
La cloche d’une petite église sonnait dans la grisaille de cette fin de matinée. Une trentaine de personnes se tenaient un peu en retrait, les mains agrippées à des parapluies, les nuages menaçant de crever leur masse sombre à tout moment.
S’engageant sur l’allée gravillonnée, un break noir avança lentement, passa devant le petit groupe et s’arrêta à quelques mètres de l’église. L’homme au volant tira le frein à main, sortit, salua discrètement l’assemblée avant d’aller ouvrir les deux portes arrière du véhicule. Quatre hommes attendant sur le côté firent alors quelques pas et se penchèrent pour en retirer avec précaution une longue caisse en bois de peuplier qu’ils hissèrent à hauteur d’épaules. Puis, lentement, ils prirent la direction du porche, vers les deux immenses portes au bois écaillé et aux ornements en fer rongés, rouillés par les années, grandes ouvertes mais laissant à peine entrapercevoir l’intérieur sombre, presque un gouffre, de l’église. A leur suite, le groupe se mit en mouvement pour entrer. Les visages étaient graves.
Seuls les anciens du village étaient venus ainsi bien sûr que la famille, peu nombreuse au demeurant. Aujourd’hui, on enterrait Maurice, l’ancien boucher à la retraite depuis plus de vingt ans déjà. Après lui, la boucherie n’avait jamais été reprise. Il fallait dire que la plupart des villageois avaient déjà pris l’habitude de s’approvisionner au centre commercial qui avait poussé aux portes du village, comme un champignon géant. Certains avaient bien tenté de rester fidèles à Maurice mais le centre commercial disposait de beaucoup trop d’atouts. Peu à peu, Maurice avait vu l’activité de son commerce péricliter et c’était sans regret qu’il avait tiré le rideau lorsque le temps était venu.
Maurice aurait eu quatre-vingt-neuf ans aujourd’hui. Il ne soufflera pas les bougies que Jeanne, sa femme, aurait pris la précaution de sortir la veille pour ne pas avoir à les chercher au dernier moment. Maurice n’aurait pas apprécié. De son vivant, dès qu’un couac venait perturber son sens minutieux de la prévoyance, il ne se privait pas pour balancer quelques mots bien sentis à celui ou celle qui l’avait contrarié. Maurice tatillonnait sur tout. Jeanne, à ses côtés depuis des années, en faisait particulièrement les frais.
Le son funèbre d’un orgue s’éleva dans l’air glacial parfumé d’encens que les murs épais de l’église emprisonnaient. On s’installa, la casquette à la main, le parapluie trempé déposé précautionneusement contre le banc, la pluie ayant finalement décidé de s’abattre sur le cortège au moment où celui-ci s’était mis en marche pour entrer dans l’église. Des toux grasses résonnèrent dans le silence.
La famille se tenait tout devant, Jeanne au premier rang entre Catherine et Patrick, ses deux enfants. Sa taille déjà fine lorsqu’elle était jeune s’était à peine épaissie avec le temps mais, aux côtés de ses deux grands ayant hérité de la stature imposante de leur père, elle semblait à cet instant particulièrement fragile. Les larmes ne cessaient de glisser sur la peau de son visage creusé de sillons. Quand la musique se tut et que le prêtre, ajustant son micro, commença son oraison, ses épaules furent secouées de spasmes qu’elle ne put contenir.
Catherine tourna discrètement la tête vers elle et l’observa. Sentant le regard de sa sœur, Patrick lui jeta un coup d’œil, le sourcil levé. Celle-ci haussa légèrement une épaule, en signe d’incompréhension. Tous deux se tournèrent à nouveau vers le prêtre.
A la sortie de l’église, Catherine et Patrick durent soutenir Jeanne qui semblait avoir beaucoup de mal à avancer. Leurs regards incertains se croisèrent à nouveau un instant puis, encadrant leur mère sous la pluie qui s’était transformée en bruine froide, ils prirent le chemin du cimetière attenant à l’église, suivis par le reste de la famille et les anciens du village pour un dernier hommage au mort.
