

C’était une belle journée, ensoleillée, diffusant une douce tiédeur, une journée comme il les aimait. Une journée à conclure des affaires. La maison était affichée depuis à peine trois jours que déjà quatre visites étaient programmées dont celle qu’il s’apprêtait à effectuer avec le premier client à s’être manifesté. Type sérieux, boulot stable, bien rémunéré, apport confortable, crédit bancaire assuré. Confiant, il glissa la clé dans la serrure et débuta la visite en commençant par le grand séjour, la cuisine et les chambres. Arrivé à la salle de bain, il poussa la porte et s’arrêta net tandis que son dossier se répandait à terre et que son potentiel acheteur s’affaissait derrière lui dans un bruit sourd.
Dans la baignoire de la salle de bain entièrement rénovée, gisait un homme couvert de sang, une coupure nette au travers de la gorge, tournant vers la porte un regard vide, comme un ultime appel à l’aide.
Reprenant ses esprits il se pencha sur son client et constatant que celui-ci respirait toujours, il sortit de sa poche son portable, de son portefeuille une carte de visite puis composa le numéro de téléphone inscrit dessus.
– Allo commissaire Morel ? dit-il d’une voix mal assurée. C’est encore moi.
*
Il avait fait la connaissance du commissaire Morel trois mois plus tôt, lors d’une convocation après la découverte de son premier mort. Cela s’était passé durant la visite d’une propriété à la Ferté-sous-Jouarre. Précédant sa jeune et jolie cliente dans une belle maison tout en pierres, il lui faisait découvrir une à une les pièces décorées dernière tendance, façon épurée. La jeune femme le suivait, poussant des cris de ravissement en découvrant le salon immense, la terrasse avec vue sur un grand jardin, la salle de bain équipée d’une somptueuse douche italienne et d’une baignoire spa multi jets. Puis, ils s’étaient dirigés vers la première chambre et c’est alors qu’ils l’avaient vu. Une profonde entaille à la gorge, le corps reposait en travers du lit sur les draps imbibés de sang. Il était resté un moment interdit sur le seuil puis, sous les yeux muets d’horreur de sa cliente, il avait brusquement refermé la porte ne trouvant rien d’autre à dire que « désolé, la maison n’est plus à vendre. » Ensuite, alors que la jeune femme s’était précipitée dans les toilettes d’où il l’avait entendue régurgiter, il avait composé le 17 sur son clavier téléphonique.
− Allo, la police ? Je vous appelle pour un meurtre !
Une voix monocorde lui avait répondu :
− C’est pour vous dénoncer ?
− Mais non ! Je suis témoin d’un meurtre ! Enfin témoin, pas vraiment. Il y a un cadavre dans la maison que je suis en train de faire visiter !
− Et comment savez-vous qu’il s’agit d’un meurtre ? C’est peut-être un suicide.
− Ça m’étonnerait ! Cette maison est en vente depuis plus d’un an et personne n’y habite.
− Peut-être quelqu’un y-a–t-il eu accès et s’y est-il suicidé ? avait proposé la voix.
− Pas de cette façon, enfin ! s’était-il écrié. Se trancher la gorge, quand même, il y a d’autres moyens !
Après un bref silence, la voix au bout du fil avait alors demandé, d’un ton soudain sec et autoritaire :
− Bon, on va commencer par le commencement. Vos nom et prénom.
− Mallarmey, Stéphane, avait dicté celui-ci, se mettant inconsciemment au garde-à-vous.
Au silence qui avait suivi, Mallarmey avait visualisé son interlocuteur perdu dans sa mémoire, peut-être au temps lointain des bancs du lycée où il aurait pu entendre ce nom. Enfin, rien n’était moins sûr. Mais il avait tout de même précisé :
− Comme le poète. Mais ça ne s’écrit pas pareil.
− Le poète ?
− Et bien oui, le poète : Stéphane Mallarmé.
Imperturbable, l’interlocuteur avait poursuivi à l’autre bout du fil, remplissant certainement une fiche obligatoire dès lors qu’un appel atterrissait :
− Profession.
− Agent immobilier.
− Et poète.
− Mais non, enfin !
− Vous ne seriez pas en train de vous payer ma tête, par hasard ?
