous n’allez pas un peu voyager ?
– Je n’en ressens pas l’élan. Et il est vrai que je me sens bien ici. Je suis d’un naturel casanier. D’ailleurs, on me l’a souvent dit. Que voulez-vous ! On ne se refait pas ! Et puis je vous assure qu’on peut tout aussi bien vivre le même quotidien avec un regard neuf chaque fois. Pas besoin de partir loin.
– Certains trouveraient terriblement ennuyeuse votre façon de vivre. Et le tourisme s’en ressentirait si chacun restait chez soi.
– Si chacun restait chez soi, beaucoup de métiers ou de secteurs n’existeraient même pas. D’ailleurs, pourquoi ceux-ci existent-ils à votre avis ?
– Pour répondre à des besoins ?
– Lesquels ?
– Pour la plupart, d’évasion, je suppose, pour casser la routine…
– Le problème, c’est qu’à force de créer des réponses, on suscite toujours plus de besoins. Un jour, elles deviennent trop connues, on en devient blasés et de nouveaux besoins surgissent. N’est-ce pas le serpent qui se mord la queue ?
– Sans doute. Mais il semble que depuis toujours le monde tourne ainsi. Je me demande comment nous pourrions le changer.
– En voyant peut-être comment, et pourquoi, nous le concevons ainsi. Puis en se penchant sérieusement sur « qui » le conçoit…
– Il faut tout de même bien reconnaitre que ce n’est pas chose courante de se poser une telle question.
– Surtout s’il n’y a personne pour se la poser…
– Ne m’embrouillez pas l’esprit ! J’ai déjà du mal à vous suivre… J’aimerais bien que nous revenions à cette… notion, avec vous je ne sais plus comment dire les choses, de réincarnations. Je suis resté sur ma faim. Car moi, j’avoue que cette façon d’appréhender la vie humaine me parait beaucoup plus sensée que ce que l’on m’a proposé dans ma jeunesse, en tout cas de la façon dont cela a été fait. Cette idée de vies successives me semble très intéressante. Après tout, ce serait une évolution tout à fait logique et cohérente : revenir pour se parfaire, pour s’améliorer, pour s’élever…
– Pour aller où ?
– … Je n’en sais rien ! Si notre cerveau n’est pas apte à comprendre comme vous le dites cette réalité dont vous parlez, nous n’avons peut-être pas besoin de le savoir vraiment ?
– Oui… C’est une belle idée après tout, et qui ne peut pas faire de mal.
– Mais vous n’êtes pas convaincu.
– Je n’ai pas besoin d’être convaincu, commissaire. Dans ce qu’il m’a été donné de voir, ou de comprendre, ou de vivre… peu importe les mots, tout cela, comme je vous l’ai dit, ne sont pour moi que des histoires que nos concepts tissent à l’infini. Pensez-vous que vous en trouverez un jour la fin ?
– Et pourquoi pas ?
– Peut-être parce que « la fin » n’existe tout simplement pas.
– Vous êtes intraitable.
– Pas du tout. Au contraire. Que voulez-vous vraiment, commissaire ?
– Comment ça ?
– Quel est ce besoin, caché derrière vos questions ? Notez que nous pourrions tout aussi bien faire le rapprochement avec ce besoin irrépressible de partir loin, de voyager, ou d’avoir toujours plus de possessions… Vos tentatives de comprendre n’ont-elles pas un but bien précis ?
– Oui, j’imagine. Comprendre justement.
– Mais à quoi cette compréhension vous servira-t-elle ?
– Eh bien… à trouver ainsi une certaine sérénité, je suppose.
– Nous y voilà.
– Où ça ?
– A la fameuse recherche qui mène la grande majorité des hommes depuis la nuit des temps : celle du bonheur.
– Est-ce un crime ?
– Pas du tout. Qui ne le voudrait pas ? Pourquoi certains font-ils des séances de psychanalyse à longueur d’année ? Et que d’autres se plongent dans leur travail en sacrifiant tout le reste ? Si ce n’est pour trouver ce que chacun imagine être le bonheur. Pensez-vous qu’un criminel agisse autrement ?
– Vous allez me dire que tuer rend heureux ?
– Et bien oui, commissaire. Ne vous en déplaise. Les plus grands criminels n’ont jamais cherché autre chose que leur propre bonheur. Celui qu’ils ont construit, façonné, à leur manière, au-travers de leur vécu propre.
– Dont ils ne sont en rien responsables ?
– Effectivement. Cela parait choquant, n’est-ce pas ?
– C’est un euphémisme.
– Mais comment pourrait-il en être autrement ? Comment pourrions-nous comprendre cela, si nous ne remettons pas profondément en question ce que nous nous croyons être. Vous voyez… nous en revenons toujours au même point…
– Votre fameux « moi… »
– Fameux ou pas, peu importe. Avouez que c’est là toute la question. Tant que ceci ne sera pas vu, ou partiellement entendu, le monde tournera tel qu’il a toujours tourné, conditionné dans une boucle incessante.
– Qu’on pourrait nommer karma ?
– Si voulez. Mais je ne le place pas à l’échelle de vies humaines. Pour moi, le karma n’est rien d’autre que l’instant. Et il se construit et se déconstruit, toujours dans l’instant. J’ai une autre question pour vous, commissaire. Qu’est-ce que, pour vous, le bonheur ?
– Vous avez le chic pour me mettre au pied du mur. Bon, je suppose que chacun a sa propre définition mais au sens large, je dirai que c’est être… pleinement heureux.
– Pourquoi pleinement ?
– Pour que la moindre petite ombre ne puisse alors plus s’y glisser, cela semble plutôt logique, non ?
– Non seulement c’est logique mais c’est très intéressant. Allons un peu plus loin dans les mots, si vous voulez bien. Par exemple, ce « pleinement », si vous le décortiquiez un peu plus ?
– Et bien… pleinement, totalement, entièrement… complètement, quoi !
– Et ?…
– Vous voulez me faire devenir chèvre, c’est ça ?
– Pas du tout. Avec votre dernier mot, vous avez simplement mis le doigt sur la seule véritable quête qui ait au fond jamais existé. Car, commissaire, si vous « êtes complet » comme vous le dites, y voyez-vous la nécessité d’y mettre un début et une fin ? Qu’existerait-il d’autre, alors ?
… suite