Tout le monde s’amassa autour de la tombe. Jeanne était toujours prostrée. Quelques murmures se fondirent dans la foule. A quatre-vingt-neuf ans, il fallait pourtant bien s’y attendre. On le savait qu’à cet âge-là les jours étaient comptés. Et puis, elle devait les compter depuis pas mal d’années, Jeanne, vu comment son mari la traitait. Ce n’était un secret pour personne. D’ailleurs le Maurice, il n’était pas au mieux de sa forme depuis un moment déjà. Ce n’était donc pas une surprise en soi.
Catherine et Patrick s’étaient occupés de tout : les pompes funèbres, la cérémonie, ainsi que la mise en place de tables, de verres et de bouteilles avec quelques bricoles pour accompagner les boissons dans une petite salle où tous s’étaient rendus, une fois Maurice déposé dans son ultime demeure.
Jeanne, les yeux vides, s’était assise sur une chaise en retrait. Autour d’elle, les conversations se relâchèrent un peu. Après avoir évoqué durant quelques instants la vie de Maurice, on glissa sur d’autres sujets. Le coût de la vie qui augmentait, les difficultés des uns, les soucis des autres, le village qui se désertait de plus en plus. On commenta avec espoir la reprise de la supérette. Peut-être redynamiserait-elle l’économie locale. Ferait revenir du monde. Et peut-être pourrait-on alors envisager la réouverture de l’école maternelle.
Hagarde, Jeanne n’écoutait pas. Tout en s’occupant de servir les boissons, Catherine l’observait du coin de l’œil. Elle ne comprenait pas. Durant toute son enfance, et même après, jamais elle n’avait vu Maurice se soucier de leur mère. Lorsqu’il était en activité, seule la boucherie comptait. Il y faisait des heures pas possibles, tout occupé à gérer les pièces de viande qu’il achetait à cinquante kilomètres de là, qu’il découpait, qu’il bichonnait tendrement avant de les poser avec soin derrière sa vitrine. Les fins de soirée après les repas, il les passait généralement dans ses carnets de compte. Ou bien il allumait la télévision devant laquelle il s’endormait. On pouvait dire que la boucherie avait été toute sa vie. Il avait mis Jeanne à la caisse. Pas question de prendre quelqu’un d’autre. Économies avant tout. Est-ce que cela lui avait plu à Jeanne, cet emploi même pas rémunéré ? Celle-ci n’en avait jamais rien dit. Catherine sentit son cœur se pincer. Tout cet argent que Maurice avait épargné. Pour qui ? Pour quoi ? Certainement pas pour en faire profiter sa famille. L’argent avait été placé, un point c’est tout. Et une fois à la retraite, ce n’était pas pour autant qu’il avait lâché du lest. Du début jusqu’à la fin, Maurice s’était contenté de se construire une petite vie bien à lui, l’argent en sécurité sur un compte épargne, et Jeanne avait continué de le servir, comme elle l’avait toujours fait.
En la voyant ainsi ratatinée sur sa chaise, totalement perdue, Catherine pensa une fois de plus à la complexité des relations, celle de ses parents mais aussi la sienne, celle de Patrick et de nombreuses autres personnes de son entourage, qui n’étaient pas non plus limpides. Au fond, jamais elle n’avait su ce qui avait réellement animé leur mère. Jeanne était d’une génération où rien ne s’exprimait, où tout se taisait.
Catherine détourna les yeux à la recherche de Patrick. Elle l’aperçut, un verre à la main, discutant avec les anciens du village. Il leur faudrait voir rapidement ce qui serait le mieux pour leur mère. Etait-il raisonnable de la laisser seule désormais dans cette grande maison, bien que, il fallait le reconnaître, à soixante-seize ans, Jeanne était encore très autonome, se déplaçait sans difficulté, faisait ses courses et la cuisine, même si ce n’était plus les plats d’autrefois. Mais enfin un accident était si vite arrivé. Surtout à présent, elle avait l’air si désemparée qu’on pouvait sans doute craindre le pire. Une chute, un oubli, éteindre le bouton du gaz par exemple, pouvaient avoir des conséquences dramatiques. Catherine se mit à lister dans sa tête les choses à prévoir : le port d’un bracelet d’urgence, une aide-ménagère qui apporterait un peu de compagnie et surveillerait par la même occasion l’état de santé de Jeanne. Elle et Patrick ne s’éterniseraient pas au village. Trop de travail. Trop de souvenirs.