− Ecoutez, je vous dis que je suis agent immobilier ! Et là, je suis en pleine visite, voyez-vous ! Enfin j’étais, vu que ma cliente est partie rendre son déjeuner dans la cuvette des WC. Car figurez-vous que sur le lit de l’une des chambres, il y a un homme allongé, visiblement mort, et de façon pas très naturelle si vous voulez mon avis.
Il avait dit cela sur un ton féroce, pour faire bouger le gros lourdaud au bout du fil.
Deux policiers étaient venus, avaient constaté que la scène était visiblement du ressort de la criminelle. Mallarmey avait été convoqué dans les locaux de la police judiciaire de Meaux dès le lendemain. Le commissaire Morel s’était alors présenté à lui. Ce dernier l’avait invité à pénétrer dans une petite pièce sans fenêtre qui sentait le renfermé. Mallarmey s’était assis du bout des fesses sur la chaise inconfortable que le commissaire lui avait désignée tandis que lui-même s’était installé derrière un bureau plus de toute première jeunesse, se laissant tomber dans un fauteuil usé jusqu’à la trame. Le policier l’avait ensuite observé de ses yeux sombres indéfinissables avant de commencer son interrogatoire.
Une fois rentré chez lui, Mallarmey s’était affalé dans son canapé, épuisé. Une canette de bière à la main, il avait allumé machinalement la télé et zappé, le regard absent. Mais ça cogitait dur à l’intérieur.
Malgré l’insistance du commissaire qui lui avait conseillé de se faire prescrire un arrêt de travail, au moins pour quelques jours, « ce serait mieux, le choc émotionnel », il avait catégoriquement refusé. L’agence Tout’Imo qui l’employait depuis plus de cinq ans était déjà dans une passe difficile et il n’avait aucune envie de perdre ses clients, donc ses honoraires, même pour cause de cadavre.
La découverte du deuxième corps avait été tout aussi éprouvante. Cela aurait peut-être dû être plus facile à gérer, après tout, ce n’était plus son premier mort mais, avait-il confié au commissaire Morel, il avait déjà réussi tant bien que mal à se sortir le premier de la tête et voilà qu’à peine un mois plus tard, il était confronté à une nouvelle horreur. L’homme, mutilé de façon identique, entaille profonde à la gorge, baignant dans un ruissellement sombre, se trouvait dans une maison en vente depuis de trop longs mois dans le charmant petit hameau de Busserolles. Le couple qui l’accompagnait était vivement intéressé par cette demeure que Mallarmey pensait pouvoir enfin caser. A peine la visite entamée et le hurlement hystérique de la femme, évidemment l’affaire était tombée à l’eau.
Le commissaire Morel lui ayant donné lors de leur première rencontre un numéro de portable où Mallarmey pouvait le joindre, en cas de besoin ou pour tout autre élément susceptible d’aider l’enquête, celui-ci l’avait donc directement contacté sans passer par la case départ. Morel était resté silencieux mais Mallarmey s’était bien douté qu’il l’écoutait avec attention. C’était sûr, Morel devait se poser des questions. Deux meurtres à un mois d’intervalle, mêmes circonstances, même témoin oculaire, c’est-à-dire lui. Le fait qu’il était accompagné ne comptait visiblement pas pour Morel qui l’avait gardé plus longtemps que la dernière fois, histoire, sans doute, de creuser un peu plus son profil. Mais enfin, il n’avait aucune raison d’être mêlé à ces affaires. Et, même si Morel avait son petit sourire rassurant au bord des lèvres du type « ne vous inquiétez-pas, je sais très bien que vous n’y êtes pour rien » Mallarmey avait tout de même senti son regard indéchiffrable peser sur lui.
Alors évidemment…
− Allo commissaire Morel ? C’est encore moi.
Cela devenait une sinistre plaisanterie. Si l’on pouvait parler ainsi.
Mallarmey pénétra donc une nouvelle fois dans le bureau du commissaire. Celui-ci n’affichait cette fois pas son léger sourire. Les yeux du policier étaient aussi noirs qu’une nuit sans lune.
− Bien, monsieur Mallarmey, dit Morel joignant ses deux mains. Nous avons visiblement un problème. Et il semble que vous vous trouviez pile en son centre.
