
XII – LA MORT, ET APRÈS…
– Qu’y a-t-il après la mort ? Très vaste question, commissaire. Et aussi très personnelle.
– Comment ça, personnelle ?
– Depuis que vous êtes arrivé, il semble que je vous ai dit beaucoup de choses. Mais vous ai-je précisé qu’il ne fallait pas me croire ?
– Allons bon. Je vais bientôt partir et vous allez m’annoncer que toutes nos conversations, c’était du pipeau ?
– Pas du tout. Ce que je veux dire par là, c’est que tout ce que nous vivons, absolument tout, n’est que du domaine de l’expérience. Or, comme vous le savez, toute expérience est vécue au travers d’un prisme bien particulier : le mien, le vôtre. Le simple fait de regarder ce verre par exemple, là sur la table, empli de ce bon bordeaux que nous avons acheté ce matin, fait naître en nous un ressenti très différent. Que voyez-vous lorsque vous l’observez ?
– Eh bien je ne peux m’empêcher de me rappeler mon enfance lorsque mon grand-père me laissait goûter à celui qu’il fabriquait, grâce à sa vigne. J’étais jeune alors il l’allongeait avec un peu d’eau. Mais le goût, bien que moins dense, était là. A présent, lorsque je porte à mes lèvres un verre de vin, c’est toute mon enfance qui remonte : la voix rocailleuse de mon grand-père, l’odeur particulière des barriques entreposées dans sa cave humide, la saveur acidulée du vin… Vous avez raison, chaque expérience est particulière. Pourtant, il y a bien une expérience identique à nous deux : le verre et le vin dedans, ça, cela s’appelle un fait.
– Bien sûr, le rêve est unique. Seules les manières de l’appréhender sont propres à chacun.
– Le rêve ?
– Oui, mais passons pour le moment. Nous y reviendrons peut-être plus tard.
– Et donc ? La mort et l’après… c’est aussi une question de regard personnel, c’est cela que vous voulez dire ?
– Exactement, commissaire. Comme tout le reste. Mais quel est votre regard à vous, puisque vous m’avez posé la question ?
– J’ai repensé hier à un documentaire sur lequel je suis tombé un jour, par hasard, à la télé. J’avoue que je l’ai regardé au début plus par curiosité que par réelle investigation sur le sujet. Il s’agissait de témoignages de personnes ayant été déclarées mortes durant un certain laps de temps, lors d’accidents, d’opérations chirurgicales ou de chocs violents… Toutes relataient des expériences post-mortem assez similaires, ce qui rend la chose particulièrement troublante, il faut bien le reconnaitre.
– On appelle cela des E.M.I.
– Oui, c’est le souvenir que j’en ai. Est-ce réellement possible, toutes ces…
– Tout est possible, commissaire.
– J’imagine que ces témoignages tendent alors à prouver que notre expérience ne s’arrête pas à la mort. Mais et vous ? Avec tous ces propos que vous me tenez depuis que je suis arrivé, vous n’avez pas une petite idée ?
– Une idée ? Ah, si nous parlons d’idées, je pourrais effectivement vous en dire plus. Notez cependant que tout cela ne sera toujours que du domaine des idées.
– Je suis quand même curieux de vous entendre là-dessus.
– Votre demande, commissaire, est mal formulée. Qu’y a-t-il après la mort ? Le problème, c’est que dans ce monde, la plupart du temps, la vie est opposée à la mort alors que le véritable opposé, ne serait-ce pas plutôt la naissance ? La vie, elle, est toujours en mouvement. Pourquoi, après la mort, ne serait-elle plus ?
– Vous dites donc qu’il y a bien après une autre vie !
– Non, commissaire, pas une autre vie. Ni après. La vie est toujours LA VIE, mais pas comme vous l’entendez. Les expériences ne sont simplement pas les mêmes. Les multiples dimensions vibrent à des fréquences trop différentes pour être vécues de la même façon.
– Les autres dimensions ?
– Et bien oui, comme en ont témoigné, par exemple, les personnes de votre reportage. Pensez-vous que ce monde, que nous expérimentons au moment même où nous parlons, est le seul qui soit ?
– Heu, je ne sais pas. Vous… vous allez aussi me parler de fantômes, de revenants… d’extra-terrestres !? Est-ce que ce ne sont pas des sujets un peu similaires… ?
– Non, commissaire, je n’en parlerai pas. Tout ceci est beaucoup plus complexe et je ne suis pas sûr que vous soyez prêt.
– Prêt ?
– A envisager l’ « extraordinaire », enfin extraordinaire… Je vous rappelle que nous sommes toujours là dans le domaine des idées… Ce ne sont toujours et encore que des mots. Parfois, ils tentent de pointer l’indicible. Connaissez-vous ce proverbe, que je trouve pour ma part très parlant : « Quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt » ?
– Non, qu’est-ce que cela veut dire ?
– Cela signifie qu’il ne faut pas s’attacher aux mots, commissaire. Les mots sont un peu comme le doigt du sage. Et ne vous méprenez pas, je ne dis pas que vous êtes celui qui regarde le doigt.
– C’est gentil à vous de le préciser… Mais j’ai l’impression de ne pas être plus avancé pour autant.