*
Durant les premières semaines, Jeanne déambula dans les allées du cimetière comme une âme en peine. Elle s’agenouillait devant la tombe de Maurice, dont un portrait elle y avait tenu ornait la stèle, et laissait ses larmes couler, couler, couler… sans qu’elles ne semblassent vouloir s’épuiser.
Pour la première fois de sa vie, Jeanne regardait Maurice en face. Pour la première fois de sa vie, elle pouvait lui dire tout ce qu’elle avait sur le cœur. Et ce n’était pas joli, joli. Mais Jeanne n’en avait cure. La mort de Maurice avait fait s’écrouler en elle le mur qu’elle s’était bâti pour se préserver d’une vie qu’elle n’avait en fait, elle le réalisait aujourd’hui, jamais aimée. Qu’elle avait même détestée ! Et sa colère était à la mesure de la rancœur qu’elle éprouvait à n’avoir jamais su se lever devant Maurice pour lui annoncer un beau matin qu’elle avait fait sa valise et qu’elle partait.
Elle se voyait à présent telle qu’elle était lorsque Maurice était encore de ce monde : ligotée. Elle comprenait pourquoi sa vie lui avait paru sans aucune saveur. Elle n’en avait rien goûté. Tout ce qu’elle avait fait ou dit n’avait été que pour plaire à Maurice.
Jeanne se rappelait le jour où il avait posé le regard sur elle, où il l’avait dominée. Elle avait ployé le sien pour s’offrir quelques mois plus tard, du moins l’avait-elle pensé, dans un mariage alors la norme quand on se fréquentait régulièrement. Ainsi avaient passé les années durant lesquelles Jeanne avait seulement pensé qu’elle n’était point malheureuse.
Et puis, Maurice lui avait fait deux enfants, l’avait laissée s’en occuper jusqu’aux sept ans de l’aîné (à cet âge-là, Maurice estimait que l’on devait savoir se débrouiller seul et veiller sur plus petit que soi). Puis, il l’avait installée sur un tabouret, derrière la caisse de la boucherie. Toute la journée, Jeanne encaissait.
Elle avait continué d’encaisser lorsque la boucherie fut fermée. Jeanne encaissait l’attitude de son mari, ses paroles désobligeantes, ses absences de plus en plus répétées, son peu de considération, elle encaissait Maurice tout entier parce qu’elle était sa femme, la mère de ses enfants et, avait-il même dit un jour, une pauvre fille qu’il avait eu la bonté d’épouser quand personne n’en aurait voulu. Une fois ou deux pourtant lorsqu’elle était encore jeune, Jeanne avait posé son regard sur le miroir de l’armoire de la chambre. Celui-ci avait reflété une silhouette et un visage qu’elle avait trouvés plutôt agréables, voire même jolis, et de longs cheveux noirs, souples et soyeux, qui avaient fini par blanchir définitivement.
C’était donc tout cela que Jeanne remettait en question devant le monument funéraire, devant le visage gras de Maurice qui la regardait de ses deux petits yeux porcins. Comme il était moche, ce visage ! Comme il était laid ! Maurice en prenait pour son grade. Jeanne s’était laissée aller au début à tous les vilains mots qu’elle connaissait, qui n’étaient au fond pas si terribles que cela, à la mesure sans doute de sa vie terne et sans relief, puis ensuite à ceux qu’elle avait entendus de droite à gauche, dans la bouche de ces adolescents rebelles qu’elle croisait parfois et qu’elle écoutait malgré elle. Des mots d’une brutalité effarante, qu’elle répétait à présent, avec l’ardeur de la révolte ! Mais Jeanne ne les prononçait pas à voix haute, oh non ! Elle avait bien trop peur d’être entendue par des oreilles indiscrètes. Tout se passait dans sa tête, là où les pensées les plus viles pouvaient s’en donner à cœur joie alors que le dehors, lui, restait digne.
Parfois, lors d’un chapelet d’insultes particulièrement colorées, Jeanne se mettait à rire, c’était plus fort qu’elle. Elle imaginait la tête de Catherine et de Patrick s’ils pouvaient lire dans ses pensées. Elle se rendait compte que ces instants d’hilarité calmaient sa douleur de s’être ainsi perdue dans une vie qui n’aurait jamais dû être la sienne.