− Mais je vous assure que je n’y suis pour rien ! s’exclama Mallarmey indigné par ce sous-entendu, je ne sais même pas qui sont les personnes qui ont été tuées !
− Mais vu que vous êtes amené à chaque fois à en faire la macabre découverte, il y a déjà au moins ce point commun. Pourquoi ces cadavres sont-ils retrouvés dans des maisons en vente exclusivement dans votre agence ? D’ailleurs, rappelez-moi, combien êtes-vous à travailler dans cette agence, j’entends dans l’organisation des visites ?
− Trois.
− Et sur ces trois personnes, cela tombe toujours sur vous.
Plus une constatation qu’une question.
− Ce ne peut être qu’un hasard ! s’insurgea Mallarmey. Enfin ! Commissaire Morel ! Réfléchissez un peu ! Qu’aurais-je à voir dans tout cela ?
− Je me le demande, en effet. Je vous repose donc la question : avez-vous eu, récemment ou non, des conflits sérieux avec certaines personnes, monsieur Mallarmey ?
Stéphane Mallarmey se projeta à nouveau dans son passé proche et même un peu plus lointain. Mais franchement, sa vie n’était pas passionnante au point de se faire des ennemis. A part… il y avait bien pensé la dernière fois, sans toutefois aller jusqu’au bout. Mais peut-être…
− Oui ? demanda Morel, qui semblait suivre le cours de ses pensées.
− Sylvie ? risqua-t-il.
− Sylvie ?
− Ma femme.
− Et pourquoi votre femme vous en voudrait-elle à ce point ?
− Je ne sais pas… enfin, peut-être que je ne suis pas ce qu’on pourrait appeler un mari… parfait… vraiment fidèle… si vous voyez ce que je veux dire.
− Etes-vous en train de me dire que votre femme aurait pu commettre de telles horreurs à seule fin de se venger de vos relations extra-conjugales ?
Effectivement, vu comme cela. Il convint que Sylvie était déjà incapable de tuer une simple araignée quand elle en voyait une, alors trancher la gorge de trois types.
− Mais il est vrai aussi, continua-t-il réfléchissant à haute voix, que Sylvie a l’air particulièrement heureuse en ce moment.
− Et ? demanda Morel qui ne voyait pas le rapport avec leurs histoires de morts.
− En fait, je suis presque certain qu’elle a quelqu’un d’autre. Je m’en suis fait la réflexion car je la vois souvent dans des jolies tenues dont elle avait perdu l’habitude. Et puis elle se maquille à nouveau, ce qu’elle avait également délaissé depuis longtemps. Ses joues sont plus roses, plus fraîches, on dirait une jolie fleur qui s’épanouit et ça, commissaire, ça signifie forcément quelque chose. Car ce n’est pas pour moi qu’elle se met ainsi en frais.
Mallarmey secoua la tête, comme accablé, avant de poursuivre :
− Je crains bien de m’être laissé envahir par mon travail et de m’être égaré dans des aventures dont je ne suis pas fier. Mais c’était uniquement physique, vous comprenez commissaire. Rien à voir avec ce que je ressens pour ma femme. Elle, je l’aime vraiment.
− Écoutez, monsieur Mallarmey, (là Mallarmey sentit comme une pointe d’agacement dans la voix de Morel), vos histoires de couple ne m’intéressent pas particulièrement. De plus, honnêtement, je ne vois pas votre femme imaginant un scénario aussi machiavélique
Évidemment, pensa Mallarmey, depuis le début Morel menait son enquête. Celui-ci était déjà venu le voir à plusieurs reprises à l’improviste, pour « éclaircir certains points » et il aurait bien dû se douter que Sylvie avait elle aussi été interrogée. Morel connaissait donc sa femme. Que cette dernière ne lui ait rien dit ne l’étonna guère. Sylvie lui parlait peu. Il fallait dire aussi que son métier dans l’immobilier l’accaparait. Mais il avait à cœur de subvenir à leurs besoins. Il avait balayé d’un geste les propositions de Sylvie qui souhaitait contribuer, elle aussi, en retrouvant un emploi. Sans doute était-il vieux jeu mais il estimait que c’était son devoir. Et sa femme ne manquait de rien. D’ailleurs, il comptait bien la surprendre tout prochainement. C’était bientôt le dixième anniversaire de leur mariage et il avait prévu pour l’occasion une croisière de rêve. Un voyage rien que pour eux. Sylvie ne pourrait que succomber à nouveau.
