La dernière enquête – VIII

VIII – MYSTÈRE

– Que voulez-vous dire !? 
– Eh bien, nous revenons à cette fameuse notion du « moi », ce moi qui serait donc la personne n’est-ce pas ? et dont nous avons cherché à définir ce qu’il était.
– J’avoue que je ne suis pas encore parvenu à répondre à votre question.
– Ah, commissaire ! Essayez, essayez… jusqu’à ce que vous compreniez que vous n’y parviendrez pas, pas du point de vue de ce que vous croyez être : Baptiste Levernier, commissaire de police, et tout ce qui s’ensuit.
– Cela me semble très compliqué votre histoire !
– Semble, oui, alors que c’est en réalité si simple. Mais il faut reconnaitre que l’humain est très attiré par ce qui est compliqué.
– Ah bon ? Vous croyez ?
– J’aime votre humour, commissaire.
– Mais j’ai pourtant l’impression d’être quelqu’un ! Allez-vous me dire que mon corps n’existe pas ! Que mes pensées n’existent pas ! 
– N’allons pas si loin. Ce qui est de trop, façon de dire, c’est plutôt l’appartenance que nous en avons : c’est moi, c’est vous, ce sont mes pensées, pas les vôtres, c’est votre visage, pas le mien, et tout ceci est juste, d’une certaine façon. Mais vous voyez comme à force d’appartenances, tout y est finalement passé : mon mari, ma femme, mes enfants, ma maison, mon chien, mon métier, ma voiture, ma terre, ma ville, mon pays, mon corps, mes pensées, mes idées, mes convictions…  Vous voyez comme cela a créé des limitations, puis des divisions, puis des guerres.  Pas besoin d’aller bien loin pour en être témoin. Dans votre métier, vous êtes aux premières loges, n’est-ce pas ? Pour en revenir à nos moutons, disons que le corps, les pensées… existent, d’une certaine manière ou devrions-nous plutôt dire « apparaissent », oui cela semble plus juste, quoique… mais bon restons là-dessus pour le moment. Tout ce que l’on considère comme existant n’est somme toute qu’apparence, définie par un certain regard. Un point de vue particulier. Si particulier, qu’après la naissance, au fur et à mesure du développement, ce point de vue semble prendre de la consistance, une densité, et former un « moi ». Un moi qui n’est donc rien d’autre qu’un simple point de vue.
– Multiplié par huit milliards, tout de même…
– Si on veut. Huit milliards de points de vue, mais qui ne découlent en réalité que d’un seul.
– Lequel ?
– Ah ça, commissaire, il n’y a que vous pour le voir. Pour le comprendre, d’une certaine façon.
– Mais vous, vous l’avez compris ?
– Je n’ai rien compris, commissaire, au sens où vous l’entendez. Car il n’y a rien à comprendre. Comprenez-vous ?
– …
– A mon tour de poser une question. Pourquoi êtes-vous là ?
– Je me le demande encore.
– Mais qui se le demande ? Est-ce Baptiste Levernier ?
– Qui d’autre ?
– Est-ce Baptiste Levernier qui a eu l’idée de venir me rendre visite ? Est-ce Baptiste Levernier qui a ressenti l’envie de venir jusqu’ici ? Où y a-t-il quelque chose d’autre qui vous a poussé ? Vous m’avez dit avoir été interpellé par notre première rencontre. Vous vous en souvenez ? Qu’est-ce qui vous a interpellé ? Soyez tout à fait honnête avec vous-même, commissaire.
– Eh bien… vous savez, dans mon métier, j’en vois de toutes les couleurs mais je parviens cependant à rester celui que j’ai toujours voulu être. Je suis habité par la mission que je me suis donnée et c’est pourquoi je n’écoute que d’une oreille ce que je suis amené à entendre, et grand dieu, on peut dire que j’en entends ! Ce qui a fait la différence dans votre cas, si vous me permettez l’expression, je crois que c’est cette histoire de… film… enfin… ce que vous avez dit lorsque vous êtes venu au commissariat, vous vous rappelez ? Vous aviez parlé d’un… scénario, ou quelque chose comme ça. J’ignore ce qui a pu déclencher en moi ce besoin de vous revoir, c’est un vrai mystère, je l’avoue. Et je ne parviens plus à le chasser de mes pensées.
– Je comprends, commissaire. Mais ne vous souciez pas de ce que j’ai pu dire. Voyez plutôt ce que cela touche en vous.

Baptiste sent à nouveau monter en lui cette sensation bizarre qui l’avait envahi après le départ de Perrichon lors de leur première rencontre, et après, lorsqu’il y repensait.

– C’est vrai. Mais qu’est-ce que c’est ?
– C’est par là que vous devez aller. Pas dans les explications, ni dans les tentatives pour trouver des réponses. De toute façon, ne vous inquiétez-pas, vous irez, quoiqu’il arrive. Vous n’avez pas le choix, commissaire. Vous l’ai-je déjà dit ? Car le choix n’existe pas.

suite

Un avis sur « La dernière enquête – VIII »

Laisser un commentaire