
Quand tu auras parcouru toutes les routes, quand tu auras visité les autres planètes, et les autres dimensions, traversé mille vies, peut-être plus, quand tu te seras épuisé à voir, sentir, goûter, posséder, connaître… quand pour toi tout ça n’aura plus de sens, et que tu ne comprendras plus rien à rien, ne restera alors que le seul chemin, intérieur. Il te possédera, d’abord un peu, beaucoup, passionnément, jusqu’à la folie mais tu te rendras compte qu’il ne s’agit plus là de la même folie que celle qui t’avait jusqu’alors épuisé.
Tu n’auras pas d’autres choix que de suivre ce chemin. A ce stade, peut-être verras-tu que le choix, de toute façon, ne t’appartient pas, qu’il ne t’a jamais appartenu. Tu le pressentiras, comme une évidence au bord d’un séisme, qui t’effraiera et te fascinera.
Et le chemin t’emmènera, toujours plus loin en toi. Tu auras souvent l’impression de faire du sur-place, d’être le même, de ne pas progresser, pire même : de reculer, – mais il y a là un mystère non encore prêt à se dévoiler, – trop d’incohérences à ta logique raisonnable.
Malgré toi, tu avanceras, rappelle-toi, tu n’as pas le choix, et tu constateras, surpris, impuissant, désespéré, combien le chemin est difficile. Tu poseras tes pas dans des ombres, tu trébucheras sur des racines enchevêtrées, tu traverseras des étendues d’eaux sombres, peut-être auras-tu l’envie de t’y abandonner, mais tu ne le feras pas, – pas encore.
Parfois le paysage changera du tout au tout, te déstabilisera. Te prendra par surprise un sentiment léger d’infini, de compréhensions bien au-delà des mots que, l’habitude faisant, tu ne pourras t’empêcher de décortiquer.
Et tu continueras… car il sera bien acquis que tu n’as pas le choix, – le choix existe-t-il, quand « il ne peut Être que ce qui Est » – murmurera une voix encore trop mystérieuse pour toi…, et là… sans crier gare, commencera à se dévoiler un petit bout d’inexplicable. Tu te demanderas ce qu’est la réalité. Tu t’observeras dans les miroirs, – te demandant qui tu es – les questions tourneront, tourneront comme un manège, tourneront sur elles-mêmes, te donneront le vertige pendant que, subtilement, se déplacera l’angle de ton regard.
Et se dévoilera encore un peu plus d’inexplicable. Tu te verras seul, sur ton chemin, et pourtant tu ne te sauras plus seul. Il sera vu quelque chose de plus grand que toi. Y passeront toutes tes expériences, celles dont tu te souviens et celles, obscures à tes souvenirs, vivant pourtant bien quelque part en toi, (la preuve en étant les maux sourds qui te rongent). Tu te demanderas si, après tout, ce sont bien les tiennes. – Mais qu’est-ce qui t’appartient ? Qu’es-tu vraiment ? – psalmodiera la voix, encore et encore…
Viendra alors le temps où tu sauras que tu ne sais rien. Tu percevras confusément que le temps n’est peut-être pas celui jusqu’alors imaginé, car « imaginé » est bien le mot, – que tout existe au même moment –. Ta raison se révoltera, contestera, se fera son propre avocat, affirmera que tu es devenu véritablement fou. D’ailleurs si ce n’est pas la tienne, ce sera celle des autres, rien n’est là pour rien.
Puis viendra le moment… où tu verras que le chemin n’a finalement pas de fin, et s’il n’a pas de fin, c’est donc qu’il n’a pas de début, – Existe-t-il vraiment ? – murmurera la voix et le mot Réalité… tournera en boucle, comme un vieux disque sans mémoire.
Un jour, une heure, une minute, une seconde, – tu le sais, c’est doux et intime au plus profond de toi – le disque s’arrêtera, et laissera place, sans plus aucun voile, à l’Inexplicable.