− Vous avez raison, assura Mallarmey d’une voix ferme, elle, sûrement pas.
Morel darda sur lui ses yeux noirs. Il tapota un moment ses doigts sur le bord de son bureau.
− Expliquez-vous monsieur Mallarmey, je sens que vous avez une autre idée.
− Enfin, c’est juste… une impression, hésita ce dernier.
Morel poussa un soupir.
− Allons-y monsieur Mallarmey, au point où nous en sommes. Nous ne connaissons toujours pas l’identité des deux premières victimes et je crains que nous ayons le même problème avec celle que vous venez de découvrir. Aucuns papiers n’ont été retrouvés sur elles ni à proximité. Les corps étaient dans un état déplorable tant sur le plan médical que sur celui de l’hygiène, je vous passe les détails. Il s’agit donc très certainement de personnes sans domicile, des sans-abris, des clochards, des perdus de notre belle civilisation. Le fichier des disparus n’a de son côté rien donné, ces personnes ne semblent avoir ni famille, ni proche, elles n’existent tout simplement pas. C’est surement la raison pour laquelle elles ont été sélectionnées par notre tueur. Le mode opératoire est identique, ce qui pourrait faire de notre assassin un hypothétique, attention ! je dis bien « hypothétique » tueur en série. Mais pour le moment, je voudrais bien comprendre quel est le lien avec vous, car il y a un lien, vous en conviendrez.
− J’ai beau chercher, commissaire ! répliqua Mallarmey, je ne vois vraiment pas ! Ma vie est d’une banalité ! Le mari qui trompe et qui se fait tromper, c’est à pleurer. Mais, poursuivit-il après un instant d’hésitation, il y a peut-être une autre piste à explorer…
− Oui ? demanda Morel tout à l’écoute.
− Eh bien, comme je vous l’ai dit, j’aime ma femme. Sylvie me connait suffisamment pour savoir que jamais je n’accepterai de divorcer. Ce n’est pas dans mes principes. Et puis, je vais changer, vous savez, car à présent, je n’ai plus qu’un seul désir : la reconquérir. C’est encore possible, j’en suis certain. Vous m’avez demandé si j’avais des ennemis, j’en ai peut-être un finalement, qui m’en voudrait suffisamment, et qui serait peut-être aussi prêt à tout pour me ravir ma femme et l’empêcher de revenir à moi : son amant.
Morel observa un instant Mallarmey, le regard pensif.
− Vous sous-entendez que votre rival serait l’auteur de ces meurtres ?
Mallarmey ouvrit et écarta ses deux mains, comme fataliste.
− Je ne sais pas ! Pourquoi pas ? Il existe tant de choses insensées en ce monde.
− Là, je vous rejoins sur ce point, dit Morel d’une voix songeuse, mais cela ne nous explique pas comment il aurait fait pour pénétrer dans les lieux sans effraction et y déposer nos cadavres.
− Attendez ! Attendez ! Il me vient une idée ! Je garde toujours chez moi un double des clés des maisons que je fais visiter. Elles sont accrochées à une patère à l’entrée et elles sont toutes numérotées. De plus, mon planning des visites est posé sur le meuble juste à côté. Oui, une habitude que j’ai prise, cela m’évite ainsi parfois de passer au bureau. Or, lorsque je suis en tournée, je ne prends que les clés dont j’ai besoin. Et si… Imaginons que ce salaud retrouve ma femme à la maison pour… pour… bref, je préfère ne pas y songer ! Il aurait ainsi toutes les informations nécessaires pour… pour me piéger ! Il ne lui reste plus qu’à subtiliser, la veille d’une de mes visites ou même deux ou trois jours avant, la clé d’une maison, après avoir vérifié que celle-ci est entièrement vide ou dont les propriétaires sont absents puisque ça aussi c’est noté sur mon planning, de commettre ses horreurs et de replacer ensuite la clé ni vu ni connu ! Ah, c’est de ma faute ! Je n’ai pas été assez vigilant. Si j’avais su ! Quel idiot je suis !
