La dernière enquête – VI

VI – PREMIERS INDICES

– Comment ça, je n’existe pas !
– Eh bien oui. Vous êtes-vous jamais demandé ce qu’est réellement votre existence ? Vous êtes persuadé que vous existez, soit, c’est un fait apparemment avéré, indiscutable, tout le monde en est certain, mais personne ne se pose jamais la question :  Qui existe ? Existez-vous vraiment, commissaire ?
– Cela me semble difficile de dire le contraire.
– Difficile, oui… pas impossible. Comme je vous l’ai dit, mettez de côté votre esprit cartésien, il ne vous sera d’aucune aide. Ou bien si après tout, avec vous, on peut peut-être commencer par là. Mais il faut quand même y mettre du vôtre, si vous voulez aller jusqu’au bout… enfin « au bout », façon de parler.
– Ne vous en faites pas pour moi, je suis quelqu’un de naturellement curieux et je suis prêt à jouer le jeu.
– Oui, commissaire, prenez-le ainsi, comme un simple jeu. Après tout, un peu de détente ne peut pas vous faire de mal.
– Si vous le dites.
– Et puis, je vous rappelle que c’est vous qui avez insisté.
– C’est vrai. Alors allez-y, je vous écoute.
– Commissaire…
– Baptiste.
– Baptiste, oui pardon… Qui êtes-vous ? 
– Qui je suis ? Mais je crois vous l’avoir déjà dit : commissaire de…
– Non, non ! Pas ce que vous faites ! Je vous repose la question : Qui-êtes-vous ?
– Eh bien, je m’appelle Baptiste Levernier mais vous le savez…
– Commissaire, je ne vous demande pas comment vous vous appelez, je vous demande qui vous êtes, vous.
– …
– C’est un bon début de réponse.
– Attendez, attendez, laissez-moi réfléchir bon sang ! Je dirais… moi. Je suis moi, je ne sais pas comment dire autrement.
– Très bien. Et pouvez-vous me dire où se trouve ce moi ?
– Et bien ici, là !
– Votre torse ? Vous êtes votre torse ?
– Non enfin, là… là… là… mon torse, ma tête, mes jambes, mon corps quoi !
– Vous êtes votre corps ?
– Oui. Je crois.
– Vous croyez. Donc, vous êtes votre corps. C’est votre corps qui dit cela ?
– Heu… non, ce sont plutôt mes pensées.
– Que vous situez où ?
– Là.
– Dans votre tête ?
– Et bien oui ! Où d’autre ?
– Si vos pensées se trouvent là, y sont-elles toutes, depuis que vous êtes tout petit ?
– Evidemment non ! Elles viennent, elles s’en vont.
– Vous êtes donc d’accord pour dire que les pensées ne sont en réalité pas dans votre tête.
– Vu comme ça…
– Revenons à votre corps. Imaginez que lors d’un accident, vous perdiez vos deux jambes. Seriez-vous encore ce « moi » ?
– Hum… Absolument !
– Et si vous perdiez vos deux jambes et vos deux bras ?
– Toujours moi.
– Si vous perdiez votre ouïe, votre vue, votre odorat ?
– Idem
– Et si vous perdiez votre tête ?
– Là, je vous arrête. Il n’y aurait plus de moi pour penser.
– Qu’en savez-vous ? Puisque vous avez convenu que les pensées viennent et s’en vont et qu’elles ne logent pas dans votre tête.
– J’en sais… j’en sais… et bien…
– Difficile, hein commissaire, de laisser place à ce que l’on ne sait pas.
– Mais c’est vous qui m’embrouillez !… Bon, les pensées n’y sont peut-être pas en permanence mais c’est pourtant bien de là qu’elles partent, non ?
– C’est une hypothèse.
– Une hypothèse qui a quand même été admise, et certifiée.
– Par qui ?
– Par la science, évidemment ! D’ailleurs, d’après les études et les expériences, il a été prouvé que lorsque des zones spécifiques du cerveau sont défaillantes, les sujets ne sont plus aptes à raisonner, à se souvenir, donc à penser, j’imagine.
– Mais que faites-vous de ces personnes dont ces fameuses zones sont totalement inaptes et qui, pourtant, à un moment donné, parviennent à se souvenir de tout ? D’où émergent-elles, alors, ces pensées ?
– J’avoue que vous me posez une colle. C’est possible ?
– Il semblerait… Ne pourrait-on pas alors en déduire que les pensées ne proviennent en réalité pas de notre cerveau ? Mais je vous vois soucieux. Voulez-vous que nous fassions une pause ?
– Pas du tout, je suis toujours curieux, j’ai l’impression d’être sur une nouvelle enquête.
– Pas si faux. Mais vous conviendrez, commissaire, que vous n’avez pas répondu à la question. Où est-il, ce « moi » que vous ne savez ni vraiment décrire, ni vraiment situer. Et quel est-il ?

Le jour commence à décliner. Le bleu du ciel au loin se teinte de trainées ocre, rose, orange formant un magnifique kaléidoscope. Au bout d’un long moment de silence, perdu entre réflexions et hésitations, Baptiste soupire.

– Eh bien, je dirais que ce que je suis, ce sont tout de même mes pensées. Mais, pour être plus précis, un amalgame de pensées. En effet, ce serait assez logique, somme toute. Ce « moi » dont vous parlez, est donc une sorte de raisonnement constitué de mes pensées.
 – Qui se situeraient en-dehors de votre corps, on ne sait trop où.
– J’admets que cela parait bizarre. Ce ne sont pas des choses sur lesquelles on a l’habitude de se pencher.
– C’est vrai. Mais il y a tout de même deux choses qui clochent dans cette théorie. Un : si vos pensées ne sont pas dans votre tête, comment savez-vous que ce sont les vôtres ? Deux : si vos pensées sont ce que vous êtes, alors « qui »  les connait ?

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