Les autres

Je pousse la porte. A cette heure, la salle n’est pas encore remplie. Juste quelques personnes, assez pour me permettre de sentir leur présence sans qu’elle ne soit trop envahissante. Ou qu’il y ait trop de bruit. Après, les tables sont toutes occupées, même le comptoir est envahi.

Souvent, en fin d’après-midi, je me pose un instant dans ce lieu qui me permet de sentir la présence des autres. Sinon, je devrais rentrer du travail pour retrouver directement mon appartement où personne ne m’attend.

Il me semble que depuis toujours je suis comme ça.

Je me retrouve toujours entre deux envies : celle de rencontrer les autres, de parler, de tout et de rien, d’être comme eux, sans que des questions ne m’envahissent à un moment ou à un autre, et celle de m’isoler tout à fait et de ne voir personne.

Dans l’une ou l’autre de ces deux alternatives, de toute façon, je ne me sens jamais tout à fait bien, jamais vraiment moi.

J’ai cherché, bien sûr. Durant trois années, je me suis régulièrement allongée sur le canapé d’un psy. Avec lui, j’ai tout déroulé. Mon passé, mes possibles traumas, mes blessures. J’ai pleuré aussi. Ressasser les souvenirs n’est pas forcément apaisant. Il parait que pleurer aide à se libérer des choses enfouies au plus profond, dans un endroit secret difficile d’accès. J’ai donc pleuré. Pleuré, et pleuré. Je n’ai pas compté le nombre de boîtes de mouchoirs que j’ai jetées ensuite à la poubelle mais ça devait faire un bon paquet.

Un jour, j’ai dit stop. J’avais lu quelque part que décortiquer le passé prenait du temps, beaucoup de temps, parfois plus de dix ans. Et encore… J’ai réglé ma séance, annulé les suivantes et suis sortie, ma boîte encore à moitié pleine de mouchoirs à la main.

Je me suis dit : à quoi ça sert de remuer tout ça ? De toute façon, le passé n’est plus là. Et moi, ce que je veux, c’est être moi. Là, maintenant. Pas demain. Ni après-demain. Pas dans un an. Et surtout pas dans dix ans.

J’ai toujours pensé que le problème, c’était les autres. Pas les autres en tant qu’autres mais en tant que révélateurs du véritable problème qui n’était autre que moi.

Avec ça, je n’ai jamais su trouver ma place. Je navigue entre deux eaux, ni tout à fait là, ni tout à fait là-bas. Je flotte en surface, pousse quasi tous les jours à la même heure cette porte, m’assied sur la banquette en cuir derrière la table blottie au fond de la salle que le patron semble m’avoir réservée. Celui-ci m’apporte ma boisson, toujours la même, sans que j’aie besoin de commander. Ensuite, je sors un livre. Je reste un bon moment, entourée du bruit des chaises et des conversations diffuses qui forment une sorte de cocon. C’est la meilleure façon que j’ai trouvé d’être avec les autres.

En silence.

Je ne sais pas parler. Et pour dire quoi ? Incapable d’avoir une conversation normale, je ne me vois pas m’aventurer sur des sujets qui, au demeurant, ne m’intéresseront pas particulièrement. J’ai du mal avec les codes de cette société dans laquelle je me perds trop souvent.

Comment exprimer ce que je ressens sans que les autres me prennent pour quelqu’un d’étrange ? Ou alors de trop différent pour être admis dans leur cercle intime, celui que je scrute de loin, m’imaginant pouvoir être à leur image : cool, légère, sympa, amicale. En tout cas, celle que je fabrique lorsque je vois les autres, liés d’une amitié, que je ne connais pas, d’intérêts mutuels, qui ne sont pas les miens. Même si, je le sais, ce tableau idyllique est loin d’être la seule réalité. Pourtant, il me semble que c’est toujours lui que je vois, ce tableau vivant incrusté dans mes tripes, dessiné dans mon enfance, sous des pinceaux qui n’étaient pas les miens mais ceux qu’on m’a un jour mis dans les mains : à toi désormais de dessiner le monde, mais surtout, dessine-le comme il faut, sans même que l’on me demande mon avis, ou qu’on me laisse, libre, peindre de moi-même.

Alors oui, j’ai tenté d’ébaucher une Léna cool, légère, sympa, amicale mais cela devait être trop approximatif, les cercles se sont entrouverts, un peu, un temps, suffisamment pour que je comprenne que je n’y étais pas plus à ma place. Au fond de moi, il y a une Léna qui bouillonne, qui trépigne, qui rage, qui se révolte de ne pouvoir partager autrement quand cet autrement est si différent. Celle-là est sortie peu à peu sur le divan, s’est répandue dans les centaines de mouchoirs en papier. Jusqu’à l’épuisement.

Jusqu’au silence.

Je le laisse faire. Je ne sais plus faire autrement. Je n’en ai plus envie. Mes résistances sont en train de lâcher, je le sens. Je les laisse m’abandonner même si je ne sais plus trop ce que cela veut dire. Le savoir me devient trop compliqué. Les mots, étrangers.

Je ressens là comme un début de liberté.

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