− Ne nous emballons pas. Tout cela n’est pour le moment que suppositions. Et vous savez très bien que, nous autres, dans la police, nous avons besoin de preuves solides. Mais j’avoue que cette piste est intéressante et qu’elle mérite d’être creusée.
*
Le téléphone vibra dans la poche de la veste de Stéphane Mallarmey. Il jeta un coup d’œil sur l’écran puis, s’excusant auprès de ses clients, leur proposa de continuer un instant la visite sans lui. Cela leur permettrait d’apprécier pleinement la superbe résidence de Chailly-en-Brie pour laquelle ils avaient déjà un gros coup de cœur.
C’était un appel de Morel. Il déverrouilla son téléphone. Morel alla droit au but.
− Monsieur Mallarmey, le nom de Bernard Lemol vous évoque-t-il quelque chose ?
Mallarmey leva les yeux vers le ciel superbement bleu.
− Non. Qui est-ce ?
− Vous n’avez pas dans votre clientèle un Lemol ? insista Morel, Ça ne vous dit vraiment rien ?
− Non vraiment. Désolé.
− Vous pouvez passer à mon bureau en fin d’après-midi ? J’ai des choses à vous dire.
*
− Entrez donc, monsieur Mallarmey, dit Morel en ouvrant grand la porte comme on accueille un vieil ami. Asseyez-vous, je vous en prie.
Mallarmey s’installa. Morel ouvrit une chemise cartonnée et lui tendit une photographie.
− Bernard Lemol ? avança Mallarmey en scrutant la tête du type.
− Ah ! Vous le connaissez donc !
− Pas du tout. C’est vous qui m’en avez parlé tout à l’heure. J’en déduis donc que c’est de lui qu’il s’agit.
− Effectivement. C’est l’amant de votre femme.
− Pardon ? dit Mallarmey en fronçant les sourcils.
− Vous aviez supposé que votre femme voyait quelqu’un d’autre.
− Lui ! s’exclama Mallarmey, approchant la photo de ses yeux et marquant sa stupéfaction. Avec Sylvie !
Morel acquiesça.
− Votre femme a reconnu sa liaison.
− Et il fait quoi dans la vie ?
− Il travaille sur des fouilles. Oui, Lemol est un passionné d’archéologie.
Mallarmey hocha la tête. « Il a bien une gueule à déterrer les vieilleries » semblaient dire ses yeux furieux qui détaillaient le visage terne, les poches sous les yeux, les ridules au coin de la bouche, sans vouloir reconnaître que l’homme avait sans doute aussi un certain charme.
− Vous pensez que ce type aurait pu… commença Mallarmey sans aller jusqu’au bout.
− Bernard Lemol a reconnu être fou amoureux de votre femme. Et, comme vous l’avez très bien supposé, l’amant qu’il est ne vous aime pas du tout. Je vous ai demandé si vous le connaissiez parce qu’il nous a dit avoir visité une de vos maisons en votre compagnie, en se faisant passer pour un possible acheteur afin de voir de près, a-t-il précisé, si le sujet était conforme à l’idée qu’il s’en faisait. Il vous a décrit comme un être faux, un coureur de jupons, un triste énergumène, voire même un sociopathe. Ce sont ses propos, bien entendu. L’amertume fait parfois dire de ces ignominies.
− Je ne me souviens pas de lui, dit Mallarmey en secouant la tête, faisant visiblement un effort pour se souvenir. Vous savez, des clients, j’en ai beaucoup et je n’ai pas, je dois le reconnaître, la mémoire des visages. C’est un de mes défauts.
Pendant qu’il parlait, Morel fixait Mallarmey de ses yeux impénétrables. Ce dernier eut la soudaine impression que Morel mettait en doute depuis le début chacun de ses mots, qu’il soupesait le pour et le contre. Qu’il l’avait fait venir pour tout autre chose. Cela l’irrita au plus haut point. Il se redressa d’un coup sec de sa chaise tout en affrontant Morel d’un regard contrarié laissant sous-entendre que d’accord il n’était peut-être pas un modèle de fidélité mais que ce n’était pas une raison pour le mêler d’une façon ou d’une autre à ces meurtres.