– Car ce n’est qu’une impression, justement. Une simple impression. Ou autrement dit : une idée, une pensée saisie au vol parce que votre attention se porte dessus. Je vous le répète : ne vous attachez pas aux mots.
– Je vais essayer.
– Non, commissaire, vous n’essaierez pas, là encore, ce ne sont que des mots, transcrivant des pensées… « Je vais essayer » : ne serait-ce pas une pensée de plus ? Ne serait-ce pas ainsi pour tout le reste : « Je m’appelle Baptiste Levernier » : une pensée. « Je suis commissaire de police » : une pensée. « Je voudrais comprendre ce que raconte Robert Perrichon » : une pensée. « Mais qu’est-ce que je fais là ? » : une pensée.
– Je ne serais donc rien d’autre qu’une simple pensée ?
– « Je ne serais donc rien d’autre qu’une simple pensée » : encore une pensée. Portez votre attention sur ce « je » qui commente tout. Qui est-il ? Que signifie-t-il ? Existe-t-il lui-même en tant que pensée ou est-il indéfinissable ?
– Vous allez finir par me retourner le cerveau !
– Encore une…
– Pensée…
– Et ceci s’applique à tout. Même à cette histoire de choix…
– Mais ne m’avez-vous pas dit qu’il n’existait pas.
– Le choix se fait, en tant que pensées. Si vous avez du mal avec cette notion, vous pouvez tout aussi bien vous dire que les choix sont déjà là, avant même que la croyance d’en être l’auteur soit saisie. Mais cela se fait de façon si… instantanée qu’il est quasi impossible de séparer, sur l’échelle du temps, l’action même de la pensée.
– C’est terriblement déprimant ce que vous me dites là…
– Pourquoi ?
– Parce que, si je vous suis, nous ne serions donc pas auteurs de nos choix. On est quoi alors ? Des marionnettes tirées par les fils invisibles d’un destin tout aussi invisible ?
– Mais ces « marionnettes », comme vous dites, ne sont rien d’autre qu’une pensée de plus, appelée ainsi par ignorance de ce que vous êtes vraiment. Le problème, c’est que nous voulons tout savoir, tout connaître, tout décrire, afin de nous rassurer. L’inconnu fait perdre pied et nous n’aimons pas cela. Cela ne correspond pas aux normes de la société dans laquelle tout est catalogué, référencé, étiqueté, nommé.
– Comment vivre dedans alors ? Peu de monde trouverait « normale » la discussion que nous avons en ce moment.
– Il n’est pas nécessaire de parler de ce type de choses à qui ne demande pas.
– Pourtant vous m’en parlez bien, à moi.
– Parce que vous demandez. Parce qu’une « brèche » s’est « apparemment » ouverte quelque part et que vous ne pouvez faire autrement que de vous y engouffrer. Parce que même si vous semblez chercher quelque chose qui vous échappe, vous sentez aussi que ce quelque chose est peut-être déjà là. D’ailleurs, quoi qu’il en soit, ce quelque chose est toujours là. Parfois, les nuages sont si denses dans le ciel qu’on ne voit plus le ciel bleu. Et qui pourrait bien décider de les chasser ? Cela se fait, au moment où cela se fait, c’est tout. Les mots… ne pourront jamais décrire parfaitement, ils servent surtout à tenter de comprendre l’incompréhensible et c’est là tout le paradoxe. La véritable connaissance n’est pas là. Mais revenons à notre conversation au sujet de la mort. Vous étiez resté sur une explication que vous aviez entendue. Vous ne m’avez pas vraiment donné votre version.
– Alors, il va me falloir remonter à mon enfance, et à ma brève éducation religieuse lorsqu’on nous enseignait qu’en fonction de nos actions, nos âmes iraient dans un paradis où tout serait paix éternelle, ou dans un enfer où nous brûlerions à tout jamais…
– Mais vous me racontez toujours là des choses que vous avez apprises. Dites-moi plutôt quel est votre ressenti, à vous ?
Baptiste reste silencieux, se devant de reconnaître qu’il n’en sait finalement trop rien. Jusqu’alors, ses questionnements avaient été beaucoup plus d’ordre professionnel, sur comment coincer les voleurs, les dealers et les criminels par exemple. Ou comment réussir à amadouer ce foutu chat. Ou encore sur les regrets, parfois, dus à la solitude que son métier lui a apportée.
– Avez-vous peur de mourir, commissaire ?
– Et bien… vous allez rire. Figurez-vous que, jusqu’à ce que je vous rencontre, je ne m’étais jamais vraiment posé la question.
– Pourtant, dans votre métier, la mort, vous devez y être confronté en permanence.
– C’est vrai. Mais puisque vous soulevez la question, je suppose que lorsque le moment viendra, je ne partirai pas forcément de gaité de cœur.
– Pourquoi ?
– Mais parce qu’ici… c’est ma vie, faite d’un métier et de personnes que j’aime… ce que je veux dire par là, c’est que tout cela, je le connais. Je sais ce que je perdrai. Et pour trouver quoi ? Je n’en sais fichtre rien ! Peut-être rien du tout. Ou alors cet endroit dont parlent ceux qui disent y être allés. Peut-être finalement, de l’autre côté, sommes-nous toujours les mêmes ?…
– Mais qui vous dit d’abord qu’il y a un « autre côté » ? N’est-ce pas encore une idée ?
… suite
