
J’ai pris racine dans le ventre de la Terre. J’ai perçu, au creux des profondeurs sombres, le murmure de l’infime, le roucoulement des sources enfouies qui m’ont nourri, qui m’ont bercé, qui m’ont choyé pour que je traverse un jour leur ciel de pierres.
J’ai grandi. Lentement. Il m’a fallu du temps. Des années pour ancrer mon corps, m’élever puis déployer ma ramure noble se couvrant ou se dénudant au fil des saisons. Des années pour que je devienne, à mon apogée, un Gardien de la Terre.
J’ai vu tant de choses.
Des couchers de soleil par-dessus les montagnes, à la lisière des océans, prenant des couleurs d’or enflammé, de braises et d’immortalité.
Des eaux douces et transparentes aux reflets flamboyants s’étendant à l’infini.
Tant et tant de fleurs s’ouvrant à la lueur du petit matin pour se recueillir à la tombée de la nuit.
Des milliers d’animaux ne cherchant qu’un simple coin de terre, se nourrissant sagement aux trésors de la terre, des nuées d’oiseaux hauts dans le ciel migrant vers des terres inconnues, pour revenir ensuite dans des grands bruissements d’ailes, pleins de richesses silencieuses.
Des grands orages, des vents indomptables, des roulements assourdissants sous des lueurs brèves et puissantes qu’on ne peut défier. J’ai senti, derrière les montagnes, les océans devenir furieux, entendu leurs vagues se jeter sur les rochers.
Et j’ai vu naître les hommes.
J’en ai vu qui s’aimaient, faisant de moi le réceptacle de leur amour gravé à jamais.
Et j’en ai vu beaucoup d’autres qui se croyaient maîtres de leur destinée. Ceux-là n’avaient qu’un désir ; s’arroger le monde : chaque montagne, chaque océan, chaque animal, les grands orages, les grands vents, et les grands oiseaux.
Ils ont bâti des tours d’aciers, toujours plus hautes, toujours plus loin.
Ils se sont disputés la terre qu’ils ont divisée, ceinturée, pour se l’octroyer.
Et tandis que les guerres s’apaisaient ou recommençaient, ils amassaient des choses à leurs yeux essentielles, qu’ils enfermaient dans des coffres dont seuls ils possédaient la clé.
Pendant ce temps, je grandissais.
Je suis monté si haut que j’ai touché la voûte opaque de la nuit, où il n’y a plus de bruit. J’ai contemplé les astres qui naissent, qui brillent et qui s’éteignent. J’ai écouté les musiques silencieuses. A présent, tout l’univers vibre en moi, de la pointe de mes branches qui se balancent doucement pour faire danser chacune de mes feuilles, jusque dans mes racines les plus profondes. Mon tronc dont je suis fier résonne encore du chant des étoiles.
Ce matin, j’ai entendu le bruit sourd des machines. Des engins que les hommes aveugles à leur destinée, après leurs lames à main, ont inventés pour aller encore plus vite.
Le bruit se rapproche de plus en plus.
J’aurais pu être immortel.
