
XIII- HISTOIRES
Un orage s’est déclaré en toute fin de soirée. La pluie tombe à verse. A l’abri, Robert et Baptiste se tiennent confortablement installés dans deux vieux fauteuils, héritage de la tante de Robert, que celui-ci a gardés. Ils ne sont plus de toute première jeunesse mais l’assise est profonde et moelleuse, c’est pourquoi Robert a tenu à les conserver.
Un feu crépite dans la cheminée. Ce n’est pas qu’il fait très froid au dehors, mais les murs épais de la maison conservent en permanence une froidure, faisant agréablement office de climatisation durant les fortes chaleurs.
Sur la table basse, deux verres emplis d’un alcool fort. Là encore, Robert a puisé dans les réserves de la tante. Une eau de vie qui doit trainer là depuis des années, à en juger par la toux soudaine de Baptiste lorsque celui-ci porte le breuvage à ses lèvres, sous le regard amusé de son hôte.
Après avoir reposé le verre sur la table et s’être remis, Baptiste se tourne vers ce dernier, poursuivant leur discussion de fin d’après-midi qu’ils avaient interrompue pour diner, comme si de rien n’était.
– Et ces théories autour de la réincarnation alors ? Qu’en est-il ? Vous allez me dire qu’elles n’existent pas non plus ? Que c’est une idée de plus ?
– Qu’en pensez-vous, commissaire ?
– Ma foi, si c’est une idée, je dirais qu’elle est intéressante… et quelque part rassurante.
– Vous avez raison.
– Vous allez finir de m’achever ?
– Comme vous êtes drôle, commissaire. Je ne m’ennuie pas avec vous, c’est sûr. Pourquoi dites-vous ça ?
– Mais parce que depuis le début, vous affirmez que les idées n’existent pas.
– Pas réellement, mais je n’affirme rien, commissaire. Vous me posez des questions, je tente d’y répondre. Avec ce qui est vécu là, d’un point de vue « personnel ». N’oubliez pas que nous sommes là dans un paradoxe… des plus surprenants.
Perrichon se tait un instant, avant de reprendre :
– Pourriez-vous concevoir, commissaire, que tout, absolument tout, ne soit QUE des histoires.
– Tout, comme quoi ?
– Votre vie, la mienne. Votre métier. Vos enquêtes. Notre rencontre. Votre venue. Nos conversations. Le temps qu’il fait. Le bourdonnement de la mouche qui vient à nouveau d’entrer puis de ressortir. Les arbres aux dehors. La voiture qui passe. Les flammes qui crépitent dans la cheminée…
– Et… ?
– Vous croyez aux histoires, commissaire ?
– Ça dépend lesquelles.
– Pourtant, une histoire reste une histoire. Toutes ont un début et une fin. A ce titre, sont-elles vraiment réelles ?
– Vu comme ça…
– Pouvez-vous envisager une seconde, une seule seconde, que la mort, et l’après si vous y tenez, soient tout autant des histoires, pas plus réelles au fond que celles de notre rencontre, de nos conversations, du temps qu’il fait… Encore et toujours des histoires. Des histoires parmi tant d’autres dans la grande histoire.
– Vous voulez parler de l’histoire du monde ?
– Ou de la Conscience, englobant de multiples univers, de multiples dimensions, un continuum espace-temps… et tout ce que vous pouvez ou pourrez conceptualiser, imaginer, en interdépendance constante, ne pouvant donc exister de façon propre, autonome, indépendante.
– J’ai l’impression d’être en plein rêve.
– Un rêve, vous dites ?…
… suite