Le visage de Morel sembla d’un coup se détendre, comme si, cheminant dans les pensées du type qui lui faisait face, l’évidence de son innocence ne faisait finalement pour lui aucun doute. Cet homme avait le don de transformer en un quart de seconde l’ambiance environnante. Mallarmey se détendit à son tour, comme s’il venait d’être lavé de soupçons que Morel n’avait pourtant jamais évoqués à son encontre. Morel reprit :
− Un témoin affirme avoir assisté à plusieurs entrevues entre Bernard Lemol et un homme. A ce qu’il a pu entendre, leurs conversations tournaient essentiellement autour de vous, votre nom était souvent cité. Lemol était visiblement très remonté contre vous. De là, on pourrait en déduire, comme vous l’aviez supposé, que Lemol voulait se débarrasser du mari encombrant en le faisant plonger, avec une série de meurtres par exemple.
− Cela semble logique, j’en conviens, approuva Mallarmey. Logique et effrayant, ajouta-t-il, les épaules secouées d’un frisson. Mais, dans l’idée, cela reste totalement absurde. Qui pourrait croire que j’en sois l’auteur ? Je ne serais quand même pas aller déposer des cadavres sur mon propre lieu de travail
− Et c’est bien ce qui me pose du souci. D’autant plus qu’on a trouvé sous la deuxième victime un de vos cheveux, monsieur Mallarmey. Coincé entre le corps et le fond de la baignoire. Vous avouerez que c’est un peu gros.
− Très gros…
− Trop gros…
Morel et Mallarmey s’observèrent un instant.
− Et ce témoin ? demanda Mallarmey
− Un barman. Il travaille au Coco Plazza. Le bar lounge qui s’est ouvert l’année dernière à la Ferté, précisa Morel à Mallarmey qui ne semblait pas connaître. Il parait que Lemol est un habitué. Il passait souvent le soir et s’installait au comptoir. Ces derniers temps, il assure qu’un homme lui tenait compagnie. Leurs conversations, surtout celles de Bernard Lemol, étaient accompagnées de nombreux sous-entendus que le barman a jugé bizarre et pas très rassurants. Aussi, le fait de surprendre qu’une action, il ne savait pas laquelle mais elle ne semblait pas de bonne augure, était visiblement sur le point d’être commise, l’a incité à signaler son client à nos services. Il nous a même fourni une photo des deux hommes en question, discrètement prise de son téléphone portable. Il n’y aurait sans doute eu aucune suite sérieuse, après tout un homme ivre aux propos violents est parfois un véritable agneau quand il est à jeun, si le portrait de l’homme n’était la réplique parfaite de l’amant de votre femme. Une belle synchronicité… et un bel exemple de citoyenneté ce barman, ne trouvez-vous pas ?
Stéphane Mallarmey approuva imperceptiblement de la tête.
− On dirait que votre enquête a bien avancé.
− On dirait, en effet… dit Morel.
− Il ne vous reste plus qu’à trouver ce deuxième homme. Puisque vous avez sa photo.
− Cela ne va pas être facile. Il était de dos. Et Bernard Lemol ne le connait pas.
− Ah bon ?
− Non. C’est un type qu’il a rencontré, dit-il, par hasard dans le bar, un type à l’écoute. Bernard Lemol avait besoin de se confier. Cet homme était là. Le barman affirme qu’il y avait une sorte de connivence entre l’homme et Lemol et que ce dernier n’y allait pas mollo sur la bouteille. Après plusieurs verres, il devenait intarissable sur vous. L’homme face à lui l’écoutait visiblement avec attention.
− Il faut absolument que vous le retrouviez, ce type, non ?
Le commissaire Morel hocha la tête.
− Effectivement, cela sera essentiel pour appuyer la garde à vue de Lemol. Ah oui ! continua-t-il en observant le visage sans expression de Mallarmey, c’est vrai, je ne vous ai pas dit. Grâce au témoignage du barman, nous avons eu, illico fort heureusement, l’autorisation de procéder à la fouille du véhicule de Bernard Lemol. Je dis fort heureusement car nous avons trouvé tout au fond du coffre de sa voiture une gourmette en argent appartenant à la dernière victime qui, elle, a pu être identifiée. L’homme était porté disparu et sa soeur a tout de suite reconnu le bijou. Bernard Lemol n’avait visiblement pas encore eu le temps de tout passer au peigne fin. Quelques jours de plus peut-être et le bracelet nous passait sous le nez.