Le processus de guérison était en chemin.
Puis le temps de la colère, et des rires, passa. Mais Jeanne venait toujours sur la tombe de Maurice. Elle en avait encore besoin. Besoin de le regarder en face. Et curieusement, était-ce le fait qu’elle venait à présent à une heure où les rayons du soleil illuminaient le portrait, celui-ci ne lui montrait plus l’image de l’homme qu’elle avait appris ainsi à détester mais lui renvoyait le sien. Par cet effet de miroir, c’était comme si, au-travers des yeux de Maurice, elle se regardait, s’observait, s’accueillait. Et quelque chose de doux faisait son chemin, la traversait. Et Jeanne pleurait. Mais ce n’était plus de douleur, ni de regret.
Jeanne s’ouvrait. Comme une fleur dont les pétales s’épanouissent sous la chaleur du soleil. Elle sentait des frissons la traverser, respirait profondément, goûtait la sérénité du printemps qui s’annonçait, se sentait relier à quelque chose de plus grand qu’elle ne savait nommer. Le plus étonnant était que ses soixante-seize-ans n’avaient plus l’importance qu’elle leur avait donnée quand elle s’était effondrée en réalisant que la mort de Maurice ne lui avait laissé qu’un grand champ de ruines. Les ruines s’étaient peu à peu dispersées comme des poussières dans le vent, ne restait à présent que ce grand champ immense. Jeanne sentait qu’elle pouvait désormais en faire ce qu’elle voudrait.
Au-travers de la mort de Maurice, Jeanne apprenait. Elle réalisait qu’il n’avait peut-être été, au fond, que le geôlier qu’elle avait cru voir. Peut-être aurait-elle pu réellement faire sa valise il y a bien longtemps, Maurice aurait-il pu l’en empêcher ? Pourquoi s’était-elle astreinte à rester à ses côtés ? Quelle était cette force qui l’avait poussée à subir une vie qu’elle sentait, confusément jusqu’alors, ne pas être la sienne, qu’elle n’avait jamais eu la simple idée de remettre en question ? Qui avait décidé ? Et pour qui ? Jeanne se laissait aller à tous ces questionnements qui venaient du plus profond d’elle. C’était comme un chant, qui partait de l’intérieur de son ventre, qui montait en elle et la berçait.
Jeanne guérissait d’elle-même.
Le quatre-vingt-onzième jour après l’enterrement de Maurice, alors que Jeanne se tenait droite devant la tombe, un papillon traversa l’espace. Il passa et repassa plusieurs fois sous son nez, zigzaguant, virevoltant dans un numéro de danse aérienne. Un long moment, elle l’observa tandis qu’une bouffée de bonheur venue d’on ne sait où s’emparait d’elle. Le papillon soudain s’envola plus haut, et encore plus haut. Jeanne le suivit des yeux pour ne pas le perdre de vue. Son regard s’éleva au-dessus de la stèle, au-dessus du mur gris entourant les tombes, au-dessus des plus hautes branches des arbres, au-dessus même des nuages blancs flottant dans le ciel bleu.
Jeanne devint papillon.
Elle se sentit soudain incroyablement légère. Un grand poids venait de tomber, qui s’en était sans doute allé rejoindre Maurice six pieds sous terre. Cela avait été si simple que Jeanne en resta tout étourdie.
Un sourire illumina son vieux visage. Elle abaissa ses yeux sur la tombe de Maurice puis, avec un petit hochement de tête, comme l’on ferait pour dire merci, elle se détourna et sortit définitivement du cimetière.
Jeanne avait peut-être soixante-seize-ans mais la vie lui avait fait la grâce d’une santé sans accrocs particuliers. Si une bonne partie du compte épargne de Maurice irait à leurs enfants, il lui en resterait encore bien suffisamment pour assouvir ses désirs de voyages. A son rythme bien sûr. Elle rêvait de croisières depuis que Maurice lui en avait promise une, au tout début pour leur voyage de noces, puis plus tard, un jour, il verrait… il avait la boucherie à s’occuper. Finalement, ils ne l’avaient jamais faite.
