La révolte

Il s’avança vers le fond de la cour, là où il pouvait s’exprimer à son aise. A demi caché sous l’ombre d’un grand marronnier, de loin il était difficile de voir ce qu’il fabriquait.

Il avait fait sienne de cette place où toutes se serraient autour de lui. Une vieille caisse de bois avait été poussée en son milieu, sur laquelle il montait, ainsi il surplombait, dominait, brillait de son aura particulière qui fascinait. C’était un saltimbanque dans l’âme, un artisan de la parole, un jongleur de mots. Tel un truculent griot, il accompagnait ses paroles de chants et de complaintes lancinantes, battant la cadence en tambourinant du talon sur la caisse de bois qui faisait résonance.
 
Ça bougeait dans les rangs alors qu’il s’apprêtait, alors qu’il s’échauffait, tournant une fois, deux fois, trois fois pour trouver le meilleur angle d’attaque, ça remuait, ça placotait de ci, de là, ça susurrait des demi-mots qui s’élevaient dans une jactance diffuse. 

Puis le moment arrivait et il se redressait. Alors toutes se taisaient brusquement, devenaient graves, faisaient silence. 

Il prenait son temps, toisait l’assistance de son regard fervent, faisait durer le suspense. 

Quel thème allait-il aborder cette fois ? Quel sujet allait-il traiter ? Volubile à l’excès, ses discours mélodieux étaient hautement appréciés. C’est qu’il en avait du bagou pour aborder les réalités de la vie, celles de tous les jours, enfin les leurs, celles qui importaient plus que tout, ces choses essentielles sur lesquelles elles pourraient ensuite disserter pendant des heures. Jusqu’à ce que cela prenne suffisamment d’ampleur. La révolution était en marche. 

Avant son arrivée, la situation s’était déjà considérablement dégradée et elles subissaient sans rien dire. Mais depuis sa venue, avec son accent d’ailleurs, elles avaient senti que ça allait bouger. Il ne leur fallait finalement qu’un meneur, et ce meneur c’était lui. 

Et tant pis pour les conséquences. Après tout, elles, elles n’avaient rien demandé. On les avait mises là, fallait que ça bosse, jour après jour, un rythme de plus en plus frénétique.  Les cadences étaient devenues intolérables. Certes on les alimentait, encore que la nourriture laissât à désirer, et elles avaient un toit pour s’abriter quand  la pluie tombait sans relâche, inondant la cour qui se transformait en pataugeoire boueuse. Mais ce qui était autrefois encore une chance était aujourd’hui inacceptable. Une vie maudite. 

Le moment était arrivé ou trop, c’était trop. Les mots avaient fait leur œuvre, avaient cheminé dans les têtes, elles avaient convenu avec passion, raison et déraison que c’était le grand soir.
 
Comprenant qu’elles étaient prêtes, il sauta de la caisse et, sans un regard derrière lui, bondit au-dessus du grillage qui n’était finalement pas si haut, certain d’être suivi, tel un messie libérateur.

Quand la fermière entra dans l’enclos désert, elle en resta un instant sans voix. Puis, « Ohé ! » cria-t-elle, comme si on allait lui répondre. Après un chapelet de jurons, elle se tourna alors indignée vers la maison située en amont du poulailler.

–  Albert ! gueula-t-elle, y’a les poules qu’ont déserté ! J’ t’avais bien dit que ton foutu coq allait semer la zizanie ! 

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Concours : Dis-moi dix mots

Ce texte a été écrit dans le cadre du concours annuel « dis-moi dix mots » sur le thème : dis-moi dix mots sur tous les tons
Les dix mots imposés de cette édition étaient :

bagou – griot – ohé – jactance – susurrer – placoter – voix – volubile – truculent – accent

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