− Quoi !? s’écria Mallarmey qui sembla soudain s’éveiller. Ça, c’est plutôt une bonne nouvelle non ?
− Ça dépend pour qui. En tout cas, pour nous oui, c’est une remarquable avancée. Lemol nie les faits, évidemment.
− Evidemment. Enfin, quand même, là il est plutôt mal parti, non ?
− On peut le dire, monsieur Mallarmey, répondit Morel, d’un ton égal. On peut le dire…
*
Stéphane Mallarmey poussa la porte du commissariat et leva la tête. Le soleil était haut dans le ciel. La tiédeur de l’air annonçait l’arrivée du printemps. Il se dirigea vers sa voiture, claqua la portière et démarra, appréciant un moment le ronronnement régulier du moteur. Puis, il mit son clignotant et déboîta.
A la nuit tombée, la porte d’une maison située au sud de la petite commune d’Ussy-sur-Marne s’ouvrit. Une ombre se faufila à l’extérieur, s’avança vers un véhicule garé tout près, ouvrit le coffre dans lequel elle déposa un sac puis elle s’installa au volant. La voiture glissa et s’éloigna doucement. Celle-ci roula pendant une centaine de kilomètres, empruntant les petits chemins. Arrivé au terme de son voyage, après s’être garée le long d’une petite route déserte longeant la vaste forêt de Fontainebleau, l’ombre sortit de la voiture, récupéra le sac dans le coffre puis s’enfonça dans les bois. Au bout de dix minutes de marche, lampe frontale sur la tête, elle avisa un espace suffisamment éclairé par les rayons de lune, se mit en quête de petits bois, de feuilles et de brindilles. Elle les assembla en un tas qu’elle entoura de grosses pierres, puis elle sortit un briquet, enflamma une petite branche qu’elle déposa sur l’âtre improvisé. Quand le feu s’activa, elle plaça le sac au centre du foyer. Plus que quelques minutes pour faire disparaitre des preuves accablantes. Il ne resterait ensuite que les vestiges d’un feu sauvage allumé par une bande de jeunes trainant dans le coin.
Une vive lumière illumina soudain le lieu où l’ombre se tenait. Surprise, elle se retourna.
− Bonjour monsieur Mallarmey, dit une voix que celui-ci ne connaissait que trop bien. Ou plutôt, devrais-je dire : bonsoir.
− Commissaire Morel… ne put s’empêcher de soupirer Stéphane Mallarmey.
Morel s’avança, laissant en faction derrière lui les gendarmes qui encerclaient l’endroit tandis que l’un d’entre eux s’affaira à récupérer le sac dans le feu. Tous deux observèrent un moment les flammes qui crépitaient, les flammèches qui s’envolaient pour se perdre dans l’obscurité de la nuit. Puis, Morel toujours absorbé par le feu reprit de sa voix lente et grave :
− J’ai toujours été persuadé de votre culpabilité, monsieur Mallarmey. Tout comme j’étais certain que vous étiez cet homme que Bernard Lemol a rencontré dans le bar. Je l’ai su à la minute même où le barman me l’a décrit. Cette assurance, cette arrogance vous ressemblait. Vous vous êtes rapproché de Lemol, n’est-ce-pas ? Vous êtes devenu peu à peu cet ami, écoutant, compatissant, offrant quelques verres, un, puis deux, puis trois. Lemol buvait, racontait son amour pour cette femme que son mari bafouait mais dont, intransigeant, il refusait de se séparer. Confiant, il se laissait aller tandis que vous orientiez la conversation vers cet être abject, vous, que Lemol ne pouvait que haïr, vous en avez peut-être même rajouté, le poussant dans votre piège, le poussant dans sa haine qu’il écumait devant le barman écoutant l’air de rien. Vous nous avez habilement orientés vers une piste qui supposait que Lemol vous en voulait suffisamment pour vous faire porter le chapeau des meurtres qu’il commettait lui-même, et ainsi vous éloigner de celle qu’il aimait avec passion, déraison : votre femme. Votre femme que vous affirmez aimer. Et je vous crois monsieur Mallermey. Vous aimez votre femme. A votre manière : possessive, intransigeante, maladive. Il est impossible de vous échapper, n’est-ce-pas ? Votre femme était votre propriété. Nul n’avait le droit de vous l’enlever. Alors, vous avez manigancé tout cela. Vous n’avez pas hésité à tuer, mettant sur votre chemin le corps de pauvres innocents. J’irai même jusqu’à dire que vous y avez pris du plaisir. Les mises en scène étaient soignées, cela dénote l’empreinte de quelqu’un qui se passionne pour ce qu’il fait. Vous étiez sûr de vous. Comment pourrait-on vous soupçonner ? Il faudrait être idiot pour agir de la sorte, ce que vous êtes loin d’être. Vous avez volontairement placé un cheveu vous appartenant sous un des corps pour faire croire qu’on cherchait à vous nuire et avez parallèlement caché la gourmette argentée dérobée sur votre dernière victime dans la voiture de Lemol. C’était facile pour vous puisque vous saviez qu’il était l’amant de votre femme. Il vous suffisait de prendre la clé de sa voiture pendant il s’ébattait avec elle, dans votre propre chambre, sous le toit de votre propre maison, un jour où vous étiez censé travailler, puis de la remettre sans être vu. Votre travail vous permettait de vous déplacer à votre guise. Qui pourrait prouver que vous étiez passé chez vous avant de rejoindre l’un de vos clients ? Cela a dû vous coûter de savoir qu’en haut de l’escalier, votre femme prenait du plaisir avec un autre homme. Votre sang devait bouillir. Mais vous avez su vous contenir car votre maîtrise est remarquable, monsieur Mallarmey. Puis, une fois l’affaire dans le sac si j’ose dire, lorsque Bernard Lemol a enfin été soupçonné, puis mis en garde à vue, en passe d’être arrêté, vous vous êtes dit qu’il était sans doute temps de vous débarrasser des vêtements et accessoires que vous aviez enfilés pour vous rendre méconnaissable afin de vous rapprocher de lui. Je parierais même que nous allons découvrir bien plus, dans ce sac, n’est-ce-pas ? Les papiers d’identité de vos victimes par exemple ? Que vous comptiez voir disparaître avec tout le reste dans les flammes ? Du bon boulot, monsieur Mallarmey.
− Pas si bon visiblement, rétorqua Stéphane Mallarmey d’une voix grinçante. Où ai-je failli ?
− Nulle part, monsieur Mallarmey, nulle part. Votre scenario était parfait. Lemol aurait été inculpé. La preuve était irréfutable, maculée de ses empreintes, qu’en tant que soi-disant ami, vous n’avez eu aucune difficulté à mettre entre ses mains. Aurait-il été jugé coupable ? Avec un bon avocat, cela se serait peut-être défendu. Dans tous les cas, sa relation avec votre femme était définitivement terminée. Mais, voyez-vous, il existe ce qu’on appelle le flair. Et j’en suis particulièrement pourvu. Dès le début, j’ai su que c’était vous. Ne me demandez-pas comment. Ce sont des choses qu’on ne peut expliquer. Je savais que c’était vous mais je n’avais pas de preuves. Il y a bien eu celle du cheveu mais elle était beaucoup trop mince, après tout n’était-il pas normal de trouver ce genre d’indice dans un endroit où vous alliez régulièrement lors des visites effectuées dans le cadre de votre travail ? Non, il fallait autre chose. Mais il fallait aussi que je stoppe cette escalade meurtrière. Après la découverte du bijou, j’ai lancé le seul hameçon que j’avais en ma possession. Je vous ai informé que Lemol était dans nos locaux, en très mauvaise situation, j’avais l’espoir que, vous sentant soulagé, peut-être même « libéré », vous nous mèneriez vers quelque chose d’un peu plus… concret. Et j’avoue que je ne suis pas déçu. Le barman n’aura aucune peine à reconnaître les vêtements que vous portiez quand vous étiez en compagnie de Lemol. Ce Lemol que vous ne connaissez pas. Quant aux autres preuves…, elles parleront d’elles-mêmes.
Le silence s’installa. Les deux hommes se jaugèrent un instant du regard tandis qu’au loin le cri d’un oiseau, sans doute un hibou, se perdit dans la nuit. Stéphane Mallarmey poussa un soupir résigné.
− Quel dommage pour moi d’être tombé sur vous, commissaire Morel.
− Hélas, monsieur Mallarmey. Comme je vous comprends.
